Bragantini, Irene (dir.): Poseidonia. Paestum. V : les maisons romaines de l’îlot Nord, 358 p., 106 pl. n/b et cou., 12 dépl.
ISBN: 978-2-7283-0803-3, 140 euros
(Ecole française de Rome, Rome 2008)
 
Compte rendu par Michel Tarpin, Université Grenoble 2
(michel.tarpin@upmf-grenoble.fr)

 
Nombre de mots : 2512 mots
Publié en ligne le 2009-01-31
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
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Vingt-huit ans après le premier volume de la collection Paestum, ce volume V ouvre la recherche vers l’espace privé de ce site passionnant. La préface  rappelle d’ailleurs la longue histoire des fouilles et des publications de Poseidonia. L’introduction, qui présente tous les préalables méthodologiques, explique ensuite le choix de l’îlot étudié, choix motivé par les conditions de conservation et de restauration du site. Les fouilles de l’îlot sont relativement anciennes, et les différences de conservation du mobilier en particulier ont conduit les auteurs à dissocier l’îlot en deux secteurs. La partie méridionale fait l’objet de cinq études de maisons individuelles, tandis que la partie septentrionale, où sont identifiées deux maisons, est présentée de manière thématique. Les auteurs rappellent (p. 8) que l’identité des maisons est partiellement arbitraire dans la mesure où leur histoire, et en particulier la définition initiale des lots, échappent à la lecture moderne. Il n’est donc pas impossible qu’il y ait eu à l’origine plus de cinq maisons dans la partie sud de l’îlot. Ces limites n’empêchent pas de constater d’une part des différences notables entre les maisons de plusieurs îlots, d’autre part de relever l’implantation de maisons « italiques » dès le IIIe s. av. J.-C., soit sans doute dans la foulée de l’implantation de la colonie (p. 11). Dans un résumé historiographique concis mais très clair, les auteurs rappellent aussi que l’histoire des études sur la « maison romaine » a conduit bien souvent à une trop stricte application du lexique vitruvien, qu’il convient de prendre avec une raisonnable distance, de manière à percevoir les réelles nuances de l’architecture (p. 13). On ne peut que les suivre sur ce point, tout en constatant qu’il leur arrive parfois de tomber dans ce travers. Ils montrent clairement comment la recherche a tenté, à travers des choix méthodologiques variés, d’approcher l’intime antique, et rappellent les limites mêmes de cette intention (p. 15) : limites d’une approche archéologique pure, qui se prive de la subjectivité des textes, limites des textes, qui ne documentent pas tout ce que l’on fouille. Sont ainsi posés - et justifiés - les préalables de la recherche, telle qu’entendent la mener les auteurs, ainsi que les limites liées à l’état de l’archéologie pestane.

