Alyn, Marc: Approches de l’art moderne. Des œuvres, des hommes, des destins, 12,5 x 20 cm, 380 pages, ISBN : 9782841004218, 28 euros
(Bartillat, Paris 2007)
 
Compte rendu par Sarah Bewick, Durham University
(sarah_c_bewick@hotmail.com)

 
Nombre de mots : 1537 mots
Publié en ligne le 2009-04-06
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=462
Lien pour commander ce livre
 
 

          « Dans la grande maison de vitre encore ruisselante les enfants en deuil regardèrent les merveilleuses images. » Ce vers évocateur d’Arthur Rimbaud, mis en exergue par l’auteur de ces Approches de l’art moderne, nous installe dans le ton du livre de Marc Alyn. Cette citation ne nous fournit pas seulement une image belle et frappante, elle nous révèle l’importance fondamentale de la poésie dans cet ouvrage traitant de l’art plastique. Les spectateurs de l’art moderne sont ces enfants ayant perdu quelque chose – le classicisme, sans doute – évoluant dans un espace clos mais dépourvu de limites, un espace lumineux dans lequel on se déplace mû par la passion plutôt que par la raison. À travers ses multiples fenêtres semblent apparaître une multitude de mondes nouveaux, différents, sur lesquels Marc Alyn nous propose un regard personnel. La poésie traverse donc son texte en prenant une large part dans l’analyse, constituant même son axe d’approche privilégié dans une réflexion sur peinture et sculpture. Le livre se divise ainsi en deux parties inégales, la première, titrée « Une saga de l’Art Moderne » traite de trente artistes. S’entremêlent des descriptions des évolutions stylistiques des artistes et l’évocation de faits marquants de leur existence ; leur rapport à la poésie est presque omniprésent dans ces textes courts – une dizaine de pages par artiste. On croise alors, entre autres, Picabia, Chirico ou Balthus. La deuxième partie, construite sur le même modèle, est intitulée « Double je, double jeu » ; elle met l’accent sur l’importance de la poésie dans la lecture de l’art moderne de l’auteur, en se concentrant sur douze artistes rassemblés sous la bannière des « poètes-peintres », les plasticiens ayant également œuvré dans cet autre domaine artistique. Apparaissent alors Cocteau, Savinio ou Prévert. On navigue librement cependant entre les deux parties et l’on peut aisément se contenter d’aller cueillir un texte de temps à autre au gré des humeurs. La grande force de ce livre vient en effet d’une écriture libre, fluide, elle-même poétique, qui préfère l’élégance et le style à la rigueur académique. Plus qu’une approche pédagogique de l’art moderne (le titre serait-il trompeur ? Par approches, avec un « s », il faut peut-être entendre « stratégies obliques »), c’est une ballade d’artiste en artiste que nous propose Marc Alyn, ballade se proposant d’explorer le caractère double que peut revêtir la création.

 

          La dualité est un thème d’importance dans le livre et non seulement dans la partie  « Double je, Double jeu ». Elle est mise en évidence avant même que nous n’ouvrions le volume : Bleu II de Miro est l’œuvre qui illustre la couverture, elle est composée d’un fond bleu profond, plus lumineux par endroits et d’une texture générale marquante qui donne une impression de mouvement, de transition des matières. Un seul coup de pinceau, épais et brut, d’un rouge vif, découpe la peinture verticalement et des points noirs, comme des taches d’encre, font une ligne sur l’axe horizontal. Ici, la dualité se trouve dans la communication et l’opposition du rouge et du bleu, du trait et de l’aplat, dans une composition déterminante pour l’écriture de l’auteur.  Alyn identifie dans son introduction une association entre ces deux couleurs et le double aspect de l’artiste en tant que plasticien et poète (p. 13). Il se concentre sur Francis Picabia pour la mettre à jour : « Peintre et poète à part égale, Francis Picabia sut jouer à merveille sur les deux tableaux, virtuose de la “main à plume” aussi bien que de la main au feu, lui qui décrétait superbement : “Il faut traverser la vie rouge et bleu, tout nu avec une musique de pêcheur subtil, prêt à l’extrême pour la fête” » (p. 13).

 

          Chaque chapitre s’attache ainsi, dans un premier temps, à capturer par traits vifs l’essence d’un créateur, selon un point de vue souvent audacieux. L’on peut ainsi trouver, pour débuter une description de l’œuvre d’André Masson, une phrase aussi séduisante et subjective que : « Aussi choisit-il, d’instinct, le versant nomade de la vie, les semelles de vent, le mépris des frontières, le mouvement perpétuel de l’âme à l’état sauvage, capable simultanément d’adoration et de blasphème » (p. 89). Sur quoi se base cette envolée ? Sur une connaissance générale de la vie et de l’œuvre du peintre, mais plus particulièrement sur un fait biographique, que l’auteur extrait pour son caractère évocateur : « Enfant, André Masson s’interroge à propos de sa mère, qu’il soupçonne (mais ce soupçon, loin d’accuser, glorifie l’intéressée) d’être “d’origine bohémienne” » (p.89). La beauté surgit régulièrement des pages, dans une approche avant tout sensible : Alyn tente de communiquer son expérience des différents univers proposés. Après ces premières pages, chaque chapitre suit une chronologie des événements biographiques, des développements et même des métamorphoses de l’état d’esprit de l’artiste et de sa création artistique. Tout cela assorti d’une évaluation par Marc Alyn de l’impact et de l’importance de chacun dans le monde de l’art.

