Boldt-Irons, Leslie - Federici, Corrado - Virgulti, Ernesto (eds.): Beauty and the Abject. Interdisciplinary Perspectives. Studies on Themes and Motifs in Literature Bd. 88. Herausgegeben von Daemmrich Horst S.
ISBN 978-0-8204-8810-3 hardback
SFR 99.00 / Euros* 68.60 / Euros** 70.50 / Euros 64.10 / £ 44.90 / US-$ 76.95 (* comprend la TVA - uniquement valable pour l'Allemagne ** comprend la TVA - uniquement valable pour l'Autriche)
(Peter Lang Verlag, Bern, Berlin, Bruxelles, Frankfurt am Main, New York, Oxford, Wien 2007)
 
Compte rendu par par Concepción Diez-Pastor, Université IE (Ségovie-Espagne), École d’Architecture ETSEIA
(concha.diezpastor@ie.edu)

 
Nombre de mots : 1893 mots
Publié en ligne le 2007-10-01
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=51
Lien pour commander ce livre
 
 

Ce livre réunit les versions développées des communications acceptées à la Third Biennial International Image and Imaginery Conference, organisée par la Brock University (Ontario, Canada) en octobre 2004 sur “La Beauté et l’Abject”, où l’on avait débattu de l’idée actuelle de beauté au moyen de l’analyse des nouveaux paramètres que l’on prend en considération lorsqu’on fait référence à ce concept, autant qu’à sa relation avec le monde du laid et aux nouveaux concepts idéaux qui y sont impliqués.

Ainsi, le concept de l’abject apparaît immédiatement comme la conséquence de l’interférence permanente de nouveaux idéaux.

Le livre de Remo Bodei Le forme del bello manifeste que le concept de beauté n’a pas seulement changé radicalement au siècle dernier, mais qu’il s’est infléchi vers le laid tel qu’on le considérait jusqu’alors. De plus, l’auteur nous donne une explication développée des raisons qui auraient produit ce changement et qui auraient contribué à former le concept de beauté tel qu’on le comprend actuellement, où le « Pas Beau » semble ne plus être le contraire du « Beau ».

C’est l’idée qui semble avoir guidé les éditeurs de ce livre organisateurs de la Conférence, bien qu’ils ne se bornent pas à envisager la question du point de vue de l’Esthétique – comme le fait le philosophe Bodei -, mais ils dégagent et encouragent différents points de vue à travers leurs centres d’intérêt, ce qui fournit des exemples intéressants avec des angles d’approche très originaux, où fréquemment ils comparent des travaux, combinent des disciplines, analysent de nouveaux idéaux ou étudient les anciens ou classiques. Cette anthologie vient remplir un vide que la majorité des érudits et chercheurs ont négligé longtemps, et que les critiques et historiens semblent avoir oublié de prendre en considération. Les changements subis par les idéaux classiques ont évolué dès le XVIIIe siècle, et de façon spectaculaire pendant les cent dernières années. Et, parmi eux, ceux qui engagent l’idéal de beauté, quand commença à être pris en considération le Laid parmi les paramètres qui le modifiaient.

Dans ce livre on pouvait espérer avoir davantage de détails sur les raisons qui causèrent les changements décrits, même si les auteurs nous fournissent des explications qui ont trait à leurs points de vue et qui ne servent qu’à justifier leurs propres thèses. En ce sens, peut-être un congrès aurait aidé à apporter plus de lumière sur le sujet qu’une simple conférence. Il s’agit cependant d’un élément imprévisible, même si un sujet d’une telle substance et d’un tel intérêt demanderait un débat plus large, et peut-être aussi une édition moins modeste.

La structure du livre répartit les textes en six sections ou parties qui groupent les essais selon six thèmes : « En lisant/contemplant le spectacle de l’abject », « Négation de l’abject et résistance à la négation », « Conformer/contrôler/établir la beauté », « Beauté et bonté morale », « Le pouvoir féminin dedans et hors des marges », et « Représentations artistiques et linguistiques du sublime et son fastidieux correspondant, l’abject ».