Un premier chapitre tente d’établir, autant que faire se peut, la typologie des constructions par l’examen des éléments architecturaux, appareils, seuils et pavements, de manière à esquisser une chronologie au moins relative, en l’absence de mobiliers archéologiques conservés (p. 21-29). Paradoxalement, sur un site où les maisons n’ont conservé que de faibles élévations, l’étude repose en grande partie sur une archéologie du bâti, conséquence des procédés adoptés par les fouilles anciennes.
L’essentiel de l’ouvrage est ensuite consacré à l’étude monographique des maisons. Chacune fait l’objet d’un examen fouillé. Le choix est fait, pour chaque maison, de fournir une description pièce par pièce, comprenant d’une part un tableau, en petits caractères, donnant, sous une forme fixe, une description à plat, d’autre part une analyse méticuleuse de l’observation, que l’on peut lire en continu, en oubliant les tableaux si l’on ne souhaite pas contrôler tous les détails. Les pièces sont regroupées par ensembles, faisant l’objet d’une conclusion synthétique. Dans le premier cas examiné, l’articulation « originelle » des maisons A et B peut être évoquée à partir de certains indices, comme les cheminements ou l’homogénéité des espaces dévolus initialement aux boutiques, sans que l’on puisse montrer définitivement l’existence d’un ou de deux lots primitifs (p. 31-33). Les auteurs reconnaissent dans l’imbrication de la phase finale un témoignage de la subordination de la « maison » A à la maison B. Je ne sais s’il faut voir dans la maison A le logement de la famille, les pièces B 35-38 pouvant faire fonction de cubicula, et B 32 présentant un décor de cubiculum, ou celui des hôtes, ce qui mobiliserait beaucoup d’espace. Peut-être pourrait-on songer au logement d’un intendant ou d’un fils adulte. La forme étrange de la pièce AB9 semble démontrer cependant, comme le relèvent R. Robert et A. Lemaire, que la maison A constituait sans doute une entité autonome à un moment donné de son histoire (p. 55-56).
Cette conclusion est contestée par I. Bragantini, qui préfère adopter l’hypothèse de J.-A. Dickmann, pour qui les maisons à double atrium sont conçues d’emblée comme expression du luxe (p. 67). Cette lecture la conduit d’ailleurs à surévaluer - à mon sens - le degré d’intégration du péristyle dans cette valorisation de la maison, alors que les observations (cf. p. 68) notent justement que son développement s’est fait progressivement, et non ab origine. Par ailleurs, P. Gros avait noté, il y a plus de 30 ans, que le péristyle - jardin républicain ne pouvait pas être considéré comme une simple transposition du péristyle hellénistique oriental (un point rappelé plus loin, p. 96/7, à propos d’une lapalissade de J.-A. Dickmann). Dans le cas de la maison B, il est significatif qu’une seule pièce de réception ouvre sur le péristyle, accessible depuis l’atrium uniquement par des portes à travers les alae. La discussion de fond est reprise par R. Robert et A. Lemaire, dans une longue conclusion (p. 70-109), qui intègre la question des Doppelatriumhäuser (l’allemand jouant aujourd’hui le rôle du grec chez Vitruve). Fort érudit (et parfois un peu pesant, il faut le reconnaître), cet excursus suppose de la part du lecteur d’avoir en tête les plans d’un certain nombre de maisons pompéiennes, évoquées sans la moindre illustration. L’analyse proposée de Cic, Q. fr. 3,1,2 (CUF CXLV) est fort intéressante, mais sous-estime peut-être la nuance introduite par le terme atriolum, dans un débat qui porte sur des maisons dont bon nombre ont des atria de dimensions identiques ou proches. Pour appuyer le constat de F. Pesando sur le décor de l’atrium secondaire de la Maison du Faune (p. 75), on peut ajouter que, techniquement, un atrium tétrastyle, apparemment plus spectaculaire qu’un atrium toscan, se prête moins aisément à la réception d’une masse de clients, et surtout à la mise en scène du maître de maison, parfaitement organisée dans l’atrium principal. La discussion de la maison du Labyrinthe, dont l’atrium principal est tétrastyle (p. 82), rappelle que l’identification de ce dernier dans une maison repose plus souvent sur l’existence d’un tablinum axial que sur l’apparat. Pour résumer, de manière sommaire, la discussion fait ressortir les faiblesses d’un raisonnement typologique rigide, qui fait de la Doppelatriumhaus un « type » de maison spécifique, alors que nous n’avons pas le moindre texte qui définisse la présence d’un double atrium comme la conséquence d’un choix social ou économique. Ce long chapitre met surtout en évidence la variété des histoires architecturales d’une maison à l’autre, ce qui est d’ailleurs un point relevé par les auteurs dans l’introduction.

