Anastasiadis, Vasilis I. - Doukellis, Panagiotis N. (éds): Esclavage antique et discriminations socio-culturelles
Actes du XXVIIIe Colloque International du Groupement International de Recherche sur l’Esclavage Antique (Mytilène, 5-7 décembre 2003)
XII, 358 p., nombr. ill. et tabl.
ISBN 978-3-03910-824-4 br.
sFr. 86.– / euros* 59.30 euros / ** 60.90 / euros 55.40 / £ 38.80 / US-$ 65.95
(* comprend la TVA - uniquement valable pour l'Allemagne ** comprend la TVA - uniquement valable pour l'Autriche)
(Peter Lang Verlag, Bern, Berlin, Bruxelles, Frankfurt am Main, New York, Oxford, Wien 2005)

 
Compte rendu par Ludovic Lefebvre, Université de Rouen
(ludovic.lefebvre@culture.gouv.fr)

 
Nombre de mots : 1981 mots
Publié en ligne le 2007-09-24
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=40
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Cet ouvrage regroupe vingt-cinq contributions (rédigées en anglais et en français) d’un colloque, qui s’est tenu en décembre 2003 à Mytilène, grâce au Département d’Anthropologie sociale et d’Histoire de l’Université de la mer Egée et à la XXe Ephorie des Antiquités préhistoriques et classiques de Mytilène.

Le thème de cette rencontre est particulièrement cher à l’historiographie antique (notamment sous l’angle de l’histoire socio-culturelle). En effet, l’origine des discriminations interpelle depuis longtemps les spécialistes et ces trois journées permettaient donc de faire le point sur les résultats récents des travaux des historiens sur toutes les formes de dépendance qui prévalaient dans l’Antiquité.

Ainsi, si l’esclavage constitue le centre de ce colloque, des formes de dépendance plus diffuses, plus dissimulées, moins aisées à cerner concrètement, en raison non seulement de la maigreur des sources mais également de la distance qui nous sépare du monde antique en terme de sensibilité, ont été abordées par les intervenants. Les questions d’identité, d’ethnie, de rapport à autrui et dans un sens plus général, les critères de différenciation ainsi que la définition de la dépendance elle-même dans les sociétés esclavagistes, constituent et structurent ainsi le fond du débat.

On connaît les reproches formulés par certains de nos contemporains à l’encontre de la démocratie athénienne, en raison du sort qui était réservé aux femmes et à cause de l’existence de l’esclavage, qui avait une place si importante dans le domaine des rapports sociaux et de l’économie. Ces reproches jettent une ombre selon ces critiques sur la civilisation athénienne et sur le « miracle grec » en général. Rappelons qu’Aristote qualifiait l’esclave d’ « objet animé » et si les raisons de ce statut d’asservissement étaient plurielles, cette notion nous interroge toujours.

Les actes réunis dans ce volume recensent des aspects de la dépendance s’étendant sur toute l’Antiquité jusqu’à la période protobyzantine. L’époque héroïque est également traitée puisque la servitude d’Héraclès chez Omphale (C. Jourdain-Annequin, « Héros, femmes travail, une mythopoièse des genres », p. 2  : « le plus viril des hommes asservi à la plus orientale des femmes » selon les termes de l’auteur) est analysée. Un autre épisode important de l’épopée est étudié : le retour d’Ulysse à Ithaque (S. Gualerzi, « Praised Slaves, Forgiven Slaves and Punished Slaves in Odysseus’Palace, p. 17-31). Ses rapports avec ses domestiques ainsi que l’assassinat des prétendants à sa succession sont décryptés, la symbolique (notamment la mort adaptée en fonction du statut de l’homme et du niveau de sa trahison) ayant un poids très fort dans la société aristocratique de l’œuvre homérique.

Sparte, société oligarchique par excellence, eut dès l’époque archaïque, un type de relations particulièrement complexe envers les populations asservies ou dominées, lors de l’extension de son hégémonie dans le Péloponnèse. Les Spartiates de plein droit (les Homoioi, c’est-à-dire les Semblables) exigeaient de ces populations des devoirs qui pouvaient s’exprimer par différents rites, dont certains remontaient à l’arrivée des doriens. Ces populations donc, étaient les Périèques (qui vivaient aux confins du territoire laconien ; J. Gallego, « The Lakedaimonian Perioikoi : Military Subordination and Cultural Dependence », p. 33-57) ainsi que les Hilotes (dont les Messéniens, le caractère ethnique étant abordé ; D. Plácido, « Hilotes et Messéniens », p. 59-68). Le statut des premiers - dont l’importance dans les effectifs militaires n’est pas à négliger - était infiniment plus enviable que celui des seconds. Rappelons à cet effet le cas de la kryptie, passage nécessaire pour accéder à la communauté des Homoioi pour l’adolescent spartiate. Celui-ci était autorisé lors d’une année décisive d’initiation (sans vêtement mais avec un couteau) à tuer un Hilote pour prouver sa capacité à survivre. On s’aperçoit cependant à la lecture de ces deux articles que les conclusions ne sont pas toujours définitives quant au degré de sujétion exact et aux répercussions qui se déduisaient de ce type de dépendance. Le débat, en raison de cette complexité et de l’absence de textes explicites, reste ouvert.

