Le Rider, Jacques: L’Allemagne au temps du réalisme. De l’espoir au désenchantement (1848-1890). Albin Michel coll. « Bibliothèque Histoire » Paris, 2008 , 496 pages. ISBN : 978- 2- 226-17910-4. 29 € TTC
(Albin Michel, Paris 2008)
 
Compte rendu par Florence Rougerie, Ecole Pratique des Hautes Etudes, Paris
(rougerie.florence@wanadoo.fr)

 
Nombre de mots : 2453 mots
Publié en ligne le 2008-10-19
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=456
 
 

Dans son dernier ouvrage, Jacques Le Rider, auteur entre autres du désormais classique Modernité viennoise et crises de l’identité  (PUF, 1990, éd. revue et augmentée 1994) se propose d’interpréter l’histoire culturelle de l’Allemagne de la seconde moitié du XIXe siècle à la lumière de la notion de réalisme qu’il estime centrale, et qui fonctionne selon lui comme un « révélateur » permettant de reconstituer tout le système culturel de la bourgeoisie de l’époque. L’auteur y donne des explications fort éclairantes sur les différences entre ce que recouvre ce concept de réalisme dans l’aire culturelle germanique d’une part (dont il exclut explicitement l’Autriche et la Suisse dans son préambule), et dans les aires française et anglaise d’autre part.

 

Dès l’introduction, il attire l’attention du lecteur sur les controverses politiques, sociales et culturelles de la période 1848-1890, cadre dans lequel la notion de réalisme est éclairée et expliquée, dans une perspective non strictement diachronique. En croisant les notions de réalisme et de bourgeoisie, il se place explicitement dans le sillage de Reinhart Koselleck et de l’histoire des concepts (Begriffsgeschichte), liant l’histoire culturelle à l’histoire sociale (Le Futur passé. Contribution à la sémantique des temps historiques, Paris, EHESS, 1990, p. 99-131). Ces influences mutuelles sont illustrées par des œuvres essentielles de la littérature allemande et des arts plastiques. Cette démarche suppose chez le lecteur des connaissances préalables en littérature et en peinture pour bien saisir les nombreuses comparaisons et références de cet ouvrage très dense. Structuré en cinq parties thématiques, il décrit la naissance douloureuse, puis l’évolution de la pensée et de la pratique du réalisme qui mènent la bourgeoisie de l’espoir déçu du Vormärz  au désenchantement fin-de-siècle.

Le lecteur dispose ainsi d’un bon panorama sur cette période riche en turbulences historiques et politiques, et sur ce bouillonnement culturel, scientifique et technique, dont les multiples facettes se reflètent dans la philosophie, la littérature et la peinture de l’époque ; il y trouvera de précieux éléments de réflexion pour mieux cerner cette notion de réalisme, dont Jacques Le Rider décrit les mutations au cours de cette période, faisant sienne l’exigence exprimée par Walter Müller-Seidel d’en faire un usage strictement historique (Theodor Fontane. Soziale Romankunst in Deutschland, Stuttgart, J.B. Metzler, 1975).

 

La première partie, intitulée « Le fruit du désenchantement », est placée sous l’égide de l’auteur, emblématique pour sa génération, qu’est Heinrich Heine. Ses espoirs nés au cours de la période du Vormärz et son idéal d’une révolution démocratique et sociale, dont il s’est voulu « l’épée et la flamme », ont été lourdement déçus lors de son exil parisien en 1848. Il dut admettre l’amère réalité de l’enterrement des exigences sociales et démocratiques par les députés libéraux du Parlement de Francfort au profit de l’unité nationale. Les analyses du libéral conservateur August von Rochau, misant sur la fonction intégrative de la bourgeoisie, conduisent à la notion de politique réaliste (Realpolitik) à laquelle se rallient d’anciens acteurs de la Révolution de 1848, comme H. Baumgarten et L. Bamberger, qui en lien avec la question de l’unité nationale, soutiennent  Bismarck et sa politique de puissance, cette dernière notion dominant les débats sur le droit et la puissance (Recht und Macht), parfois élevée au rang de culte. H. Baumgarten justifie ce ralliement par sa déception face à la politique impuissante du Nachmärz ; tout en théorisant l’autocritique du libéralisme, il fait le choix de « réaliser un petit nombre de choses en participant au gouvernement » plutôt que « d’avoir des exigences illimitées en restant dans l’opposition » (p. 38), même s’il le regrettera lorsqu’en 1878 Bismarck rompt le pacte avec les nationaux-libéraux. D’autres évoluent de façon sensiblement différente : la militante et féministe Malwyda von Meysenbug cherche une nouvelle synthèse entre les idéaux de 1848 et l’action réaliste par le biais de la culture  (Bildung) et de la réforme des institutions.

