Dufieux, Philippe: Jacques Perrin-Fayolle. Architecte de l’enseignement supérieur dans la métropole de Lyon. 272 p., 22 x 28 cm, ISBN-13 : 978-2-7297-1230-3, 29€
(Presses universitaires de Lyon, Lyon 2020)
 
Compte rendu par Eléonore Marantz, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne
 
Nombre de mots : 1566 mots
Publié en ligne le 2022-08-29
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=3983
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        Quiconque arrive à Lyon en train voit se dresser devant lui, au moment où il atteint le parvis de la gare de la Part-Dieu, un curieux monolithe sombre. Sur le mur pignon, de petites lettres blanches lui apprennent qu’il s’agit de la Bibliothèque municipale, sans pour autant que l’architecture ne l’invite à y entrer. Et pour cause, il se trouve face au silo de stockage des livres, impénétrable forteresse renfermant la collection d’une bibliothèque tournant délibérément le dos à la gare (dans son état initial tout au moins[1]). En réalité, seule une observation attentive permet de se rendre compte que, derrière le brutalisme de l’édifice, se cache un véritable travail d’orfèvre. Au savant jeu sur les volumes, son architecte, Jacques Perrin-Fayolle (1920-1990), associe une multitude de « textures » afin de donner à lire à la fois les fonctions architecturales et la logique constructive du bâtiment : selon d’où l’on considère l’édifice, aux différentes finitions du béton (lisse, brut, cannelé, « granulé » intégrant des galets ronds ou des gravillons sombres concassés) répondent ainsi tour à tour la solennité d’un parement en granito blanc poli ou la sophistication d’un revêtement de céramiques brillantes. Dans le hall, les magnifiques muraux en béton de l’artiste Denis Morog (« féérie de soleils abstraits et de satellites[2] ») parachèvent cette recherche féconde autour de la matérialité de l’architecture. La Bibliothèque municipale de Lyon, « donjon du savoir » auquel Jacques Perrin-Fayolle travaille de 1969 à 1972, est en réalité à l’image de l’ensemble de sa production : puissante et raffinée, fonctionnelle et plastique, architecturale et éminemment urbaine.

 

        La très belle monographie thématique que Philippe Dufieux consacre aux architectures de l’enseignement supérieur de Jacques Perrin-Fayolle permet de prendre la mesure de l’œuvre de l’architecte. L’approche typo-monographique est ici entendue au sens large puisque la Bibliothèque municipale de Lyon, tout comme les autres œuvres majeures de l’architecte, sont intégrées au corpus d’étude. Cette étude, construite autour des édifices de l’enseignement supérieur, était d’autant plus nécessaire que l’architecture « universitaire » du 3ème quart du XXe siècle souffre aujourd’hui encore, malgré un indéniable renouveau historiographique, d’une image assez négative. Longtemps lue comme une émanation parmi d’autres de l’architecture des Trente glorieuses, elle procède en réalité de recherches architecturales singulières et cohérentes[3]. En se concentrant sur l’œuvre de Jacques Perrin-Fayolle dans la métropole de Lyon, Philippe Dufieux s’attache à en restituer le sens et l’importance.

 