Même si c’est à partir de l’opposition des contraires, ou bien à partir de positions morales, idéaux classiques, selon des paramètres qui les forment ou selon une évolution des idéaux plus récemment établis en réaction avec leurs opposés, que les auteurs ont saisi l’intérêt de la question et ont éclairé un domaine de la pensée qui exige encore plus d’étude et de critique, on ne peut que noter l’importance du sujet et la fascination qu’il exerce dans la créativité moderne, qui a renversé paramètres, règles aussi bien que les idéaux poursuivis.

Les auteurs approchent le sujet d’une façon courageuse et à partir de points de vue et champs d’étude très différents, en livrant ainsi une intéressante approche des interprétations possibles des concepts de beauté et laideur, et de la façon dont ils ont été traités par auteurs et artistes au cours de différentes périodes de l’histoire, et même dans différentes cultures, de Confucius jusqu’à la neoavanguardia italienne de la moitié du XXe siècle ou aux œuvres de Luis Buñuel. Ils se sont sentis libres de mettre en lumière des concepts qui étaient encore tabou il n’y a pas si longtemps, comme la mort et ses conséquences (putréfaction du corps, cadavres et dissection) ou les rapports sexuels entre des monstres, par exemple, n’hésitant pas à affronter les aspects les plus désagréables comme s’ils n’étaient que de simples notaires de ce qui avait été expliqué. Quelque chose d’impensable il y a pas plus de cinquante ans.

L’“Hymne à la Beauté” de Baudelaire a servi de prétexte à la Conférence pour établir la dualité de la beauté telle que l’avaient comprise les symbolistes français, de paradisiaque à infernale, pendant que l’Histoire de la Beauté d’Umberto Eco servait à fixer l’évolution de l’idéal occidental de beauté, tout en explorant la relation de celui-ci avec d’autres concepts, et en établissant l’absence de beauté comme ce qui conduirait à l’abject et au chaos. Le troisième pilier de la Conférence était le livre de Julia Kristeva Potences de l’horreur, dans lequel l’abject se présente comme quelque chose qui interfère avec l’identité, l’ordre et le système et qui, par conséquent, efface les limites entre beauté et laideur, jusqu’au point de nous conduire à des réactions physiques de dégoût et d’aversion.

Les approches des auteurs vont de l’exotisme présent dans les films de terreur, qui parfois en est venu à se changer en érotisme comme moyen de justifier les monstres (Barry Grant), jusqu’à l’aversion produite par les personnages dont Buñuel fait le portrait dans Las Hurdes, expliquée comme ce que Rudolf Otto dénomma « das ganz Andere » et que Bataille appelait « l’hétérogène », ou ce qu’il y aurait de plus opposé aux objets quotidiens, et qui explique que pour un observateur sensible, ce qui a été blessé et dévasté est divin et merveilleux (Bruce Elder). La vision esthétique de la question portée dans la peinture amène les auteurs à expliquer, par exemple, l’abjection de Dali par le mélange des images pieuses avec des scènes de sexe dans son Angelus – peint en allusion à celui, beaucoup plus ascétique, de Millet - (Michael Johnson). De plus, il y a aussi des associations directes avec le corps humain et avec l’acceptation de la propre imperfection de façon parallèle à ce que R. L. Stevenson présente dans Docteur Jekyll et M. Hyde (Bryan Gribben). Les monstres, un des sujets récurrents quand il s’agit du laid, ont évolué au long des siècles, au point que quelques-uns parmi ceux qui sont traditionnels nous semblent aujourd’hui même amusants, tandis que nos monstres actuels seraient le produit de la technologie et de la manipulation génétique (Catherine Heard). Ce fait tend à susciter dans l’être humain le développement d’un instinct mortel, complémentaire de l’instinct vital, qui explique la tendance humaine à se transformer en quelque chose d’organique par des moyens même autodestructifs, ce qui pourrait expliquer la fascination que produit la violence d’un caractère symbolique, à présent presque sublimée (S. D. Chrostowska).

Le reflet de ces théories dans l’art a été aussi examiné dans les textes des auteurs, qui l’approchent, d’une façon majoritaire, par le biais de la beauté et des idéaux classiques, tels qu’on les comprenait - par exemple - dans les collections de la Renaissance pour les portraits de belles femmes qui, au bout du compte, finissaient par se transformer en dévotion pour un idéal de beauté de l’art et de la littérature qui assimilait le beau au divin (Sally Hickson). Mais aussi le « portraitisme » peut contribuer à expliquer le culte du XXe siècle pour la « beauté du laid » à travers ce genre de peinture (Nancy Pedri).