Cette interpénétration de la culture et de la politique est incarnée par la tentative littéraire de Ferdinand Lassalle de déterminer les rapports qu’entretiennent idéalisme et réalisme dans les décisions prises lors d’une révolution. L’analyse de ses échanges  épistolaires avec Marx et Engels montre combien ces derniers critiquent l’analyse de Lassalle et sa représentation non réaliste des forces en présence dans son drame historique Franz von Sickingen (1859), qui compare implicitement les causes de l’échec de la guerre des paysans en 1515 avec celles de la Révolution de 1848, mais néglige le rôle de la plèbe emmenée par Thomas Münzer, au profit du parti démocratique des nobles et des faux « héros révolutionnaires » ; ils le taxent d’un « réalisme blanc », opportuniste, par opposition au réalisme « noir » et radical que prône Marx.

 

Dans la seconde partie intitulée « La culture bourgeoise entre idéalisme, réalisme et pessimisme », Jacques Le Rider retrace l’évolution des conceptions sur l’éducation et la place des sciences nouvelles dans le système scolaire, éclairant ainsi un débat dont les lignes traversent aujourd’hui encore la société allemande. Il montre comment la bourgeoisie, dans la position intermédiaire et inconfortable des classes moyennes (Mittelstand), prises entre prolétariat et noblesse, n’eut d’autre choix que de s’affirmer grâce à la culture et à l’éducation (Bildung), qui – en droite ligne avec la conception idéaliste et néohumaniste héritée de Goethe et Humboldt – revêt également une dimension morale, en réaction contre le réalisme et les partisans d’un enseignement plus adapté aux exigences de la vie moderne (Realbildung). Les exemples abondent pour caractériser le réalisme littéraire illustrant les valeurs et les aspirations bourgeoises (G. Freytag, T. Fontane, W. Raabe, K. Gutzkow) ; elles ne sont pas pour autant exemptes de contradictions. En effet, la réalité de contraintes et d’intérêts économiques divergents rend incompatibles les notions de capital culturel et de possession matérielle et fait éclater la société, déjà profondément divisée par  l’évolution des grandes villes et par le « combat pour la culture » (Kulturkampf) mené par Bismarck à partir de 1871, pourtant censé l’unifier via la promotion de la culture protestante. La littérature reflète alors le regret d’un monde idéal devant une société non plus réaliste au sens précédemment décrit, mais matérialiste et cynique. Cette évolution qui va dans le sens d’une différenciation dans la hiérarchie sociale de la bourgeoisie, dont l’unité n’est plus qu’une « figure idéologique » (p. 79), conduit dans les années 1870 à une vague de pessimisme, à une dévalorisation du rôle des intellectuels universitaires et de la presse par les Kulturkritiker, à un rejet du moderne dans son ensemble, débouchant sur une aversion de plus en plus affirmée envers « les Juifs » comme tenants de ce matérialisme… F. Mauthner, dans son Nouveau Juif errant (1882), tente de combattre avec une arme littéraire cette montée terrible de l’antisémitisme qui perdurera et débouchera sur les conséquences tragiques que l’on sait.

 