A l’opposé du modèle lacédémonien, de manière moins belliciste, l’intégration progressive de l’artisan au VIe et au Ve siècles dans l’espace civique athénien, est étudié à la lumière des réformes de Solon et de Clisthène (M. Valdés Guía, « Cultes et espaces des artisans à Athènes au sixième siècle avant Jésus-Christ », p. 107-130). Au sortir de la haute époque archaïque qui connut le régime oligarchique comme référence politique majeure, l’extension des droits (et devoirs) du démos s’accompagna, pour toute une catégorie de la population, d’un rapprochement physique dans la cité, des activités des artisans, ainsi que de la recherche par ceux-ci de la protection d’une divinité, en l’occurrence Héphaïstos.

L’importance réelle ou supposée de l’esclave dans l’économie antique est par ailleurs discutée (D. J. Kyrtatas, « The Competition of Slave and Free Labour in the Classical Greek World », p. 69-76). Y eut-il justement concurrence entre la main d’œuvre servile et les populations libres des campagnes et des villes qui vivaient de leur labeur ? Les esclaves étaient utilisés en grand nombre dans les mines, les carrières et les travaux des champs. Dans les campagnes, les vestiges de tours fortifiées qui disposaient de peu d’ouvertures vers l’extérieur ont permis de déterminer certaines zones de concentration de population asservie (S. Morris, « The Architecture of Inequality in Ancient Greece : Results of Recent Research on Ancient Towers », p. 147-155). Celle-ci était parquée dans des tours après qu’elle ait effectué ses travaux de la journée.

Les Grecs ne semblent pas s’être posés la question de savoir si l’esclave devait avoir un rôle économique de poids. Le facteur politique l’emportait, comme le souligne l’auteur (D. J. Kyrtatas, « The Competition of Slave and Free Labour in the Classical Greek World », p. 76) : « Slavery shaped the social structure of ancient Greek societies, but its specific contribution to the structure of the economy was somewhat marginal ». Ce faible intérêt se retrouve dans le domaine juridique, le pouvoir du maître sur l’esclave est quasiment absolu (A. Helmis, « La mort de l’esclave et le droit dans l’Antiquité grecque », p.91-105). Rappelons cependant à titre d’exemple que le droit athénien était cependant plus dur que le droit romain à l’égard du meurtrier d’un esclave, car la mise à mort injustifiée d’un esclave entraînait des poursuites envers le coupable ; il appartenait au maître donc (s’il n’était évidemment pas le meurtrier) d’entreprendre les démarches auprès des instances judiciaires en question, puisque la famille du mort était également dénuée de personnalité juridique. A Rome, il fallut attendre l’époque des Antonins pour qu’une législation semblable soit adoptée ; jusqu’alors le maître avait toute liberté sur ceux qui se trouvaient sous sa potestas. Sous les Sévères, le servitus poenae équivalait à une absence absolue de droits, contrairement à l’esclavage traditionnel qui permettait l’héritage, l’enrichissement et, à terme, l’affranchissement (A. Mc Clintock, « Civil Death in Ancient Rome ? The servitus poenae, p. 321-326). Les punitions envers les « condamnations » des esclaves et leur marquage furent par la suite atténuées sous Constantin au IVe siècle ainsi pour les esclaves des mines (F. Salerno, «  Minime in…facie scribatur : Constantine and the damnati ad metalla », p. 327-333).

La notion juridique de la dépendance est également étudiée pour la Macédoine hellénistique et romaine. Le statut des basilikoi paides, ces jeunes gens issus de l’entourage noble et qui côtoyaient de près le roi, est analysé, à la lumière de la révolte de ceux-ci à l’encontre d’Alexandre le Grand (E. Koulakiotis, « Domination et résistance à la cour d’Alexandre : Le cas des basilikoi paides, p. 167-182). Les rites de passage de l’état de jeune homme à la majorité, la violence qui pouvait s’exercer de la part du souverain donnent une idée précise de la conception qu’avaient les puissants à l’égard de cette classe d’âge, qui pouvait perdurer pour certains lorsque le souverain les estimait indignes d’accéder à la classe supérieure.

