Falkenhausen, Lothar von - Thote, Alain: Les soldats de l’éternité. L’armée de Xi’an. Exposition Pinacothèque de Paris, 15 avril - 14 septembre 2008, 24x28 cm, ISBN : 978-2-9530-5466-8, 55 euros
(Pinacothèque, Paris 2008)
 
Compte rendu par Danielle Elisseeff, École des Hautes Études en Sciences Sociales, Paris
(d.elisse@orange.fr)

 
Nombre de mots : 2736 mots
Publié en ligne le 2008-09-19
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=364
 
 

Ce beau livre richement illustré présente une exposition tenue à la Pinacothèque de Paris du 15 avril au 14 septembre 2008, mais son intérêt dépasse très largement celui d’un simple catalogue. L’exposition elle-même  - complètement différente de celle présentée récemment à Londres (British Museum, 13 septembre 2007- 6 avril 2008) -  révèle, à côté d’un certain nombre de « célébrités », un grand nombre d’objets peu connus : autant de pièces archéologiquement significatives, prêtées par le Bureau des biens culturels du Shaanxi durant la réfection du Musée d’histoire de la province, momentanément fermé pour travaux ; le but de cette publication est d’éclairer le sens d’un site aussi souvent mal compris qu’il est mondialement connu.

Depuis 1974, date de leur découverte, photographies, films, reproductions en tout genre ont en effet rendu familiers à tous les soldats de terre cuite formant la garde funéraire du Premier Empereur de Chine. Un certain nombre d’entre eux font, d’année en année depuis vingt-cinq ans et de musée en musée, le tour du monde. De plus, à partir des années 1980, d’autres éléments de grande importance mis au jour autour de la tombe impériale ont apporté de nouvelles révélations, si bien que chacun, aujourd’hui, s’imagine aisément tout savoir sur ces statues, et s’étonne que de telles figures soient restées cachées si longtemps.

Une réponse à cette énigme se trouve en partie ici : l’un des intérêts de cet ouvrage est justement de rappeler que, même si la trace de tels dépôts s’était perdue depuis des siècles (le célèbre historien Sima Qian lui-même ignorait déjà, au IIe siècle avant notre ère, l’existence de l’ « armée des ombres »), les populations vivant sur place s’y étaient parfois trouvées confrontées. Yuan Zhongyi (actuel Directeur du « Musée de l’armée en terre cuite du Premier Empereur ») raconte ainsi (p. 23) pourquoi le lieu n’a pas attiré plus tôt l’attention des amateurs d’antiquités : son enquête auprès des populations locales révèle que lorsque des paysans forant un puits (comme en 1974), ou tentant d’aménager un système d’irrigation, tombaient d’aventure sur des statues  - ce qui est resté dans les traditions orales de la région  –  ils en concevaient une grande terreur. Pensant qu’il s’agissait de personnages magiques et dangereux tapis dans le sol afin d’en boire toute l’eau, les malheureux « inventeurs » les cassaient, refermaient précipitamment la tranchée et s’en allaient creuser ailleurs, loin de là.

Ainsi commence cet ouvrage important, riche de sept articles originaux, et de deux autres (traduits respectivement de l’allemand et de l’anglais), publiés dans des éditions savantes d’accès difficile pour un public élargi. L’ensemble constitue une synthèse particulièrement riche et neuve sur un sujet qui est lui-même en profonde évolution.

L’archéologie des dernières décennies, fournissant non seulement des artefacts saisis dans leur contexte, mais aussi un nombre important de textes dont on ignorait tout jusqu’à la fin du XXe siècle – une révélation plus bouleversante encore que celle des objets et même des statues -   remet en effet complètement en question l’étude des années précédant la création de l’empire chinois (en 221 avant notre ère).

Jusqu’au début des années 1970, ce phénomène majeur de l’histoire extrême-orientale semblait pourtant bien connu. Les lettrés des débuts de l’Empire Han (confucéens, mais déjà fort coupés de l’enseignement initial de Confucius, quelque trois cents ans plus tôt) en avaient reconstitué le processus avec une idée bien précise : légitimer le pouvoir de la nouvelle dynastie (qui prend le relais des Qin dès 206 avant notre ère) et lui tracer les axes d’un développement possible. Depuis ce temps lointain, et faute de données nouvelles, personne n’y trouvait à redire.

Aujourd’hui, en revanche, il faut, en les replaçant dans leur contexte, réexaminer la démarche des lettrés Han, acceptée par des générations de fonctionnaires impériaux, puis analyser, à la lumière d’éléments nouveaux, le mécanisme qui permit, dès la fin du IIIe siècle avant notre ère, la création d’une forme d’État suffisamment stable pour durer plus de deux millénaires, malgré bien des vicissitudes. Telle est la problématique parfois fortement teintée de patriotisme  - la formation de l’État « chinois », notion demandant à être définie - qui hante actuellement les chercheurs en Chine ainsi qu’en Occident (particulièrement aux États-Unis).