Dans la  troisième partie, « Ecrivains et artistes au temps du réalisme », l’auteur remonte au classicisme weimarien de Goethe et Schiller, qui défend un art dont le fondement est certes réel, mais qui se défend d’un réalisme « servile et vulgaire», au profit d’une synthèse idéal-réaliste libérée des entraves de « l’hydre de l’empirie », visant à « représenter les lois et la régularité (Gesetzmäßigkeit) du réel » (p. 151). Jacques Le Rider y interprète le réalisme allemand comme une réaction contre l’idéalisme et le romantisme, mais aussi contre  l’avant-garde réaliste française, à laquelle sont préférés Dickens, Thackeray, Richardson. Le réalisme, dont les revues comme Die Gartenlaube (La Tonnelle) ou Unterhaltungen am häuslichen Herd (Les Conversations au foyer) sont des vecteurs de propagation certains, est d’une part plus ancré dans la culture bourgeoise allemande qu’en France. Le naturalisme à la française suscite d’autre part de vives critiques, comme chez Fontane qui engage ses contemporains à ne pas confondre « misère » et « réalisme » (p. 171). L’écrivain et critique O. Ludwig tente de trouver un « juste milieu » théorique entre idéalisme et naturalisme en avançant la notion de réalisme poétique, plus à même selon lui d’exprimer des « idéaux réalistes ». L’auteur cite à ce propos la critique marxiste de l’époque (F. Mehring et F. Engels) qui, tout en critiquant le réalisme bourgeois allemand, ne contribue guère à clarifier les limites du concept de réalisme, dont Balzac serait le représentant le plus talentueux.

Dans un chapitre consacré à la « littérature à l’école de la peinture », Jacques Le Rider développe des considérations fort intéressantes sur les rapports entre texte et image, entre les peintres et les écrivains aussi bien en France qu’en Allemagne, rapports qu’exploraient déjà Les couleurs et les mots (PUF, 1997). Il met bien en lumière la réception ambivalente de Courbet et dégage la tension entre « art philosophique » et « peinture pure » à l’exemple du « cas Menzel ». Le peintre incarne bien ces convergences entre littérature, peinture et modernisme industriel : il évolue dans le choix de ses sujets de l’Exposition des cercueils des victimes de la révolution de mars 1848 (1848) au Sacre de Guillaume Ier à Koenigsberg (1861), en passant par l’industrie métallurgique telle qu’elle est glorifiée dans La Forge (Cyclopes modernes) (1872-1875). C’est à juste titre que l’auteur inclut dans son étude l’impact exercé par l’irruption de la photographie sur la peinture et la littérature, comme technique permettant une diffusion de masse d’une représentation réaliste du monde. Il estime que « les romanciers réalistes allemands font de la photographie une démonstration a contrario de leur conception de l’art authentique» (p. 205), dans la mesure où le réalisme poétique du roman s’oppose à la photographie qui n’est, elle, que la caricature du vrai, intransigeante dans la laideur comme dans la beauté.

D’autres types de réalisme apparaissent dans le roman, tel le roman historique qui contribue à forger le sentiment d’appartenance à la nation allemande. La construction de l’unité nationale et de l’Etat fait régresser de manière inévitable les particularismes régionaux et villageois : les productions littéraires, telles les Histoires villageoises de la Forêt-Noire de B. Auerbach (dont la publication à succès s’étend de 1843 à 1876), Pays et gens de W. Riehl (1853) traduisent cette volonté de se réfugier dans un monde dépassé historiquement, et que l’auteur analyse comme «  les derniers refuges du libéralisme », qui semblent devoir céder devant la catastrophe imminente annoncée dans Raz-de-marée de F. Spielhagen ou L’homme au cheval blanc de T. Storm (1888).

Jacques Le Rider évoque enfin, à l’aide de différents exemples, le devenir de la grande tradition littéraire allemande qu’est le roman de formation (Bildungsroman), dont le paradigme est le Wilhelm Meister de Goethe. A l’instar du héros de Goethe, qui accomplissait sa formation d’artiste en accord avec les normes aristocratiques, le succès du  héros de Doit et Avoir de G.Freytag (1855) traduit l’intégration par le travail et la formation (Bildung) dans le juste milieu de la société. A l’opposé, le héros de Gottfried Keller dans Henri le Vert (1855) échoue dans sa formation d’artiste peintre et ne parvient pas à s’intégrer dans la société bourgeoise, pas plus que le héros du Pasteur affamé de W. Raabe (1864). Ces derniers traduisent un pessimisme profond devant l’échec de l’idéalisme.

 

L’auteur  consacre sa quatrième partie « Réalité sociale et roman réaliste » à l’étude de quatre figures qu’il juge emblématiques pour représenter différents aspects du roman réaliste : G. Freytag ou l’utopie d’un libéral réaliste, F. Spielhagen ou la norme bourgeoise, W. Raabe ou l’humour de la désillusion, T. Fontane ou le « réalisme bien tempéré ». Il y analyse leurs écrits de manière à dégager ce qui fait leur spécificité en s’efforçant de mettre en relation le contenu de leurs œuvres et leur prise de position politique ou sociale.