En ce qui concerne Paestum, dans ces pages reste l’hypothèse, à mon sens fort raisonnable, de l’existence de deux maisons autonomes dans un premier temps. Même si certains éléments paraissent ambigus, les traces de réaménagements laissent penser que l’unification des espaces s’est faite après coup. La discussion reprend après l’excursus pompéien, nous livrant l’intégralité du raisonnement conduit par les auteurs, pour relever que les boutiques ont pu être ajoutées après l’unification des maisons A et B (p. 87). On saisit mal en quoi le cubiculum B22 est en liaison étroite avec le triclinium B48, alors qu’on ne peut aller de l’un à l’autre qu’en passant par le péristyle, une ala, un couloir et une antichambre. La notion de Raumfolge n’apparaît pas évidente ici (p. 91). Le cheminement est plus simple depuis AB 20-23, avec les prudentes réserves que suscite cet ensemble et l’appellation, confortable, d’oecus tricliniaire (p. 93). Il était important de relever le soin mis par le propriétaire à entretenir l’atrium jusqu’à la fin de la maison. Je ne suis cependant pas certain qu’il faille pour autant suivre E. Dwyer et penser que c’est là une constante des villes moyennes italiennes. L’état connu d’Herculanum montre que les maisons ont, plus souvent qu’à Pompéi, perdu leur atrium, ou ont modifié sa fonction. Par ailleurs, les lectures récentes de la maison de Diane à Ostie, ainsi que les travaux de J. DeLaine, conduisent à relativiser l’hypothèse du logement systématique des classes moyennes dans des appartements d’insulae. En revanche, je suis volontiers les auteurs lorsqu’ils notent que la vie sociale, dans les cités d’Italie, a probablement conservé sous l’Empire des éléments traditionnels (p. 99). On a d’autres témoignages de cet attachement aux mœurs anciennes.
La fin du chapitre porte sur la chronologie de la curie, considérée comme un indice important pour la phase vittatum mixtum de la maison AB. Les faits archéologiques, publiés dans des volumes antérieurs de la collection, ne permettant pas une datation précise, les auteurs proposent de lier la reconstruction de la curie-bouleuterion à la déduction de la colonie flavienne. Les propriétaires de la maison AB seraient donc membres de la nouvelle élite coloniale ou alliés à cette élite (p. 104-109).

Le chapitre suivant est consacré à la maison C. Cette dernière est historiquement liée à la maison AB, qui en recouvre une partie pour son péristyle. Cette maison possède aussi deux atria. L’évolution de la maison aboutit à un atrium méridional très réduit, ouvrant sur un tablinum de plus de 20 m2. Comme dans la maison B, le tablinum, originellement ouvert sur le viridarium, a été postérieurement fermé (p. 116), dans une démarche assez surprenante. La complexité de la maison conduit les auteurs à la décomposer en C I (porte ouest) et C II (porte est), en fonction des entrées, mais en rattachant chacune à un atrium. Par conséquent, C II a un atrium disposé à l’opposé de son entrée, et accessible uniquement par un cheminement compliqué, alors qu’une autre entrée ouest permet un accès plus simple (fig. 6). Le plan particulier de C II est comparé à des maisons de Vélia, qui présentent aussi un atrium doté de pièces sur trois côtés seulement (p. 137). La partie sud de la maison présente des particularités intéressantes, comme le portique surélevé C19 (p. 138-140), qui ouvre le débat sur les villas à podium. L’extension de la maison AB au détriment des maisons C, avec ouverture d’une communication entre les deux blocs, conduit à la création d’un ensemble (à quatre atria !) difficile à expliquer mais extrêmement intéressant (p. 149-150).

La maison D présente l’intérêt d’être organisée dès l’origine, malheureusement non datée, autour d’un péristyle central. L’articulation de cette maison avec les espaces environnants, dont un au moins (S III) repose sur la destruction d’un atrium, conduit à poser en termes généraux la question du choix des plans (p. 178-188). Comme dans les chapitres précédents, les maisons invoquées en parallèles ne sont pas illustrées, ce qui affaiblit notablement le propos. Les auteurs concluent l’étude de cette maison en notant avec raison que des sites comme Cosa ou Frégelles montrent bien la diversité des modèles à l’œuvre lors de la « romanisation » de l’Italie (p. 197)
La maison E, quoique plus clairement axialisée que les précédentes, présente cependant bien des difficultés d’interprétation, dues en partie à de nombreux remaniements. Encore une fois, l’existence de deux atria ne suffit pas à montrer qu’il y avait deux maisons à l’origine (p. 229-230). L’aspect le plus significatif de cette maison est sans doute l’abondance des pièces de réception et la présence de deux cuisines, ainsi que de plusieurs bases, aux fonctions inconnues (p. 234).