Le grand paradoxe des Qin, comme le soulignent les directeurs du catalogue (Lothar von Falkenhausen et Alain Thote) dans leur dynamique « Introduction » (p. 17-20), est en effet l’extrême brièveté du mandat  des Qin (quinze ans) comparée à la durée de leur impact sur le devenir chinois, jusqu’à la fondation de la République (1912). Cette stupéfiante vitalité se lit dans les œuvres d’art qu’ils produisirent, aussi différentes de celles des Royaumes Combattants que de celles des Han, à telle enseigne qu’elles sont immédiatement reconnaissables.

 

Après une indispensable chronologie (p. 21) et l’article de Yuan Zhongyi évoqué plus haut, le volume s’articule en deux parties. La première retrace, à travers deux articles de Lothar von Falkenhausen  - (« Culte des ancêtres et système funéraire à Qin à l’époque pré-impériale », p. 33-45 [traduit de l’article paru en allemand en 1990, voir bibliographie, p. 345, auquel l’auteur a intégré les nouveaux résultats de ses recherches développées dans « Mortuary Behavior in Pre-Imperial Qin: A Religious Interpretation», in John Lagerwey (ed.),  Chinese Religion and Society, vol. 1, Hong Kong: Chinese University Press, 2004, p. 109-172] ; et « Les origines ethniques des Qin : perspectives historiques et archéologiques » p. 47-54) -  ce que devait être la principauté de Qin avant l’empire.

Rappelant qu’il ne faut pas confondre pratiques d’inhumation et vénération des morts (p. 33-45), l’auteur évoque la perception peu à peu installée d’un « temps des ancêtres » où vivants et défunts communiquent, d’une sphère à l’autre, afin de s’entraider. Puis, reprenant l’analyse formelle classique (qui souligne la fidélité jugée traditionnelle des bronziers Qin aux pratiques des Zhou), il utilise les inscriptions (p. 35) pour contester les conclusions admises depuis quarante ans et faire apparaître une réalité bien différente de celle que l’on croyait intangible : il s’avère ainsi que, dès le début du VIIe siècle avant notre ère, le chef du Qin revendique subtilement l’égalité avec la maison « royale » des Zhou et prétend avoir le mandat céleste, si bien qu’un véritable culte d’État prend peu à peu le pas, dans la principauté de Qin, sur le culte princier et supplante le pouvoir tout théorique des Zhou.

Les rituels des Qin conservent ce faisant un certain nombre de caractères originaux : dans les tombes Qin, par exemple, les défunts sont déposés en position fléchie, ce qui ne se voit pas ailleurs. De plus, les bronzes funéraires que l’on place à côté d’eux sont généralement minces et peu soignés. Il y a même bien davantage : le nombre de « faux bronzes » présents dans les sépultures  - substituts rustiques en céramique, plus nombreux ici qu’ailleurs -  suggère que le Qin aurait joué un grand rôle dans l’emploi, le développement et bientôt la généralisation des mingqi (les objets funéraires d’accompagnement, fabriqués spécialement pour la tombe, si courants dès les débuts de l’Empire) à partir du moment où il domine l’ensemble des principautés (p. 38-39).

Tout se passe, en fait, comme si l’on voyait au Qin évoluer le traitement des morts tel qu’il s’était peu à peu fixé au long du Ier millénaire avant notre ère. Ici, les défunts auraient commencé, semble-t-il, à perdre leur prestige tout en étant perçus comme potentiellement dangereux (p. 39-40) : l’une des dispositions plus tard développées dans les rituels des Han y serait née ; elle consiste à fermer les passages possibles entre le monde des morts et celui des vivants. Cette conception, cependant, n’exclut pas que ces derniers, les vivants, puissent revenir dans la sépulture afin d’en aménager les dispositions matérielles, généralement pour y déposer un autre corps. C’est donc au Qin que serait née la demeure funéraire en catacombes devenue courante sous les Han (p. 42) et qui demeurera en usage jusqu’au XXe siècle ; le sens de l’armée en terre cuite (p. 43), toujours sujet à controverses, ne peut être éventuellement éclairé que dans ce contexte.

