Shearman, John: Raphael in early modern sources (1483 - 1602) (Römische Forschungen der Bibliotheca Hertziana, 30/31), 2 Bde., XII, 1706 Seiten u. 37 Tafeln. New Haven, London: Yale University Press 2003. ISBN 0-300-09918-5, £ 80,00
(Yale University Press, Londres 2003)
 
Compte rendu par Jérémie Koering, Université Lumière - Lyon 2
(jeremie.koering@dbmail.com)

 
Nombre de mots : 1665 mots
Publié en ligne le 2009-01-20
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=458
 
 

Publié quelques mois après la disparition de son auteur (en août 2003), Raphael in Early Modern Sources est une somme documentaire. Les deux volumes qui composent cet ouvrage sont le fruit de quarante années de travail – le projet ayant germé au début des années 1960 – et même de toute une carrière si l’on songe à l’intérêt continu de John Shearman pour Raphaël – son premier article publié en 1958 dans Art Bulletin portait sur les cartons des tapisseries de la chapelle Sixtine (1515-1519).

L’ouvrage rassemble tous les documents connus (soit près de 1100) faisant référence à Raphaël entre 1483 et 1602. L’ambition de cette entreprise était de reprendre le travail inaugural de Vincenzio Golzio (Raffaello nei documenti, nelle testimonianze dei contemporanei e nella letteratura del suo secolo, Vatican, 1936), auquel Shearman rend d’ailleurs hommage, de le corriger et de le compléter. Pour la présentation de l’ouvrage, Shearman a renoncé au regroupement thématique par « projets et genres » retenu par Golzio, lui préférant une organisation chronologique traditionnelle, peut-être moins commode pour une recherche ciblée, mais plus rationnelle et plus utile pour un travail de fond (cela évite notamment de réduire les documents à leur référencement premier). Shearman a pris le parti de présenter les documents de la manière suivante : datation (le classement se fait par année avec une numérotation interne aux millésimes, par ex. 1517/1), bref résumé du contenu, transcription du document dans sa langue originale et traduction en anglais lorsque celui-ci est en latin ou en grec, provenance du document, commentaire et mise en perspective, références bibliographiques. À la différence de l’ouvrage de Golzio, les documents sont publiés in extenso (à l’exception des sources qui ne traitent pas directement de Raphaël où seuls les passages s’avérant indispensables à la compréhension du contenu sont retranscrits).

Parmi les documents publiés on trouve des lettres, des poèmes, des contrats, des actes notariés, des brèves pontificales, de nombreux échanges épistolaires (notamment entre les princes et leurs représentants à Rome : Baldassar Castiglione et Federico Gonzaga ou Alfonso Paolucci et Alfonso d’Este), des inscriptions sur dessins, peintures ou monuments (lorsqu’elles comportent une date). De nombreux documents inédits, d’importance inégale, sont également produits : par exemple, plusieurs lettres concernant un portrait de Federico Gonzaga commandé à Raphaël (Grossino à Francesco Gonzaga entre le 3 et le 15 janvier 1513) dont une en particulier (Stazio Gaddio à Isabella d’Este, 11 janvier 1513) signale que le jeune marquis a revêtu une armure pour poser devant l’artiste ; un poème de Gregorio Giraldi loue le portrait de Bianca (son aimée) peint par Raphaël (avant avril 1520) ; ou encore un long texte latin de Francesco Sperulo (1519) décrit poétiquement la Villa de Jules de Médicis (Villa Madama). Ce sont principalement les années romaines qui sont documentées (1509-1520) et par l’abondance des témoignages, il est possible de suivre les relations entre Raphaël et ses différents commanditaires (Jules II, Agostino Chigi, Léon X…), de saisir les réactions intellectuelles suscitées par son art (notamment avec des personnages comme Castiglione et Bembo). Outre les sources documentaires, l’intérêt de l’ouvrage repose également sur les nombreux textes secondaires, la plupart postérieurs à la mort de l’artiste, particulièrement utiles à l’étude de la réception (Shearman avait déjà signalé son intérêt pour la réception dans Only Connect, Art and the Spectator in the Italian Renaissance, 1988). Si une grande partie de ces commentaires est déjà bien connue des spécialistes (Michiel, Giovio, Aretino, Serlio, Francisco de Holanda, Vasari, Dolce, Lomazzo…), d’autres le sont moins : Francesco dei Ludovici (Triomphi di Carlo [magno], 1536), Giulio Camillo (Ad Gallos oratio, 1587), Simone Fornari (La spositione sopra l’Orlando Furioso, 1549), Pablo de Cespedes (Discurso de la comparacion de la antigua y moderna pintura, ms. c. 1577). Leur rapprochement permet de saisir pleinement la pluralité des points de vue sur l’œuvre de Raphaël au XVIe siècle.
On notera également la présence de soixante-huit documents “inventés” ou falsifiés rassemblés dans une dernière partie (« False documents ») et enfin la réintégration de documents rejetés ou incomplètement transcrits par Golzio en raison du caractère erroné des informations qu’ils recèlent. L’exemple de la lettre de Grossino (un correspondant des Gonzague à Rome) adressée à Isabelle d’Este le 16 août 1511 est éloquent : rapportant le dévoilement de la chapelle Sixtine, Grossino attribue le décor à Raphaël. Shearman montre que cette omission dans l’ouvrage de Golzio est préjudiciable à la bonne compréhension de la perception de Raphaël. D’autres auteurs comme Johannes Fichard (1536) renouvelleront cette erreur d’attribution. Or pour qui s’intéresse à la question de la rivalité entre Raphaël et Michel-Ange dans ces années 1510-1520, cette méprise est significative. Sur le mode anecdotique, on peut par exemple supposer que ce type de confusion ait pu parvenir aux oreilles de Michel-Ange et renforcer son sentiment d’exaspération face à la gloire montante du peintre urbinate.
Le principal apport de la présentation réside dans les commentaires associés aux documents.  Shearman replace, avec efficacité et clarté, chaque document dans son contexte historique : il en précise la portée, signale les questions et les débats qu’ils ont pu générer et lorsque ceux-ci contiennent des informations capitales ou complexes à interpréter, l’auteur se livre à de véritables études. Il en va ainsi de la lettre (publiée dans ses différentes versions) de Baldassar Castiglione/Raphaël à Léon X concernant la restitution de l’ancienne Rome.

