Leniaud, Jean-Michel: La Révolution des signes. L'art à l'église (1830-1930), Histoire religieuse de la France n° 29, 429 p., 32 ill. in-8°, ISBN 13 : 1248-6396
(Paris, Le Cerf 2006)

 
Compte rendu par Philippe Dufieux, EPHE Paris
(ph.dufieux@caue69.fr)

 
Nombre de mots : 1529 mots
Publié en ligne le 2007-04-30
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=42
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En publiant un ensemble d’articles consacrés à l’art religieux contemporain, Jean-Michel Leniaud livre ici les résultats d’une enquête engagée voici près de trente ans, depuis sa monographie sur Jean-Baptiste Lassus (1980), l’une des contributions fondatrices à l’étude du mouvement néo-médiéval en France qui annonçait des temps nouveaux pour l’histoire de l’architecture du XIXe siècle. Si l’intérêt de l’auteur pour les questions patrimoniales n’est plus à démontrer, il faut relever combien sa curiosité s’est appliquée à tous les domaines touchant à l’art religieux, qu’il s’agisse des questions juridiques, architecturales, stylistiques sans oublier les usages et les arts décoratifs, dernier domaine constituant un sujet de prédilection de l’auteur dans cet immense XIXe siècle dont la richesse et la diversité ne lassent pas de surprendre l’observateur. Ce sont les profondes évolutions qui se dessinent dès les années 1830 en matière d’art religieux qu’analyse Jean-Michel Leniaud à travers vingt-six études réunies en quatre parties : Questions d’architecture, Cathédrales, Basiliques et autres, Arts liturgiques et Vers le XXe siècle, selon une organisation plus thématique que véritablement chronologique d’autant que le recueil d’articles oblige inévitablement à certaines redites, un écueil toutefois immédiatement occulté par l’ambition totalisatrice de l’ouvrage, appréhendant l’art à l’église de l’échelle urbaine à l’objet d’art. Bien que se définissant principalement en réaction à l’art religieux du XIXe siècle, l’art chrétien porté par les zélateurs de la « modernité » et la revue L’Art sacré à partir des années 1920 ne constituerait en réalité que l’ultime dénouement d’une vaste entreprise initiée un siècle plus tôt dans une recherche de primitivisme qui devait revisiter les âges héroïques de la chrétienté, des premiers temps à la Renaissance. De cette recherche permanente d’authenticité, découle l’essentiel des problématiques de l’art religieux, la « révolution » de ce siècle qui embrasse la première moitié du XXe siècle étant entendue par l’auteur comme un cycle qui s’achève en revenant précisément à son point de départ, « du néo-gothique romantique à l’abstraction ».

Les contextes politique et juridique, l’incidence du Concordat notamment, dans lesquels se développe la construction religieuse sont abordés dans la première partie de l’ouvrage avec des éclairages portant à la fois sur l’extraordinaire renouveau religieux dont la France fut le théâtre à l’époque contemporaine sur fond de romantisme littéraire et artistique, la centralisation de cette politique d’équipements, ses modes de financement et le contrôle que l’État entend exercer afin de rationaliser les coûts et contrôler l’architecture. Très tôt, la figure de Viollet-le-Duc s’impose dans les débats contemporains en définissant l’art gothique du XIIIe siècle comme le véritable art national. En renouant avec l’âge de saint Louis, le néo-gothique deviendra l’instrument de l’État, le symbole d’une centralisation politique et artistique qui devait bientôt condamner les expériences dites « troubadour »  au profit d’une vision rationaliste et organique de l’architecture médiévale. Dans la construction intellectuelle et archéologique de Viollet-le-Duc, la cathédrale devient le symbole d’une renaissance nationale, « urbaine » et « laïque », l’architecte n’ayant de cesse de minimiser le caractère religieux des immenses vaisseaux de pierre construits, selon lui, par la bourgeoisie dans l’enthousiasme des libertés communales. Alors que les intérêts de l’État et de l’Église se confondent jusqu’au Second Empire, cet effort de laïcisation de la cathédrale marque visiblement une rupture avec l’art religieux avant que le néo-roman ne vienne à son tour matérialiser les ambitions des prêtres et des évêques bâtisseurs.

L’instrumentalisation des constructions cultuelles à l’époque contemporaine constitue le sujet de la deuxième partie de l’ouvrage, à l’échelle des états nations en Europe comme au niveau des diocèses. On retiendra en particulier combien la basilique, par son programme mais plus encore en raison de statuts juridiques souvent très ambigus, échappe au contrôle de l’administration et par là-même à la pensée viollet-le-ducienne. L’exemple de la construction de la basilique de la Salette (Isère) est à ce sujet on ne peut plus parlant. Alors que les exemples d’ingérence épiscopale dans les chantiers paroissiaux demeurent extrêmement rares, les basiliques de pèlerinage deviennent les instruments privilégiés des évêques et il en résulte assurément une plus grande liberté architecturale, « cherchant hors de la tutelle de l’État, modernité et liberté », l’auteur montrant comment se constituent de véritables cités de pèlerinage autour des sanctuaries, au point que les concours de l’École des beaux-arts y fassent écho. La basilique devient dès lors le moyen privilégié d’analyser les rapports entre l’État et l’Église à l’image des polémiques suscitées par la construction du Sacré-Cœur de Montmartre. Au temps retrouvé des cathédrales, qui a poursuivi l’ambition de pacifier les esprits en réunissant le peuple et ses édiles, succède celui des basiliques qui devait focaliser les plus vives tensions au moment de la Séparation. Autre espace de liberté évoqué ici à travers l’exemple de la chapelle du monastère du Saint-Nom-de-Jésus à Lyon, celui offert par les congrégations et les ordres religieux qui échappent également au contrôle de l’administration. On peut regretter que la question du néo-roman ne fasse l’objet que de trois articles seulement alors que la recherche d’un art chrétien primitif se confond à partir du milieu du siècle avec la redécouverte des âges roman et paléochrétien. En ce domaine la France méridionale restera relativement indifférente au néo-gothique, lui opposant une tradition romane qui se renouvelle magnifiquement à l’époque contemporaine sans même parler de l’expérience néo-orientale qui se développe à Marseille comme à Lyon sur fond de mythologies liées à la fondation chrétienne des Gaules.