Enfin l’auteur s’interroge sur les origines ethniques des Qin : viennent-ils de l’Est (descendant, théoriquement, comme les dynasties royales anciennes - les Shang et les Zhou -, d’un mythique « Empereur jaune ») ? Ou bien viennent-ils de l’Ouest, descendant en ce cas de tout aussi légendaires « barbares chiens » ? Falkenhausen y substitue, en termes plus prosaïques, une question à la mode : les Qin sont-ils chinois ? Ou le sont-ils devenus en modelant eux-mêmes et en imposant à l’ensemble des territoires conquis un certain nombre d’idées qui leur étaient chères, comme celles que le mort a deux ou plusieurs âmes dont l’une vit dans un royaume de l’au-delà calqué sur celui des vivants, croyances développées d’abord au Qin, puis répandues à l’échelle de la Chine, sous l’Empire (p. 53) ?

 

La seconde partie du volume décrit « Le premier empire de Chine » à travers cinq articles dont le premier (« L’idéologie de Qin : créer l’empire », p. 171-181), de Yuri Pines, renouvelle totalement le sujet en le replaçant dans le cours de l’histoire des conceptions du pouvoir en Chine.

Pines rappelle que l’image largement négative du Premier Empereur s’est forgée très tôt, dès le IIe siècle avant notre ère, sous l’autorité du grand philosophe Dong Zhongshu (env. 195-115 avant notre ère), opposant la brutalité du dictateur à l’humanité vertueuse d’un âge d’or que Dong situait sous les Zhou, quelque huit cents ans plus tôt. Il s’agissait en effet, pour les acteurs du début des Han, de donner à la nouvelle dynastie des axes de gouvernement plus équilibrés que ceux des Qin, d’une efficacité inégalée en période de conquête, mais dont la dureté avait suscité une irrépressible révolte populaire. Un phénomène d’identification du même ordre se déroule aujourd’hui sous nos yeux : le gouvernement actuel de la Chine se dit dans la ligne des Zhou, alors que Mao et les acteurs de la Révolution culturelle se plaçaient dans celle du Qin.

Yuri Pines suit ainsi la lente et finalement fructueuse tentative qui s’opère au Qin, sur plusieurs générations, pour tester et synthétiser les différentes pensées politiques de l’Antiquité, en conceptualisant la place du monarque, en redéfinissant les rapports entre les intellectuels et le trône. On s’aperçoit alors que les dirigeants du Qin n’ont pas, contrairement à une idée reçue, négligé d’entrée de jeu les positions dites « confucéennes », mais qu’ils ont pris en compte et tenté de neutraliser les faiblesses désignées par les confucéens eux-mêmes, les shi  - ces hommes complets, tout à la fois savants et gestionnaires dont Confucius serait le modèle.

Même l’un des plus importants d’entre eux, en effet  - Mengzi (env. 380-289 avant notre ère) qui argumente une pensée « centrée sur le souverain » -  ne perçoit aucun moyen de réaliser son rêve d’ordre et de stabilité : tous les hommes qu’il voit autour de lui ont, dit-il, un fâcheux « penchant pour le meurtre ».

Le rôle du célèbre Shang Yang (mort en 338 avant notre ère), si décrié plus tard pour l’inhumanité de ses positions dites « légistes », aurait été de passer à la réalisation effective, synthétisant théorie et pratique. Pour y parvenir, il s’appuyait sur deux activités hissées au rang de fondement de toute société : l’agriculture et la guerre. Le modèle autoritaire en fonctionne si bien que les Han le reprennent tout en effaçant certains de ses défauts ; ils réhabilitent notamment une souplesse et une forme de liberté que Li Si (ministre du Premier Empereur, mort en 208 avant notre ère) avait abolies en persécutant les études privées. En peu de pages, cet article réalise ainsi une synthèse d’une densité et d’une clarté rares.

 

Les contributions qui suivent décrivent avec une égale subtilité les liens complexes attachant les populations du Qin à leurs voisins. Ainsi Olivier Venture (« L’écriture de Qin », p. 209-215) invite-t-il à reconsidérer les mouvements de populations au cours du Ier millénaire avant notre ère : à partir des Printemps et Automnes, les Zhou s’en vont à Luoyi (dans le Henan, plus à l’Est), laissant ainsi la place aux Qin. Ces derniers commencent donc à dominer la région de l’Ouest, mais les artisans appartiennent à la population des Zhou, mettant leur art au service des nouveaux maîtres. C’est dans ce jeu de va-et-vient que toute évolution doit être comprise. Olivier Venture rappelle aussi qu’il ne faut, ici pas plus qu’ailleurs, confondre le quotidien et l’extraordinaire, et, en ce cas précis et hautement symbolique de l’écriture, la forme solennelle (la sigillaire) et la forme courante.

