Leproux, Guy-Michel - Pillet, Elisabeth: Saint-Germain l’Auxerrois, 72 pages, ISBN 978-2-9512591-1-9
(Ardea, Paris 2008)
 
Compte rendu par Gilles Soubigou, Institut national du patrimoine (Paris)
(gilles.soubigou@hotmail.fr)

 
Nombre de mots : 1840 mots
Publié en ligne le 2009-01-10
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=442
 
 

En 1908, dans Trois églises et trois primitifs, Joris-Karl Huysmans écrivait de Saint-Germain l’Auxerrois : « (…) si déformée, si réparée qu’elle puisse être, elle est encore charmante ; son intérieur est un des plus intimes, des plus vraiment religieux qui soient à Paris et son extérieur demeure un régal d’art. » Un siècle plus tard, alors que les Éditions Ardea inaugurent une nouvelle collection de guides de visite des églises parisiennes, le premier volume est consacré à ce même édifice. Confié à Guy-Michel Leproux et à Élisabeth Pillet, ce petit volume de 72 pages est illustré de photographies prises par Gilles Vilquin.

Faisant suite à la Préface (p. 5) de Dominic Schubert, curé de la paroisse de Saint-Germain l’Auxerrois, l’introduction de l’ouvrage (p. 7-9), intitulée « Saint-Germain l’Auxerrois paroisse des rois, église des artistes », rappelle l’importance de ce monument dans l’imaginaire des Parisiens. Dédiée à saint Germain, évêque d’Auxerre (v. 378-448), l’église Saint-Germain l’Auxerrois est un des monuments emblématiques de Paris. Le choix de ce vocable évoque en effet la protection que saint Germain d’Auxerre avait étendue sur sainte Geneviève. Saint Landry, évêque de Paris, et saint Vincent complètent la triade des saints patrons de cette paroisse, qui doit principalement la richesse de son décor à sa proximité avec le palais du Louvre. C’est à ce titre qu’elle devint l’église attitrée de la famille royale et de la cour à partir de l’installation des Valois au Louvre dans la première moitié du XVIe siècle, et c’est de son clocher que sonna, le 24 août 1572, le glas qui annonçait le début du massacre de la Saint-Barthélemy. Paroisse des rois de France, elle fut aussi la paroisse des artistes qui peuplèrent l’aile de la colonnade et la Cour Carrée du début du XVIIe siècle jusqu’à leur déménagement forcé, ordonné par Napoléon et effectif en 1806. Surnommée le « Saint-Denis des artistes », l’église accueille toujours, suite à un vœu d’Adolphe Willette en 1926, une messe annuelle dite le mercredi des cendres en mémoire des artistes morts. Et la Confrérie de Saint-Jean pour le développement de l’art chrétien, fondée à Rome en 1839 à l’initiative d’Henri Lacordaire et du peintre Claude Lavergne, s’y réunit toujours le troisième vendredi de chaque mois, et y fait dire une messe. Monument hautement symbolique, lieu de mémoire politique et artistique, Saint-Germain l’Auxerrois a vu se dérouler neuf siècles de l’histoire de France.

