Dubus, Pascale: L'Art et la mort. Réflexions sur les pouvoirs de la peinture à la Renaissance.
128 pages, 12 illustrations. Format 17 X 24.
ISBN 10 : 2-271-06458-9.
ISBN 13 : 978-2-271-06458-5.
18 €
(CNRS Editions 2006)

 
Compte rendu par Marianna Lora
(mariannalora@yahoo.it)

 
Nombre de mots : 808 mots
Publié en ligne le 2007-04-07
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=43
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Dans l’édition des Vies de 1568, Giorgio Vasari raconte que Francesco Francia mourut à force de regarder la magnifique Sainte Cécile de Raphaël. Il explique que Francia subit le même sort que le peintre mythique Fivizzano, qui périt pour avoir trop observé une figure de la Mort peinte par lui-même.

Avec cette double légende devenue célèbre, Pascale Dubus aborde dès la première page de son ouvrage le thème de la relation entre la peinture et la mort dans la littérature artistique de la Renaissance. Spécialiste de la théorie de l’art de cette époque, maître de conférences à l’Université de Paris I, elle analyse minutieusement dans ce petit volume les textes de Giorgio Vasari, Paolo Pino, Ludovico Dolce, Raffaelo Borghini, Anton Francesco Doni, et bien d’autres, pour réfléchir sur les pouvoirs – vivifiants, mais aussi mortifères – de la peinture.

Le premier chapitre du livre est consacré à la mort provoquée par l’art et à la mort de l’art lui-même. On découvre alors des histoires légendaires de peintures provoquant le décès de ceux qui les regardent, comme par exemple ce portrait qui tue quarante peintres et plus de quarante mille soldats dans une comédie de Vincenzo Belando. La mort précoce des artistes est également évoquée ici, à travers les écrits de Marcantonio Michiel, Paolo Pino et Giorgio Vasari. Raphaël est sans doute l’exemple le plus significatif choisi par l’auteur : le décès du jeune peintre en 1520 faillit entraîner la mort de l’art. Pour reprendre les mots de Vasari, « quand ce noble artiste mourut, la peinture pouvait bien mourir elle aussi, puisque quand il ferma les yeux, elle devint presque aveugle ».

Le deuxième chapitre traite de la mimèsis de la mort et des difficultés de représentation du trépas citées dans la littérature de l’époque. Pour figurer au mieux l’ultime expiration, les peintres de la Renaissance n’hésitent pas à étudier les morts d’après nature, à assister aux exécutions publiques dans un but artistique, à sectionner les cadavres, voire à les déterrer, s’ils n’en avaient pas de disponibles sous la main. Les peintres relèvent alors le défi de peindre l’irreprésentable, un « art difficultueux » selon Pascale Dubus.

Le troisième et le quatrième chapitre concernent respectivement les portraits des mourants et des morts. La figure du Christ est évidemment au centre des réflexions de l’auteur, qui s’intéresse aux « mouvements de la mort », ainsi qu’aux rapports entre théorie et pratique artistique pour ce qui concerne la figuration des cadavres. Le Christ mort d’Andrea Mantegna (vers 1490-1500, Milan, Pinacoteca di Brera), la Déploration de Luca Signorelli (1502, Cortone, Museo Diocesano) et la Déposition de Daniele da Volterra (vers 1545, Rome, Trinità dei Monti) trouvent alors leur place ici, entre une citation de Leon Battista Alberti et une autre de Vasari. Nous signalons néanmoins que quelques autres figures auraient pu être analysées par l’auteur dans ce chapitre sur la représentation des têtes des morts : saint Jean-Baptiste, Holopherne, Goliath, juste pour en citer quelques-unes. On pourrait regretter également qu’un thème si important que l’autoportrait du peintre en homme mort soit relégué en note (n. 178, p. 108). L’auteur y précise qu’« une tradition postérieure montre comment les peintres anticipent leur fin en utilisant leurs traits pour figurer des personnages morts » et évoque les deux autoportraits présumés de Caravage en Méduse (1596, Florence, Galleria degli Uffizi) et en Goliath (1605, Rome, Galleria Borghese). A notre avis, il aurait été plus intéressant de citer à ce propos une œuvre de la Renaissance comme la Salomé avec la tête de saint Jean-Baptiste de Titien (vers 1515, Rome, Galleria Doria-Pamphilj), la présence de l’autoportrait présumé du peintre dans cette toile étant bien connue.

Le cinquième et dernier chapitre traite enfin de la question des Triomphes de la mort et des Fêtes macabres. Il s’agit pour la plupart de spectacles éphémères, comme les dîners à base de plats délicieux cachés « sous une abominable couche de pâte » en forme d’animaux monstrueux. Parmi les exemples cités dans ce chapitre, nous retiendrons le Char de la mort de Piero di Cosimo, une invention extrêmement originale et hardie créée pour le carnaval de Florence et qui avait suscité, selon le récit de Vasari, beaucoup d’admiration auprès des contemporains.

Grâce notamment à l’attention méticuleuse portée aux textes, l'étude captivante de Pascale Dubus s’insère parfaitement dans une lignée d’études sur l’iconographie de la mort dont un bel ouvrage, édité par Alberto Tenenti, avait partiellement rendu compte il y a quelques années (Humana Fragilitas. I temi della morte in Europa tra Duecento e Settecento, Clusone, Ferrari, 2000, traduit en anglais en 2002).

Le nombre très limité d’images (dix seulement) qui illustrent L’art et la mort constitue un petit défaut qui se doit d’être signalé, mais le prix ainsi contenu de ce petit ouvrage savant le justifie pleinement. Après son Beccafumi publié en 2000, ce nouveau livre de Pascale Dubus mérite d’être signalé à tous ceux qui s’intéressent à l’art et à la littérature artistique italienne de la Renaissance.