Vital, Christophe (dir.): La Légende de Richelieu. Exposition l’Historial de Vendée, Les Lucs-sur-Boulogne, 25 avril - 13 juillet 2008, 24,6x28 cm, 344 pages, 304 ill., ISBN : 9782757201954, 39 euros
(Co-édition Somogy, Paris / Les musées de Vendée 2008)
 
Compte rendu par Stéphane Gomis, Université Blaise Pascal-Clermont II
(s.gomis@neuf.fr)

 
Nombre de mots : 1971 mots
Publié en ligne le 2008-10-30
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=353
Lien pour commander ce livre
 
 

Nommé évêque de Luçon en 1606, sacré à Rome l’année suivante, Armand Jean Du Plessis de Richelieu (1585-1642) vient prendre possession de son bénéfice en 1608. Le quatrième centenaire de l’arrivée du nouveau pasteur est l’année choisie par le Conseil général de la Vendée pour organiser une exposition intitulée « La légende de Richelieu », présentée à l’Historial de la Vendée du 25 avril au 13 juillet dernier. Cet événement a donné lieu à la conception d’un ouvrage, qui est bien plus que le simple catalogue d’une exposition. Personnalité hors du commun, le principal ministre de Louis XIII est l’une de ces figures les plus marquantes de l’histoire de France qui n’ont pas manqué de susciter les passions. Son héritage a donc été à l’origine de polémiques et de querelles qui ont éclaté dès le lendemain de sa mort. Le temps était donc venu de faire le point sur ce thème. En effet, si la carrière, l’œuvre politique et religieuse du grand homme ont fait l’objet de nombreuses études (les travaux récents de Françoise Hildesheimer, de Pierre Blet ou encore de Marie-Catherine Vignal Souleyreau en témoignent suffisamment), l’analyse de ses légendes glorieuses, et plus souvent noires n’avait pas jusqu’à présent été livrée à la critique des historiens. En définitive, ce bel ouvrage se présente davantage comme les actes d’un colloque, qui entend concilier l’histoire et la légende d’un homme à la personnalité complexe. Pour ce faire, ce sont bien les meilleurs spécialistes qui ont été convoqués afin d’éclairer toutes les facettes du prélat.

 

Dans un avant-propos, intitulé « Regards croisés sur Richelieu », le cardinal Paul Poupard rappelle combien l’historiographie a trop souvent négligé le fait que Richelieu est aussi un homme d’Église. N’écrit-il pas encore dans son Testament politique : « Le premier fondement du bonheur d’un État est l’établissement du Royaume de Dieu » ? Pour sa part, le recteur Maurice Quenet conduit le lecteur à réfléchir au Richelieu soucieux de restaurer la Sorbonne, cette maison où il avait été formé et dont il fut l’un des proviseurs. En somme, ces deux auteurs soulignent, chacun dans un domaine qui lui est cher, combien on a trop souvent réduit l’action de Jean Armand Du Plessis à son rôle de ministre d’État, et donc au champ du politique.

C’est pourtant le Richelieu homme d’État qu’explore, en bon connaisseur du XVIIe siècle, l’universitaire américain Orest Ranum. Mais il ne s’agit pas tant d’analyser ses actions de gouvernement que de s’interroger sur les caractéristiques qui font véritablement de Richelieu un homme d’État, peut-être le premier digne de porter cette épithète, celui qui permit, qui accompagna fortement en tout cas, le renforcement de la notion d’État. Chemin faisant, l’auteur revient sur le processus qui conduit peu à peu à l’autonomisation du politique face au religieux.

Dans un second temps, Françoise Hildesheimer, l’un des principaux maîtres d’œuvre de cette entreprise, explique combien Richelieu fut « un compulsif bâtisseur de sa légende ». En l’espèce, il figure comme le premier compilateur de son œuvre, toujours soucieux de l’écriture de l’histoire à venir. Sa survie dans l’histoire, les traces à venir lui posent question. On retrouve là un homme constamment rongé par le doute.

 

À la suite de ces premiers textes, le lecteur trouve deux chronologies fort utiles. La première présente les principales dates de la vie de notre héros, découpée selon trois grands temps forts : la formation (1585-1617), la traversée du désert (1617-1624) et enfin le ministériat (1624-1642). La seconde, s’intéresse à sa légende. Elle est également organisée selon trois grands chapitres : l’affrontement des mémoires (1743-1793), la légende romantique (1793-1870), suivie par la légende nationale (depuis 1870).