Cette riche histoire est rappelée par les auteurs dans la première partie de l’ouvrage (p. 11-21). Très précis, cet historique bénéficie de nombreuses données issues du dépouillement des archives de la fabrique, qui permettent de restituer les grandes lignes du chantier et la difficile insertion du monument dans un contexte urbain mouvant. Les grandes étapes des travaux de construction sont retracées depuis le XIIe siècle, dont subsiste la tour romane qui jouxte le bras sud du transept. Le chœur et la nef s’étendent au cours du XIIIe siècle, mais la Guerre de Cent ans ralentira considérablement les travaux. Ce n’est qu’après 1476 que le chantier reprend, avec la construction de plusieurs chapelles du porche d’entrée. Le transept et les chapelles du chœur sont reconstruits au XVIe siècle, puis vient le temps des modifications qui, contrairement à une idée communément répandue, n’ont pas attendu le XIXe siècle. C’est en effet dès le XVIIe siècle, mais surtout au XVIIIe que les démolitions commencent, qui transforment considérablement l’apparence de l’édifice. Le geste le plus marquant reste la destruction du jubé en 1715 ; les bas-reliefs de la Déploration du Christ et des Quatre Évangélistes, par Jean Goujon (1544-1545), entrés au Louvre respectivement en 1818 et 1850, sont tout ce qui nous reste de ce monument qui adoptait, sur un dessin de Pierre Lescot, la forme d’un arc de triomphe à l’antique, percé de trois arcades. Le visiteur qui souhaitera avoir une idée de ce qu’étaient ces grands jubés sculptés du XVIe siècle devra se rendre de l’autre côté de la Seine, à Saint-Étienne du Mont, où subsiste le seul exemple parisien de ce type d’aménagement, achevé en 1545. Par ailleurs, lors de la réfection du chœur gothique, en 1756, sous l’autorité de l’architecte Claude Bacarit – « effrayante ganache », disait de lui Huysmans – les colonnes furent cannelées et les chapiteaux ornés de guirlandes. Les modifications se multiplièrent au XIXe siècle. La Révolution fit fermer l’édifice (1793), qui devint successivement fabrique de salpêtre, magasin à fourrage, imprimerie et Temple de la Reconnaissance des Théophilantropes. Le Concordat la rendit en 1802 au culte catholique et, sous la Restauration, les Bourbons surent se souvenir qu’elle avait été paroisse des souverains. Mais, saccagée le 13 février 1831, au terme d’une messe à la mémoire du duc de Berry, mort en 1820, l’église est fermée par Louis-Philippe. Elle n’est rouverte au culte qu’en 1837, et le restera jusqu’à nos jours. Dans les années qui suivent, Saint-Germain l’Auxerrois échappe à plusieurs projets de destruction, tandis que d’importants travaux de restauration commencent, qui s’étaleront sur plusieurs décennies et verront se succéder plusieurs architectes, et non des moindres, puisque Godde, Lassus et Baltard interviendront successivement sur l’édifice. Au cours de cette restauration, nombre de réaménagements du XVIIIe siècle disparaissent. Un nouveau décor vient remplacer les éléments détruits : peintures murales de Couder, Gigoux, Mottez et Amaury Duval, sculptures de Desprez, Triqueti et Molchneht. Le visiteur déplorera la disparition des peintures du porche, exécutées par Mottez et qui, exposées aux intempéries, se dégradèrent lentement. Les fragments encore visibles dans les années 1950 disparurent définitivement en 1967.

Si les auteurs présentent un panorama très complet de la vie de l’édifice des origines au début du XXe siècle, on pourra toutefois regretter que la construction de la mairie du Ier arrondissement par Hittorff (1859), et l’érection du beffroi par Théodore Ballu, entre 1858 et 1863 – beffroi qui assure visuellement la transition d’un volume à l’autre – ne soient pas évoquées. Or, la grande originalité des modifications survenues au XIXe siècle réside précisément dans cette perte d’indépendance d’un bâtiment que le visiteur perçoit aujourd’hui comme partie d’un tout plus vaste, de même que la réutilisation de l’église comme mairie entre 1831 et 1837 explique – et même justifie – la construction de la mairie d’arrondissement sur le terrain voisin, libéré par les travaux de percements menés par le Préfet Haussmann.
On regrettera aussi l’omission d’une date importante dans la vie de ce monument, son classement au titre des monuments historiques, survenu en 1862, alors que l’on avait abandonné le projet de raser l’édifice pour laisser place à une artère reliant le palais du Louvre à l’hôtel de ville. Comme le rappellent les auteurs – qui citent à ce propos un large extrait des Mémoires du baron Haussmann – ce projet dut son abandon à la crainte qu’avait le préfet de la Seine, de confession réformée, que son geste soit assimilé à la vengeance d’un protestant contre un édifice qui rappelait les cruels souvenirs de la Saint-Barthélémy.