Concernant la Macédoine, l’évolution juridique des affranchis est vue par l’intermédiaire des sources épigraphiques qui, seules, peuvent nous renseigner sur l’espoir de liberté qui habitait tant d’êtres humains (M. Youni, « Maîtres et esclaves en Macédoine hellénistique et romaine », p. 183-195). Les conditions de la liberté précisément et les possibilités de promotion, d’enrichissement (comme à Gytheion en Laconie sous l’Empire ou à Arretium concernant des affranchis arméniens ; A. D. Rizakis, « Les affranchi(e)s sous l’Empire : Richesse, évergétisme et promotion sociale. Le cas d’une affranchie de Gytheion (Laconie) », p. 233-241 et G. Traina, « Des affranchis arméniens à Arretium », p. 259-267) ainsi que les diversités de leurs cas, sont abordées dans les rares exemples d’œuvres littéraires qui nous sont parvenues, comme dans la correspondance de Pline le Jeune. Celle-ci démontre effectivement que les affranchis occupaient une place importante dans la vie quotidienne de cet écrivain (A. Gonzales, « Esclaves et affranchis dans le cercle intellectuel de Pline le Jeune », p. 269-285).

En effet, un des aspects particulièrement intéressants de ce colloque est la conception des intellectuels à l’égard de la notion de dépendance : l’attachement aux biens, c’est-à-dire la possession puis l’accumulation qui pouvaient en résulter en aboutissant à la richesse (ploutos), puis enfin le renoncement - désir philosophique -, est étudié à travers l’œuvre de Xénophon par les figures de Charmidès dans le Banquet et de Phéraulas dans la Cyropédie (V. I. Anastasiadis, « Charmidès et Phéraulas : Possession et renoncement aux biens chez Xénophon », p. 77-90). Le renversement des rôles hiérarchiques lors des fêtes est largement perceptible dans l’œuvre d’Athénée de Naucratis (A. Serghidou, « Autour de la table : Hiérarchies sociales, identités culturelles et exclusion dans Athénée »), p. 288 : « Dans le cadre de la culture gréco-romaine, le banquet avait un rôle important dans les stratégies d’intégration ou d’exclusion des individus du corps civique, ce dont les auteurs étaient conscients ») ainsi que dans les rêves des esclaves (l’espoir du renversement des interdits, la crainte des tortures…) décrits dans l’Onirocriticon d’Artémidore de Daldis (J. Annequin, « L’autre corps du maître : Les représentations oniriques dans l’Onirocriticon d’Artémidore de Daldis », p. 305-313).

D’autres questions concernant la façon dont les esclaves percevaient leur condition sont traitées (F. Reduzi Merola, « L’esclave qui agit comme un homme libre : Servus vicarius emit mancipoque accepit puellam », p. 315-319), à savoir : comment cette catégorie de la population considérait-elle son travail (S. Zoumbaki, « The Collective Definition of Slaves and the Limits to their Activities », p. 217-231) ? Est-ce que la religion lui permettait de retrouver un peu de sa dignité ? Les propriétaires ou les institutions traditionnelles laissaient-ils des regroupements ethniques se constituer ? Quelle était la perception qu’en avaient les citoyens, notamment par le biais des représentations graphiques (A. Chatzidimitriou, « Distinguishing Features in the Rendering of Craftsmen, Professionals and Slaves in Archaic and Classical Vase Painting », p. 131-145). Les études onomastiques révélatrices des origines des ancêtres (à travers le métier de la gladiature ; E. Bouley, « Le nom de combat : Expression de la dépendance sociale et morale des gladiateurs et des bestiaires de condition libre dans le monde romain balkanique et danubien », p. 197-216) ainsi que l’examen des tombes de Chalcidique (cherchant à déceler les traces de maltraitances ; E. Trakosopoulou, « The Cemetery at Akanthos : The Fettered Dead », p. 157-165) montrent un monde complexe en quête d’identité, soumis à la précarité mais qui cherche, lorsqu’un statut de moindre dépendance le permet, à exister. Rome hérita d’ailleurs par ses conquêtes d’une diversité infinie de conditions de dépendance sur lesquelles se greffèrent parfois ses propres pratiques, comme le montre la situation de l’esclavage dans les Cyclades (E. Geroussi-Bendermacher, « Propriété foncière et inventaire d’esclaves : Un texte inédit de Perissa (Thera) tardo-antique », p. 335-358) et en Asie Mineure (A. Lozano, « Les esclaves dans l’épigraphie religieuse d’Asie Mineure », p. 243-257).

L’ensemble des actes réunis dans ce colloque donne donc un aperçu particulièrement saisissant de la condition des dépendants – quelle que soit l’étendue de cette définition – grâce à l’apport des sources littéraires (et d’une lecture nouvelle) de l’archéologie, de l’onomastique et naturellement des découvertes épigraphiques. Par delà la simple analyse socioculturelle, une véritable sensibilité se fait sentir à travers certains des articles qui retracent des itinéraires particuliers. Pour conclure, il semble important de rappeler un passage de l’un des auteurs des actes en question (J. Annequin, « L’autre corps du maître : Les représentations oniriques dans l’Onirocriticon d’Artémidore de Daldis », p. 311) : « Pour les esclaves, la liberté reste l’horizon indépassable, l’ultime promesse ».