Le livre s’organise ensuite selon quatre grandes thématiques. La première entend éclairer « L’homme de guerre ». Précisons d’ores et déjà que chacun de ces chapitres est suivi d’une série de notices. Ces dernières apportent un éclairage bienvenu sur les objets présentés lors de l’exposition.

Laurent Avezou, qui a soutenu une thèse remarquée sur l’objet de l’ouvrage, intitulée : La légende de Richelieu. Fortune posthume d’un rôle historique, du XVIIe au XXe siècle, revient sur l’influence exercée par cet homme d’Église dans la direction des affaires militaires. L’imagerie en fait, tour à tour, un « va-t-en-guerre », un dangereux fauteur de troubles, accusé d’avoir mis l’Europe à feu et à sang ; puis, après 1870, dans un renversement de tendance, un apôtre de la revanche contre l’Allemagne ; avant de le transformer depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale en chantre de la construction d’une Europe de la paix.

Michel Autrand présente les excès des romanciers qui se sont intéressés au parcours de l’« homme en rouge ». Il montre aussi les flottements ayant trait à la formation de la légende noire dans une œuvre comme Les Trois mousquetaires d’Alexandre Dumas. En définitive, c’est la figure du grand homme d’État qui finit par s’imposer au lecteur, contrairement à ce que pourrait laisser croire une lecture un peu rapide du roman.

Enfin, dans une contribution tout à fait originale, François Massarelli passe en revue les œuvres cinématographiques mettant en scène notre héros. Les productions les plus saisissantes sont présentées. Pour l’essentiel, ce sont les différentes versions des Trois mousquetaires ! Depuis 1921 jusqu’en 1993, on notera que Richelieu occupe nécessairement le rôle du méchant…C’est celui qui monopolise le plus sûrement l’intérêt du public.

 

Le second thème fédère les contributions qui s’intéressent à « l’homme d’État ». On retrouve ici Laurent Avezou qui passe au crible une légende qui transforme systématiquement le principal ministre en un personnage essentiellement guidé par une soif inextinguible du pouvoir, sans aucun égard pour l’État. Ces considérations négligent un peu vite les éléments du contexte qui font que l’homme appartient aussi à cette noblesse qui trouve dans le service du roi une ambition bien naturelle.

Pour sa part, Yves-Marie Bercé brosse un portrait croisé « Richelieu-Mazarin », en s’arrêtant notamment sur les similitudes en matière de politique étrangère ou bien dans leurs relations entretenues avec le Prince. On ne peut qu’approuver l’auteur lorsqu’il affirme que « les deux cardinaux-ministres ont enfin connu une fortune posthume assez comparable. Détestés à leur mort et peu évoqués par leurs successeurs, ils gardèrent longtemps l’image de tyrans ». En la matière, la récente biographie de Mazarin, publiée par Simone Bertière, vient à point nommé de rétablir quelques vérités.

Françoise Hildesheimer à son tour bat en brèche certaines inepties concernant les relations entre Louis XIII et son ministre. Elle rappelle combien dans l’analyse de ce couple associé dans la conduite de l’État, le personnage central reste le roi. Au final, c’est bien à lui qu’appartient la décision à prendre. Seul titulaire du pouvoir, Louis XIII ne doit plus être réduit à la figure du souverain falot, entièrement soumis aux désirs du cardinal, dans une relation inversée qui verrait le maître devenir l’esclave de son serviteur. En revanche, le roi était convaincu que la politique de grandeur à laquelle il aspirait, rendait indispensable de s’adjoindre les services du cardinal.

En chartiste, Isabelle Richefort revient sur les sources susceptibles d’être mobilisées par le chercheur. Elle offre un tour d’horizon des archives de « Son Éminence », lui-même grand utilisateur des chartes et autres documents produits au cours des règnes précédents. Par ailleurs, les très nombreux documents conservés notamment dans les collections du ministère des Affaires étrangères, n’ont certainement pas encore livré tous leurs secrets.

 

Le troisième temps de ce tableau s’arrête sur « l’homme d’Église ». Selon un rythme désormais bien établi, nous retrouvons Laurent Avezou qui explore les interrogations des auteurs qui ont posé la question de la sincérité de la vocation. Ce cadet de la noblesse avait-il la volonté de servir l’Église en vérité, au plus profond de son âme et de son cœur ? Afin d’alimenter, mais aussi de dépasser ce débat qui, au-delà, pose la question complexe de la nature de la vocation dans la société d’Ancien Régime, l’auteur revient sur le Richelieu auteur d’écrits théologiques de grande envergure, tel que son Traité de la perfection du chrétien.