        Le livre répond à une double ambition : écrire une monographie thématique possédant l’ampleur d’une monographie d’architecte (Jacques Perrin-Fayolle) et d’une étude typologique (architectures de l’enseignement supérieur). Un plan binaire vient donner corps à cette intention : au portrait très développé que l’auteur dresse de l’architecte (Les itinéraires de l’architecte, chapitres 1 à 5, p.21-113), succède une analyse contextualisée et détaillée de son œuvre universitaire (La science en ses palais, chapitres 6 à 10, p.114-231) focalisant l’attention sur quatre opérations majeures auxquelles Philippe Dufieux consacre autant de carnets monographiques : l’Institut national des sciences appliquées (INSA, 1957-1964, en collaboration avec Alain Chastel, Charles Maître, Jacques Metge et Bernard Balaÿ) édifié sur le campus de la Doua, à Villeurbanne (chapitre 7) ; la faculté des sciences dont la construction (en collaboration, selon les bâtiments, avec Alain Chastel et Abel Cholat, avec Robert Levasseur et Charles Fournier, avec René Gagès et André Longeray, avec Michel Martin et Denis Morog), intervient sur le même site, en plusieurs tranches, entre 1961 et 1965 (chapitre 8) ; l’École centrale de Lyon (chapitre 9) érigée pour sa part à Écully (1961-1965, avec Marc Bissuel et Bernard Chamussy) ; et l’École nationale des travaux publics de l’État (chapitre 10) construite à Vaulx-en-Velin (avec Denis Morog), en 1975-1976. Les autres réalisations universitaires de Jacques Perrin-Fayolle[4] sont, quant à elles, pertinemment (mais peut-être pas suffisamment… nous aurions aimé en savoir plus !) convoquées au fil du propos. L’ensemble est parachevé par de remarquables annexes : repères biographiques (p.245-250) ; répertoire des œuvres obéissant à un classement par programmes (p.251-254) ; transcription du programme du Concours du Grand Prix de Rome 1950 (dont Jacques Perrin-Fayolle fut lauréat) portant sur « Une université méditerranéenne » (p.255-256) ; notice sur « Infrastructures et autoroutes » qui constitue un autre terrain d’action de l’architecte (p.257-258) ; mais aussi par une bibliographie très complète et un index des noms de personnes.

 

        Le livre relève indéniablement d’une histoire de l’architecture « systématique », méthodologie à laquelle Philippe Dufieux est attaché et qui consiste à envisager le champ comme « une discipline englobante (…) qui poursuit l’ambition de placer l’historien au cœur du processus créateur, entre une histoire des formes et des techniques, une histoire sociale et politique, une histoire urbaine et patrimoniale[5] ». Ainsi, dans la première partie de l’ouvrage, l’effort constant de contextualisation enrichit la lecture. D’une histoire individuelle, l’auteur fait une histoire collective, celle d’une génération d’architectes diplômés dans l’immédiate après-guerre et qui, jusqu’à nos jours, est restée en peu en dehors des champs d’investigation des historiens de l’architecture. Ainsi, lorsque Philippe Dufieux aborde les études de Jacques Perrin-Fayolle à l’École régionale d’architecture de Lyon (1941-1946), puis à l’École nationale supérieure des beaux-arts de Paris (1946-1950) et à l’Académie de France à Rome (1950-1054), il retrace avec précision l’itinéraire personnel d’un élève-architecte. Mais, plus généralement, il éclaire par ses recherches et ses analyses l’organisation de l’enseignement de l’architecture, la « coloration » des différents ateliers, la personnalité des enseignants, les arcanes de la vie des pensionnaires à l’École et à l’Académie de France à Rome, ainsi que les stratégies professionnelles qui commencent à s’y dessiner. De la même manière le chapitre consacré aux voyages de l’architecte (chapitre 2, p.49-65) constitue, au-delà du « carnet » de voyage personnel, un véritable « tour du monde » donnant à voir quelques morceaux majeurs de la production architecturale contemporaine qui constitueront des références dans l’œuvre à venir de Jacques Perrin-Fayolle.

 