François Thierry (p. 217-221) s’interroge sur « L’unification monétaire de Shihuangdi : aboutissement d’un processus ou rupture radicale ? ». Pour lui, il n’y a pas, en la matière, unification, mais triomphe d’une principauté sur les autres et, par voie de conséquence, d’une monnaie sur les autres. Le Qin en effet impose tout de suite et systématiquement sa monnaie (née de la politique unificatrice de Shang Yang) dans les régions conquises (d’abord au Sichuan, en 316 avant notre ère, puis au Chu, de 312 à 278). On y apprend au passage des précisions intéressantes sur les moules permettant de couler les pièces (moules en deux parties ou moules unifaces), ainsi que sur une prise de position habile des Qin : le gouvernement reconnaît qu’il existe dans le pays de bonnes et de mauvaises monnaies ; mais le problème est vite réglé, avec l’esprit pragmatique que les chefs Qin ont toujours montré ; les pièces auront donc une valeur fiduciaire et l’administration exige qu’on les emploie, quel que soit leur poids réel en métal.

« Une armée magique pour l’empereur » par Lothar Ledderose (p. 251-269) donne en français le texte (« A Magic Army for the Emperor ») paru dans Ten Thousand Things. Module and Mass production in Chinese Art, Princeton, NJ, Princeton University Press, 2000 [Bollingen Series XXXV, 46], p. 51-73 : cet article demeure à ce jour le plus complet qui existe sur l’édification de la tombe et la création de ses habitants en terre cuite, au fil d’une « chaîne de production » dont le travail est habilement segmenté.

Enfin, Michèle Pirazzoli-t’Serstevens apporte un savant « Épilogue : l’héritage Qin » analysant le processus d’homogénéisation au long duquel se constitue l’Empire. Elle souligne à juste titre les facteurs d’unité (par exemple une insistance nouvelle sur la hauteur des bâtiments officiels, ou encore l’importance et l’influence des ateliers gouvernementaux) liant l’action de la brève dynastie des Qin et celle des Han Occidentaux, la vraie rupture n’intervenant que beaucoup plus tard, entre ces derniers et les Han Orientaux, au début du Ier millénaire de notre ère.

 

C’est entre ces études véritablement fondatrices (et dont les notes  - confort de lecture non négligeable -  restent attachées au texte, sans être rejetées à la fin du volume) que sont habilement réparties, en trois séries distinctes, les notices des 120 pièces présentées : les numéros 1 à 67 correspondent à divers types de bronze servant pour les rituels, ainsi qu’à des ornements ; de 69 à 77 figurent les éléments d’architecture (tuiles, briques, canalisations) ; puis, de 78 à 94 des objets liés pour la plupart à la guerre (armes, cloche de signal et ornement de char) ainsi que des monnaies. Il faut saluer l’effort des auteurs (Cecilia Braghin, Juliana Holotova, Léonore de Magnée, Amala Marx, Pauline Sebillaud, Alain Thote et Olivier Venture) qui n’ont pu travailler, la plupart du temps, que sur des photos et ont néanmoins su montrer l’intérêt et les particularités de pièces parfois austères.

In fine, se déroule, comme il se doit, une importante bibliographie : éditions de textes chinois classiques (27 titres), puis plus de 300 ouvrages, chinois ou occidentaux, consacrés au sujet.

Un seul article, plus conjectural, semble viser un public moins averti : « Le Premier Empereur, la loi et la vie quotidienne en Chine ancienne » de Robin S. Yates (p. 183-189). L’auteur, soulignant l’importance des liens que les gens du Qin tentaient de tisser avec le cosmos, se livre à une sorte d’analyse psychanalytique du premier Empereur et de ses œuvres  - analyse indéniablement passionnante et nécessaire pour compléter les travaux réalisés jusqu’à présent sur les seuls plans politique, économique et social. Mais un certain nombre d’assertions d’apparence fascinante (par exemple : il y a tant de soldats en terre cuite car il fallait contenir ceux du Zhao que les Qin avaient enterrés vivants, p. 185) demanderaient à être beaucoup plus solidement argumentées. Faut-il aussi vraiment s’étonner (p. 188) que les soldats soient représentés sans aucune blessure, alors qu’il s’agit peut-être d’une garde d’honneur dont, par définition, tout homme « abîmé » est écarté ?

Autre légère réserve adressée nullement aux auteurs, mais aux maisons d’édition françaises : pourquoi répugnent-elles si souvent à donner les indispensables caractères chinois, alors que, de nos jours, les logiciels nécessaires existent ?

Mais ces quelques points ne sauraient entacher la beauté et l’utilité de ce superbe ouvrage qui devient désormais la référence sur l’état présent des questions relatives à la fondation de l’Empire.