 

          La façon d’écrire de l’auteur, sa volonté de nous faire comprendre sa vision des plasticiens dépassent le lyrique pour emprunter les styles et techniques de certains artistes pour les décrire. Alyn décrit par exemple Marcel Duchamp ainsi : « Il pratiquait en maître la “méta-ironie”, père laconique épris et pétri de contrepèteries, d’à-peu-près et de calembours, renfrogné de l’espace jubilatoire si attaché à la puissance explosive des mots...que sa langue préférée fut toujours le silence » (p. 36). Les procédés attribués  à Duchamp sont réutilisés dans le texte avec bonheur, dans un jeu constant avec le lecteur. Son approche  peut enflammer ou raviver notre intérêt pour un ou plusieurs des artistes qu’il décrit, mais sa décision de ne pas utiliser de références dans le corps du texte, ni même de proposer une bibliographie sélective, limite la possibilité de poursuivre notre analyse plus profondément. Le livre ne peut donc en aucun cas servir de point de départ pour une recherche universitaire sur le monde de l’art moderne et s’avère parfois frustrant dans sa propension à ne pas citer ses sources.

 

          Une seconde absence, de taille, apparaît à la lecture d’« Approches de l’Art Moderne ». Elle provient également d’un parti pris de l’auteur. Il nous explique dès l’introduction que des artistes comme Picasso, Dalí et Matisse, entre autres, seront absents de ses pages, parce qu’ils sont « hypermédiatisés » et leur contribution a été « surabondamment disséquée » (p. 16). Son livre se concentrera alors sur des artistes moins connus « et des destins frappés par la foudre, promis dès le départ au suicide ou à la folie » (p. 16). En dehors de la formulation tapageuse, il ne semble pas déraisonnable d’attendre qu’un artiste tel que Picasso, qu’Alyn distingue dans ses premières pages comme l’initiateur de la révolution de l’art moderne, ait une place dans le livre, pour ne pas apparaître comme un centre invisible autour duquel l’ensemble de l’écrit gravite. Pouvons-nous vraiment nous satisfaire de cette justification ? Oui, si nous acceptons que ce livre ne nous servira pas d’introduction synthétique et générale de l’art du 20e siècle, mais consistera en une exploration stimulante, plus ciblée, certainement. Son défaut majeur ne se trouve pas dans ce choix.

 

          Le problème majeur de ces Approches de l’Art Moderne est certainement indépendant de la volonté de l’auteur, et provient sans doute de contraintes éditoriales. Le livre ne propose en effet qu’une maigre iconographie, guère plus d’une demi-douzaine de pages qui ne permettent en aucun cas au lecteur de se rendre compte de la richesse et de la variété des styles des différents artistes abordés. Le petit format ainsi que la taille des reproductions, qui n’ont pour exister que l’espace d’une demi-page, empêche totalement le lecteur d’établir un véritable rapport aux œuvres, d’en saisir les subtilités et les jeux de couleur, de lumière. Au mieux peut-il constater la forme générale des peintures, leur aspect global, mais les reproductions n’accompagnent en aucun cas la lecture. Ce fait est amplifié par le choix des tableaux présentés, qui ne sont pas ceux des points de focalisation particuliers pour l’auteur, ainsi que la position de la section : placée au centre du livre elle rend difficile le retour aux tableaux. Un choix plus logique, proposant un tableau de l’artiste pour chaque chapitre, aurait certainement permis une lecture plus aisée. Le rapport aux images étant essentiel dans la lecture d’ouvrages sur l’art, les Approches de l’Art Moderne seules ne permettent pas un rapport satisfaisant aux évolutions du 20e siècle dans ce domaine : elles appellent un travail de mémoire pour le spécialiste et il est souhaitable qu’un second livre offre une iconographie plus complète pour le novice.

 

          Alyn présente le surréalisme comme le centre de l’univers de l’art moderne ; tout artiste est considéré « à partir du surréalisme... » (4e de couverture). Si de nombreux artistes analysés ont un rapport direct au mouvement, pour certains, tel Cocteau, cette approche peut sembler provocatrice mais surtout réductrice. Une autre originalité de l’approche de l’auteur, plus convaincante, est de tenter de replacer le rôle des artistes femmes dans notre compréhension de l’évolution de l’art moderne. La figure de la muse disparaît avec Kay Sage ou Leonora Carrington et la femme artiste devient centrale au cours du 20e siècle.

 

          Ce livre ne vise donc pas le monde universitaire et les spécialistes de l’art moderne en premier lieu. Ses parties d’une dizaine de pages pour chaque artiste ne permettent pas une exploration profonde et détaillée de chaque créateur ; si la connaissance intime de l’auteur des œuvres étudiées est évidente tout au long du livre, son choix de n’adopter ni système de référence, ni bibliographie indique qu’Alyn vise un public plus large. Ce n’est cependant pas un livre facile d’approche, à cause de son iconographie limitée, qui force le lecteur à un certain travail. Pour pouvoir accéder et profiter de la densité du texte, il est nécessaire que le lecteur ait une connaissance des œuvres des artistes : une description approfondie n’est pas toujours présente, alors que l’œuvre non décrite et absente des pages visuelles fonctionne souvent comme signal d’appel dans son analyse. L’on se doit alors de choisir de passer du temps avec ce livre admirable, de se forcer à une recherche personnelle pour en découvrir la richesse.