En bon connaisseur de l’épiscopat du « Grand siècle », Joseph Bergin resitue l’évêché de Luçon au sein du paysage religieux français, tout en rappelant le rôle joué par ce bénéfice épiscopal au sein de l’ascension du lignage des Du Plessis.

Stéphane-Marie Morgain retrace l’itinéraire et l’action de l’évêque Richelieu à la tête de son évêché. Celui-ci se révèle être un excellent réformateur au service de la Réforme catholique. Bon administrateur, au contact avec le terrain, il lui tient à cœur d’appliquer le programme établi lors du concile de Trente. N’oublions pas qu’il a été porte-parole du clergé lors des États Généraux de 1615 (c’est lui qui prononce la harangue lors de la séance de clôture), c’est-à-dire l’année même où l’Assemblée générale du clergé décide de recevoir les décrets tridentins. Auteur d’un catéchisme diocésain, il est également très soucieux du ministère de la parole. En bon dialecticien, soucieux de raisonner, on retrouve là son goût pour les mots, son amour de la rhétorique.

Benoist Pierre partage avec le lecteur les derniers acquis de la recherche concernant l’« Éminence grise », le capucin François Le Clerc du Tremblay alias le Père Joseph, personnage auquel l’auteur a consacré une biographie magistrale, parue en 2007.

 

Le dernier grand chapitre offre quelques éclairages sur « l’homme privé ». Ultime facette de ce cheminement qui a donné à voir un homme dans toute la complexité de son existence.

Laurent Avezou revient sur quelques aspects de la légende attachée à la vie privée du cardinal, notamment dans ses relations avec la gent féminine. Il reprend à son compte les mots de conclusion de Maximin Deloche, auteur d’un ouvrage très sérieux sur le sujet, en dépit de ce que laisserait supposer son titre, quelque peu sulfureux, Le Cardinal de Richelieu et les femmes. Pour cet historien : « Où il était le maître, [la femme] a voulu faire croire qu’il n’était qu’un esclave. Cette conquête la rehaussait. Elle s’est vengée en créant la légende ».

Joseph Bergin s’attarde quelque peu sur la position moyenne de la famille Du Plessis dans le monde de la noblesse, puis sur l’ascension « fulgurante » de l’un des siens, en la personne de Jean Armand.

Françoise Hildesheimer revient sur les derniers moments de celui qui fut un grand malade toute sa vie, mais également sur ses relations entretenues avec les arts, tandis qu’Alexandre Gady présente un dossier tout à fait inédit sur l’architecture religieuse à la fois des chapelles domestiques du cardinal, mais également des églises dont il fut le mécène. En dernier lieu, Françoise Hildesheimer tente, d’une part, de dresser un bilan de « l’héritage cardinal » et, d’autre part, pose la question du « legs de Mazarin ». Elle revient notamment sur la notion de raison d’État, celle qui cautionne certaines pratiques mauvaises, mais dont l’État ne peut se passer, telle que la vénalité des offices.

 

In fine, un ultime chapitre pose la question du devenir de la postérité de l’homme, à travers la peinture, l’imagerie scolaire ou encore la personnification de Richelieu à l’État. La numismatique et la philatélie sont notamment sollicitées afin d’illustrer ce dernier aspect de l’utilisation de la « marque » Richelieu. Ajoutons que l’administration des postes vient, tout dernièrement, de proposer un sixième timbre à la collection constituée depuis 1935. Celui-ci, dont la valeur faciale est de 55 centimes, s’intitule « Richelieu, Indre-et-Loire ». Il propose, sur la gauche, une reproduction d’une partie des fortifications de la ville éponyme, ainsi que, sur la droite, une statue du prélat, en habit de cardinal.

 

Cet ouvrage d’une très grande richesse et très abondement illustré, fait le point sur les recherches les plus récentes. Il s’imposera vraisemblablement comme une référence indispensable. Précisons que ce catalogue propose également une bibliographie sélective mais actualisée. Dans la poursuite de cette problématique, le recenseur ne peut que souhaiter la publication rapide du travail de Laurent Avezou.

La parution récente d’une bande dessinée intitulée Les fleurs du cardinal Richelieu, au graphisme et à la lecture par ailleurs tout à fait plaisants, montre que ses concepteurs ont cédé une nouvelle fois à la tentation de présenter un Richelieu forcément manipulateur et un brin machiavélique. La légende a la vie dure…Puisse cet ouvrage finir par convaincre nos concitoyens que la réalité est toujours beaucoup complexe.