La seconde partie de l’ouvrage est consacrée à la visite de l’édifice (p. 23-68). C’est ici que ce petit volume confirme son intérêt et son utilité, en fournissant toutes les informations que peut souhaiter l’amateur qui, après avoir été invité à s’attarder sur l’extérieur du bâtiment, pénètre à l’intérieur. Guy-Michel Leproux et Élisabeth Pillet dressent un parcours de visite ponctué de stations, où les œuvres qui peuplent le bâtiment sont décrites, identifiées et, pour les plus remarquables, commentées. Les subtilités de l’iconographie religieuse sont dévoilées avec efficacité. Le visiteur pourra ainsi remarquer, à l’extérieur, la statue de saint François d’Assise qui orne l’un des piliers du porche. Datant du XVe siècle, elle est la seule statue ancienne conservée à cet emplacement, les œuvres voisines ayant été livrées par Louis Desprez en 1841. À l’intérieur, le visiteur est convié à porter son attention sur la statue de saint Germain datant du XIIIe siècle qui, enterrée au XVIIe siècle, fut exhumée seulement en 1950, et placée dans la chapelle de la Vierge, où l’on peut encore l’admirer aujourd’hui. Il apprendra encore avec intérêt que l’orgue qui orne le revers de la façade occidentale est celui qui avait été fourni au milieu du XVIIIe siècle pour la Sainte-Chapelle. La statuaire funéraire du XVIe siècle est évoquée par les statues de Pierre de Rostaing et de son fils Charles en prière, attribuées à Michel I Bourdin, seuls témoignages subsistants d’un tombeau élevé en 1645 dans une chapelle de l’église des Feuillants et sauvés de la destruction par Alexandre Lenoir. À la fermeture du Musée des Monuments français, en 1816, elles furent transférées à Saint-Germain l’Auxerrois et placées dans la chapelle des Saints-Patrons. La peinture d’histoire religieuse du XVIIe siècle est représentée par le tableau Saint Pierre Nolasque reçoit l’habit de Notre-Dame de la Merci de Sébastien Bourdon, celle du XVIIIe par le Saint Germain et Saint Vincent couronnés par un ange de Vien. Enfin, les vitraux font l’objet d’une description particulièrement soignée, où l’on reconnaît l’intérêt que leur portent les auteurs, qu’il s’agisse des vitraux des XVe et XVIe siècles ou de ceux du XIXe siècle, une verrière ayant été exécutée en 1846 sur un carton d’Eugène-Emmanuel Viollet-le-Duc.

Le projet des éditions Ardea est louable à plus d’un titre. Il est grand temps qu’une collection de guides confiés à des spécialistes, exécutés selon des critères scientifiques rigoureux, révèle aux Parisiens et aux visiteurs venus de France ou de l’étranger, les richesses de ces églises de Paris qui constituent le plus grand et le plus riche musée gratuit de la capitale.
Ce premier volume d’une collection en devenir répond, pensons-nous, aux attentes du lecteur potentiel. Guide de visite avant tout, il est aisément manipulable ; ouvrage pratique, vendu à un prix abordable, il présente un texte court, certes, mais qui va à l’essentiel. L’exigence scientifique est réelle, par la qualité de l’information fournie. Vendu sur place, il remplira son rôle : accompagner le visiteur dans sa découverte et, une fois sur les rayons de sa bibliothèque, proposer un texte de référence fiable. S’il est dépourvu de notes, il autorisera, grâce à sa bibliographie, des recherches plus approfondies. On s’étonnera toutefois de l’absence de l’ouvrage de Bruno Foucart sur Le renouveau de la peinture religieuse en France, 1800-1860 (Paris, Arthéna, 1987) ainsi que du remarquable essai de J.-K. Huysmans, Trois églises et trois primitifs (Paris, Plon, 1908). Les auteurs parviennent intelligemment à réconcilier la curiosité du visiteur et l’exigence du chercheur. Certes, le premier sera plus d’une fois rebuté par le vocabulaire, parfois très spécialisé, tandis que le second regrettera les survols et simplifications inhérents à ce type de publications. Pour remédier au premier point, l’éditeur pourrait utilement songer à inclure dans ses futurs guides un glossaire des termes techniques d’architecture et d’arts décoratifs. Pour finir, la qualité des photographies mériterait également d’être, par moments, plus soignée. Citons à titre d’exemple les clichés du Couronnement de la Vierge d’Amaury Duval, un chef-d’œuvre du grand décor religieux du XIXe siècle dans sa réinterprétation originale de l’héritage de Fra Angelico, et dont la qualité justifiait un traitement plus respectueux.