        Cette ambition de faire de l’histoire individuelle (une histoire à l’échelle micro-historique pourrait-on dire) un point d’observation de la « grande » histoire (en l’occurrence d’une histoire plus générale de l’architecture des années 1950-1980) sous-tend la seconde partie de l’ouvrage, consacrée plus spécifiquement aux architectures de l’enseignement supérieur conçues par Jacques Perrin-Fayolle dans le territoire de la métropole de Lyon. À un chapitre introductif (chapitre 6 : Universités et grandes écoles, p.118-125) éclairant le contexte général d’intervention de l’architecte, succède, comme précédemment indiqué, quatre monographies d’édifices et/ou d’ensembles universitaires figurant parmi les grands-œuvres de l’architecte. Ces carnets monographiques, extrêmement documentés et abondamment illustrés, pourraient constituer à eux-seuls des publications autonomes. Sur le fond, ces plongées dans l’œuvre de Jacques Perrin-Fayolle viennent utilement enrichir notre connaissance de l’architecture et de l’urbanisme universitaires de la période, bien moins uniformes et standardisés que ce que l’on en a longtemps perçu et pensé. En l’occurrence, Philippe Dufieux donne à voir et à comprendre une recherche singulière, que l’auteur qualifie en conclusion de « modernité synthétique ». Il est vrai que l’architecte convoque les répertoires modernistes et brutalistes, mais il octroie surtout une grande place à la plasticité de l’architecture grâce à l’attention particulière accordée à la composition volumétrique des édifices (appréhendés comme des équilibres de masses) ainsi qu’à leur matérialité propre.

 

        Une dernière qualité mérite d’être saluée : la très riche et très belle iconographie (plans parfois rehaussés de lavis ou d’aquarelle, dessins, aquarelles, tirages de plans d’architecte, photographies d’archives et clichés contemporains pris en 2020 par Jean-Pierre Gobillot) sélectionnée par l’auteur est magnifiquement mise en valeur par la maquette, le format et le papier de l’ouvrage. Il en résulte un « beau livre » d’architecture, comme on aimerait en voir figurer plus souvent dans les catalogues des maisons d'édition universitaires.

 


[1] L’entrée principale se trouvait initialement en façade sud. Depuis, une nouvelle entrée a été aménagée à l’est, côté gare (2007, arch. : Philippe Audart, AFAA Architecture).

[2] Propos de Denis Morog (de son vrai nom Jean-Paul Delhumeau) rapportés par Irène Michela (« Future attraction touristique du Lyon moderne. La cage d’escalier de la bibliothèque municipale de la Part-Dieu qui sera ouverte en 1972 », Le Progrès, 22 juillet 1971) et cités par Philippe Dufieux, p.98.

[3] Nous pensons notamment aux architectures universitaires de Louis Arretche et de René Egger, auteurs de nombreux campus et bâtiments universitaires respectivement en Bretagne (Rennes, Nantes) et dans le Sud de la France (Aix, Marseille, Nice, Montpellier, Toulouse), mais aussi, dans d’autres registres, à celles de Georges Candilis et d’Edouard Albert. La part « universitaire » de l’œuvre de ces architectes a récemment fait l’objet de réévaluations historiographiques dans le cadre d’approches monographiques et/ou d’études plus générales sur l’architecture et l’urbanismes universitaires de la période : Catherine Compain-Gajac (dir.), Les campus universitaires 1945-1975, Perpignan, PUP, 201 ; Eléonore Marantz, Stéphanie Méchine, Construire l’université. Architectures universitaires à Paris et en Île-de-France (1945-2000), Paris, Publications de la Sorbonne, 2016.

[4] Par ordre chronologique : Résidences universitaires de l’Institut de recherche sur la catalyse (1958-1961, campus de la Doua, Villeurbanne) ; restaurant de cité universitaire de Lyon-Saint-Irénée (1961) ; travaux pour la faculté de droit (Lyon, 1959, 1964) et de lettres (Lyon, 1964) ; résidence universitaire Benjamin-Delessert (Lyon, 1964-1965) ; École supérieure de chimie industrielle (campus de la Doua, Villeurbanne, 1965, avec Robert Levasseur, Charles Fournier et Denis Morog) ; centre de médecine nucléaire de Lyon-Bron (1974, avec Alain Chastel) ; Maison de l’Orient et de la Méditerranée (Lyon, 1975, avec Denis Morog) ; École nationale supérieure de bibliothécaires (actuellement ENSIB, Villeurbanne, 1976, avec Félix Brachet et Denis Morog).

[5] Philippe Dufieux, « Une histoire systématique », Richard Klein (dir.), A quoi sert l’histoire de l’architecture ?, Paris, Hermann, 2018, p.56 (p.53-56).