La troisième partie de l’ouvrage est dédiée aux arts liturgiques et il n’est pas inutile de rappeler combien Viollet-le-Duc occupe une place d’honneur dans la pensée de l’auteur, comme acteur majeur du renouveau néo-gothique en France, mais plus encore peut-être comme le chantre absolu des aspirations et des ambitions de son temps. En interrogeant la pensée de l’architecte-restaurateur, son œuvre théorique et pratique, sa signature même, Jean-Michel Leniaud fait de Viollet-le-Duc le véritable révélateur de la révolution dont l’art religieux fut le théâtre à l’époque contemporaine et des profonds changements qui interviennent dans la société française, qui, du Romantisme des années 1830-1840, évolue vers un anticléricalisme virulent au lendemain du Second Empire, précisément à l’image du parcours personnel de l’architecte. Ainsi, l’ouvrage se place-t-il à l’ombre de sa figure tutélaire, des multiples questions soulevées par l’architecture des lieux cultuels jusqu’à leur aménagement, objet de soins attentifs de la part de l’auteur du Dictionnaire raisonné du mobilier français (1858-1875). L’art décoratif demeure indissociablement lié au rêve néo-médiéval porté par l’architecture monumentale, ses chantiers de restaurations comme ses églises nouvelles. Entre nostalgie et utopie, religion et laïcité, le néo-gothique focalise tout un amalgame de sentiments qui, de prime abord, peuvent apparaître contradictoires. Pourtant, c’est bien l’idée de progrès qui l’emporte, un progrès qui se traduira en particulier dans le domaine décoratif : « du gothique pour tous ». Pas moins de huit articles sont consacrés à cette dernière question, du trésor néo-gothique de Moulins, à l’action d’Adolphe-Napoléon Didron et des Annales archéologiques, aux contributions de Viollet-le-Duc dans les domaines de l’orfèvrerie et du mobilier religieux dans lesquels la pensée de l’architecte s’émancipe indéniablement de son esprit de système. C’est précisément en matière d’art liturgique que Jean-Michel Leniaud réserve ses meilleures pages et cette dernière remarque s’applique en particulier à l’évolution de l’espace cultuel, vaste problématique dont la portée reste encore à évaluer selon l’auteur, qui apporte à ce sujet des développements tout à fait inédits, montrant en particulier combien les réflexions de Viollet-le-Duc sur l’aménagement du sanctuaire des édifices anticipent les transformations qui devaient intervenir près d’un siècle plus tard. Cette évolution majeure, qui se profile déjà dans les projections graphiques de l’architecte, dans L’Histoire d’un hôtel de ville et d’une cathédrale (1878) comme dans ses propres constructions, est concomitant au passage du plan barlong au plan centré qui semble caractériser l’ensemble de la construction catholique en France au XIXe siècle, induisant ainsi un rapport nouveau entre les fidèles et le sacrifice eucharistique dans une problématique qui demeure le fil conducteur de l’architecture religieuse. Comme le souligne l’auteur, à partir du Sacré-Cœur de Montmartre, les basiliques de pèlerinage joueront visiblement un rôle essentiel dans le recentrement de l’espace cultuel autour de l’autel.

La quatrième et dernière partie de l’ouvrage, qui rassemble trois articles, n’a pas pour ambition de traiter de la question de l’art religieux au XXe siècle mais simplement de préciser le cadre juridique nouveau instauré par la Séparation, notamment d’un point de vue financier et patrimonial, les principaux enjeux politiques, sociaux et culturels qui président à la construction d’églises nouvelles à l’époque contemporaine et enfin les débats qui animent l’art sacré dans l’entre-deux guerres ainsi qu’au lendemain de la seconde guerre mondiale dans ce dialogue tant attendu par les hérauts de la modernité entre l’art contemporain et l’art religieux. C’est à la figure de Marie-Alain Couturier, ses contradictions et ses ambiguïtés, que Jean-Michel Leniaud consacre le dernier développement de l’ouvrage, rappelant combien la question de l’abstraction, qui demeure sujette à de multiples interprétations, annonce la crise iconographique majeure que traverse encore le catholicisme. Ainsi, la recherche d’un art chrétien primitif au service du culte qui motive le mariage de l’art religieux et de l’art moderne apparaît-elle comme l’ultime dénouement de cette entreprise de résurrection du passé qui, dès le début du XIXe siècle, s’est employée à reconstruire le présent dans un rêve archéologique.