L’introduction qui précède la publication des documents se présente comme une “précaution d’emploi” et une réflexion méthodologique sur le rôle du document dans l’écriture de l’histoire. À l’instar de Michael Baxandall, Shearman jugeait indispensable de recourir aux catégories et au vocabulaire du passé pour interpréter les œuvres (en témoignent la monographie sur Andrea del Sarto, 1965 ou l’étude intitulée Mannerism, 1967). Exemples à l’appui, l’auteur montre, sans toutefois se transformer en donneur de leçon, que la lecture d’un document écrit comporte de nombreux pièges. Concernant la Breve de Léon X octroyant à Raphaël le titre de praefectus marmorum et lapidum omnium, il signale notamment la reprise d’une fausse datation due à une mauvaise lecture initiale du document ou encore l’interprétation erronée du terme praefectus qui est parfois traduit par le titre anachronique de Surintendant aux Beaux-Arts (vol. 1, p. 3). Plus grave, à propos de la courte biographie que Giovio a consacré à Raphaël, il note que bon nombre d’historiens de l’art, souhaitant prouver l’existence d’un programme à l’origine des Stanze – programme auquel Raphaël aurait été soumis –, traduisent l’expression ad praescriptum Julii pontificis par « sur un programme du pape Jules » alors que le terme ad praescriptum est communément employé pour signifier « à la demande de… » (vol. 1, p. 4). Ainsi Shearman en appelle à une certaine honnêteté intellectuelle dans l’interprétation des documents. Un document du passé, pour être pleinement compris, demande une certaine habitude ou pratique, il réclame une connaissance de l’histoire bien sûr mais également une familiarité avec les codes de langage alors en usage.

Une critique peut être formulée à l’égard du travail de Shearman, au demeurant exemplaire, celle de l’absence de justification des limites chronologiques. Si la date de 1483 n’appelle aucune explication (naissance de l’artiste), celle de 1602 laisse davantage perplexe. Sans aucun doute, un étirement chronologique en aval aurait rendu l’entreprise presque irréalisable, tout au moins à l’échelle d’un seul homme, compte tenu notamment du développement considérable de la littérature artistique au XVIIe siècle et des multiples références à Raphaël au sein de celle-ci. Mais il est tout de même difficile de se satisfaire de l’explication de Shearman qui justifie cette date de la manière suivante : « I stop (with a sensation of a skid) at the year 1600, because one has to stop somewhere, and that’s where he [i.e. Golzio] stopped. » (p. 2). En débordant des limites chronologiques de la vie de Raphaël (1483-1520), l’ouvrage s’ouvre à la réception. Il énonce de la sorte un parti pris historiographique : une œuvre dépasse le simple temps de son créateur. Il convient dès lors de justifier les limites temporelles de cette réception. Car comment faut-il entendre la restriction imposée par la date de 1602 ? Première possibilité : les documents postérieurs à la mort de Raphaël sont considérés comme des témoignages permettant de comprendre et d’interpréter l’œuvre de Raphaël. Il y aurait, au-delà de la date de mort de Raphaël, et ce durant quelques années, une communauté d’esprit chez les auteurs qui s’y réfèrent, un langage commun qui serait encore celui de Raphaël et qui pourrait, à ce titre, être utile à l’interprétation de son œuvre. Mais alors, comment justifier la date de 1602, une date bien éloignée de 1520 et qui ne présente déjà plus les mêmes réalités historiques et théoriques ? Deuxième possibilité, les documents secondaires sont produits pour permettre de comprendre le rôle qu’a pu jouer Raphaël au sein des débats artistiques qui lui ont succédé. Mais un étudiant qui entreprendrait de travailler sur Raphaël et sa réception à partir de cet ouvrage pourrait penser que Raphaël cesse d’intéresser ou de faire l’objet de débat après 1600, ce qui serait évidemment une grave méprise. On sait à quel point le découpage chronologique de l’enseignement universitaire est préjudiciable à la bonne compréhension de l’histoire, en particulier à son caractère polyrythmique. La coupure à l’aube du XVIIe siècle ne fait que reconduire ce cloisonnement. La critique ne porte pas sur la date elle-même, mais sur le manque de justification et d’explication. Il aurait été utile que Shearman s’en explique davantage, au moins par souci pédagogique.

Toute critique mise à part, il faut reconnaître le travail considérable accompli par John Shearman. Si l’on considère la masse de documents publiés, l’ampleur de la bibliographie réunissant ouvrages anciens et études modernes (sur près de 100 pages), la table des concordances permettant de comparer la classification de Golzio et celle de Shearman, les index (I. Général : onomastique et topographique mêlés ; II. Œuvres de Raphaël ; III. Sources manuscrites) ou encore les illustrations (en particulier la reproduction de quelques pages autographes où apparaissent des sonnets de Raphaël), d’évidence, le résultat est à la hauteur de l’ambition du projet. Raphael in Early Modern Sources est un outil indispensable à toute recherche sur Raphaël, voire à toute étude sur l’art de la Renaissance.