Dans la cinquième et dernière partie, « Par-delà du réalisme », Jacques Le Rider illustre le dépassement de la notion de réalisme à l’aide de trois exemples choisis dans les champs de la musique, de la philosophie et de la sociologie, en la personne de Wagner, Nietzsche et Max Weber, qui ont dû, , tous les trois, s’affranchir du courant dominant pour devenir les critiques les plus radicaux du « maître-mot » de leur époque (p. 457).

L’ouvrage se clôt sur un bref épilogue qui ouvre des perspectives au-delà de la période étudiée, après la césure des années 90, en faisant un parallèle entre la conjonction du réalisme antimoderne et du pessimisme d’une part, et le mouvement de la  Nouvelle Objectivité (Neue Sachlichkeit) en littérature et en peinture d’autre part, qui en pleine République de Weimar, est l’expression d’une rupture avec l’idéalisme d’avant-guerre, favorisant l’émergence d’un nouveau réalisme politique, parfaitement incarné par l’homme de faits (Tatsachenmensch) que décrit Oswald Spengler dans Le Déclin de l’Occident (1918-22) et qui figure l’ultime avatar de l’homme réaliste, du moins pour la période en question.

 

Cet ouvrage intéressera tout germaniste, historien, historien d’art, littéraire ou linguiste, et sera particulièrement utile à tout étudiant désireux d’approfondir ses connaissances sur l’Allemagne, dont l’histoire culturelle et politique est ici balayée en cette période cruciale pour la construction de son identité.

Cette passionnante exploration du champ sémantique du réalisme est jalonnée par de nombreuses formules apparentées entre elles comme le réel, la réalité, la Realpolitik, l’objectivité, le matérialisme, le cynisme, le pragmatisme, le prosaïsme, le réalisme poétique, bourgeois ou radical, voire le « réealisme » moral de Nietzsche (en référence à Paul Rée) ; au-delà de leur diversité, ces notions ont en commun d’illustrer des étapes concrètes de la pensée et de l’action : comme le montrent les associations frappantes du « réal-idéalisme » et de l’« utopie réaliste », ces catégories ne doivent pas être mises systématiquement en opposition avec la notion d’idéalisme, ni même être pensées dans un simple rapport dialectique.

Tout en éclairant les variables et les tropismes qui existent entre le réalisme français et le Realismus allemand, , et qui ne tiennent pas qu’à un décalage chronologique, mais à des options esthétiques différentes, Jacques Le Rider envisage le réalisme non comme simple concept esthétique, mais comme un « état d’esprit » que reflètent les textes et les images produits par une époque. Il retrace la généalogie de cette notion afin de reconstituer les images complexes que les classes moyennes ont eues et ont données d’elles-mêmes durant la période considérée ,– car c’est bien d’image et de discours qu’il s’agit.

L’auteur, soulignant la parenté étymologique entre Bild (image) et Bildung (culture), définit celle-ci comme un processus « guidé par les images de l’art », consistant « à se rapprocher d’une « image de soi » » (p. 199) ; certaines images fonctionnent comme des repoussoirs : celle du petit-bourgeois (Spießbürger) ou du philistin permet au bourgeois de « conjurer tout ce qui en lui le révulse : sa peur, ses inhibitions, son insécurité », bref d’exprimer la conscience de sa petitesse (Knirpstum selon le mot de Jakob Burkhardt) et la souffrance qu’il en conçoit [1].

Cet ouvrage a donc le mérite indéniable de décloisonner les approches dans une perspective interdisciplinaire et interculturelle, et de permettre de mieux saisir les rapports entre politique et culture : elles y sont, en un sens, imbriquées comme dans la vie réelle. Il permet au lecteur de toucher du doigt les réalités qu’a pu recouvrir ce concept protéiforme, si l’on admet toutefois qu’il est de l’ordre des possibles de livrer du « réel » plus qu’une interprétation.

 

[1] H. Münkler, Der Spießer. Ein Charakterbild, FAZ-Magazin, 417, 1988 ; cité par A. Assmann, in Arbeit an einem nationalen Gedächtnis : Eine kurze Geschichte der deutschen Bildungsidee, Pandora Campus Verlag, Frankfurt am Main, 1993, p. 67.