La deuxième partie, sous la plume de R. de Bonis, consacrée à la partie septentrionale de l’îlot (maisons F et G), est beaucoup plus rapide, du fait de l’état de conservation médiocre des vestiges. La présentation en est aussi différente. L’illustration est aussi disjointe et présente un phasage des vestiges conservés dans le secteur concerné. Ce chapitre comprend en outre une présentation du mobilier (p. 306-322) et un important excursus sur l’abandon de Paestum, qui représente en fait un véritable essai de compréhension de l’histoire impériale de la ville. Ce dernier chapitre fait figure de conclusion générale à l’ouvrage.

Nul ne discutera l’évidente utilité de ce livre, attendu depuis longtemps, ni le courage que représente une tâche rendue difficile par des fouilles anciennes expéditives et des restaurations, plus récentes, mais parfois hâtives. Les maisons n’ont pas fait l’objet de fouilles récentes et les niveaux anciens n’ont parfois jamais été atteints. La publication scientifique de fouilles anciennes est bien souvent le seul moyen de faire avancer la connaissance sur des sites fondamentaux. On reconnaîtra aux auteurs l’honnêteté de ne rien cacher des difficultés et de livrer l’intégralité des résultats obtenus par une observation attentive du site, et de ne pas s’engager dans une lecture chronologique trop précise. Le choix d’une présentation « objectivisée », par l’affichage systématique des données sous une forme comparable d’une pièce à l’autre et d’une maison à l’autre permet de livrer aux chercheurs une base de travail pratiquement indiscutable. L’ensemble présente de ce fait une certaine lourdeur, propre à nombre de publications archéologiques méticuleuses. L’excursus consacré aux Doppelatriumhaüser apparaît en revanche comme une pièce rapportée, car il est d’un usage limité pour l’analyse de la maison AB. En outre, les maisons C et E possèdent aussi deux atria. Il aurait donc gagné - s’il fallait l’inclure dans ce livre - à figurer en annexe et à inclure les plans des maisons étudiées. En l’état, il ne constitue pas vraiment une avancée par rapport aux ouvrages cités en référence. En outre, placé avant l’étude de la maison C, dont l’évolution intéresse la maison AB, il anticipe des résultats que le lecteur ignore. Les auteurs semblent avoir mis à profit des spécificités des maisons étudiées pour proposer des fragments de monographies thématiques. La dernière partie, qui présente une forme plus classiquement archéologique, montre bien l’aspect composite de l’ensemble.
Les auteurs ne se réfugient pas pour autant dans une démarche purement descriptive, et tentent de répondre aux questions posées par les vestiges, sans esquiver les nombreuses difficultés. Ainsi, par exemple, l’étrange local B20 - B23 de la maison AB, que son décor désigne comme pièce de réception, est interprété comme cenatio (distinguée du triclinium dans le parti-pris des auteurs d’utiliser le lexique vitruvien sans le surexploiter), en avançant l’hypothèse d’une surélévation permettant de faire pénétrer la lumière par des ouvertures en hauteur. Cette hypothèse est étayée, pour les auteurs, par la présence, assez surprenante, d’un arc de décharge à la base de l’un des murs de la pièce (p. 51). La terrasse C19 fait l’objet d’une proposition de restitution axonométrique. Ce n’est donc pas un livre écrit à la légère, mais le fruit d’un travail de longue haleine et d’une longue réflexion. Il constituera une référence indispensable pour l’étude des maisons médio-républicaines d’Italie. On peut souhaiter que les auteurs livrent par ailleurs, sous une forme développée et illustrée, les synthèses thématiques qui sont esquissées ici.
Dans la forme, on peut évidemment regretter la pratique des publications de l’École française de Rome qui rejette systématiquement l’illustration - ici assez abondante - en fin de volume, obligeant le lecteur à naviguer dans le livre (une page pour le texte, une page pour le plan d’ensemble de la maison, et, un peu plus loin, les illustrations complémentaires). Rares sont les coquilles (p. 101 : les séismes de 62 et 79 av. J.-C. ; p. 159 un renvoi à des figures 266, 269 qui n’existent pas).