Ce jeu d’oppositions devient évident quand le sujet est abordé dans le champ littéraire. En opposition à la tendance de Baudelaire qui est de jouer à cache-cache avec l’abject, on peut faire appel à un auteur comme Bataille, qui l’affronte en face (Leslie Boldt-Irons). Dans une des contributions les plus intéressantes sur l’opposition des concepts, on explique que, dans l’analyse étymologique du mot beauté et de ses dérivés, il n’y a pas trace dans la langue chinoise du concept moderne de beauté, étant donné que celle-ci est considérée comme telle en tant qu’elle reflète les qualités morales et techniques de l’artiste, alors que l’abject est identifié avec le sauvage et le barbare, et la mort est considérée comme l’abjection suprême (Anna Ghiglione). De façon similaire, Chortatsis écrivit Panoria - l’œuvre grecque de la Renaissance - comme une succession de pairs que relient la beauté et l’abject, de façon que la première constitue l’idéal doué de qualités morales à travers lequel il est possible de renverser tous les préjugés axiomatiques (Marina Rodosthenous). On comprend aussi dans une pareille ligne l’Anatomie de Gray, le traité de 1858 qui a tenu lieu de Bible de la profession médicale pendant des générations, où le corps humain se transformait en un étrange objet décodé que seul le pouvoir de la science médicale était qualifié pour déchiffrer et interpréter (James Robert Allard).

Le rôle joué par les femmes est aussi soumis au débat, soit par la comparaison entre l’idéal de beauté et celui du divin de la Renaissance – qui constituait l’idéal le plus grand - avec la façon dont le lesbianisme peut être exhibé devant des hommes hétérosexuels, ce qui, selon la forme choisie pour ce faire, pouvait les conduire à l’accepter ou à le refuser (Elisabeth D’Angelo) ; soit en expliquant l’intéressante évolution de la femme fatale qui, selon qu’elle provoque du désir ou de la peur chez les hommes, serait considérée comme surnaturelle ou monstrueuse (Erin Finley) ; ou bien en analysant les changements subis par le mythe de Cynthia quand Properce la convertit en un stéréotype romain de femme active, presque masculine (Carol Merriam).

Viennent, pour terminer, encore plusieurs contributions, dans une desquelles on compare la Phèdre de Racine avec la fontaine de Latone à Versailles et le tableau Lutte d’Apollon avec Python de Cottelle, afin d’expliquer que l’abject est parfois la matière d’où sort le beau (Peter Gidden), pendant qu’une autre analyse ce que fut la modernité de James Bond dans une perspective actuelle qui montre sa condition conventionnelle d’homme appartenant à un ordre ancien (Jim Leach). Finalement , quand il s’agit de montrer l’abject tel qu’il se présente dans les « arts verbaux », il pourrait s’avérer utile de le comparer aux arts visuels et de l’examiner tel que le contemplait la neoavanguardia italienne de la moitié du XXe siècle, où il était présent tant dans son contenu – avec ses «images déshumanisées de l’existence» - que dans sa forme – avec ses « débris verbaux » - (John Picchione).

Sous différents points de vue et approches, la présente collection de textes invite le lecteur à reconsidérer la signification traditionnelle de la beauté et de l’abject, soit à partir des aspects moraux, soit à partir des aspects matériels, au-delà de la signification commune qui les relie à l’apparence externe, pour aller vers une compréhension plus large des nouveaux paramètres qui semblent contrôler nos vies et des aspects créatifs qu’ils produisent dans n’importe quel terrain, artistique, filmique ou littéraire et linguistique. Des images, textes, œuvres d’art que nous n’aurions même pas imaginé montrer à nos aïeux sont aujourd’hui une partie de nos vies, toujours présentes quand nous visitons un musée, ou ouvrons un journal, ou allumons la télévision, ou lisons un livre. Les textes de ce livre nous mettent sur la piste de ce qui est en train de se passer, et nous font espérer qu’il pourrait s’agir d’un premier pas vers une étude plus profonde du sujet.