AA.VV.: Celtes et Scandinaves. Rencontres artistiques VIIe – XIIe siècle. Exposition au musée du Moyen Âge - Thermes et Hôtel de Cluny, Paris, du 1er octobre 2008 au 12 janvier 2009. 112 pages, 28 €
(Rmn, Paris 2008)
 
Compte rendu par Nathalie Ginoux, Université Paris-Sorbonne (Paris IV)
(nathalie.ginoux@paris-sorbonne.fr)

 
Nombre de mots : 2362 mots
Publié en ligne le 2014-09-25
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
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          Sur la couverture du livre, l’une des magnifiques fibules pennanulaires du trésor de Rogart (Sutherland, Ecosse), chef-d’œuvre de l’orfèvrerie médiévale que l’on peut d’ordinaire admirer au Musée National Écossais d’Edimbourg, est une invitation à tourner lentement de très belles pages, incontestablement parmi les plus étincelantes de l’art européen. On y lira une histoire de la création artistique, écrite au début du Moyen Âge, dans les confins occidentaux et septentrionaux de l’Europe. L’ouvrage Celtes et Scandinaves est le catalogue, richement illustré, de l’exposition présentée en 2008 au musée de Cluny-musée national du Moyen Âge. Le sous-titre « Rencontres artistiques - VIIe-XIIe siècle » s’éloigne de l’idée que l’on se fait généralement des rapports entre ces deux civilisations en soulignant ici, pour une fois, non pas l’aspect belliqueux des affrontements et des conquêtes mais au contraire la matérialité (des objets et de leurs décors) d’une relation équilibrée, à l’origine d’une période de rayonnement artistique sans précédent au nord de l’Europe qui fut aussi favorisée par l’ampleur des réseaux commerciaux scandinaves établis à très longue distance. Deux influences majeures dominent alors en se complétant : d’une part la tradition – d’avant l’histoire - de l’art celtique insulaire, avec son penchant pour l’art appliqué aux surfaces métalliques, ses techniques miniaturistes, son goût pour la polychromie et son désintérêt pour la figure, d’autre part l’art de la Scandinavie qui donne une place à l’image de l’Homme et aux animaux.

 

          Le fil conducteur de l’ouvrage est le rôle unificateur, primordial, tenu dès les débuts du Moyen Âge par une création artistique mise au service du message de l’Église romaine, dans un vaste ensemble géographique alors en cours de conversion, où cultures, croyances et traditions n’étaient pas uniformes. Les 75 œuvres commentées dans le catalogue, comprenant des sculptures sur pierre, sur bois comme sur ivoire, des pièces d’orfèvrerie, des enluminures, du mobilier et des éléments d’architectures, éclairent à merveille cette entreprise de propagation du Christianisme hors des limites initiales de l’influence romaine, dès le Ve siècle. Permanences des traditions régionales mais aussi, et surtout, essor artistique sans précédent dans ce creuset fécond, alimenté par les différents foyers de création des marges septentrionales de l’Europe - une position périphérique toute relative, uniquement si l’on se situe du point de vue des territoires soumis à l’administration romaine - entre les VIIe et XIIe siècles. Enlumineurs, scribes, ivoiriers et orfèvres insulaires ont servi la diffusion du phénomène qu’il est convenu de qualifier de « celtisant », du premier art chrétien d’Irlande, très loin de l’espace celtique occidental, dans les archipels nordiques (Islande, îles Féroé) comme sur le continent européen.

 

          L’objet de cet ouvrage collectif est donc double : proposer au lecteur une synthèse qui passe par une juste (et nécessaire) redéfinition de ce vaste ensemble couvert par les civilisations celte et scandinave et en illustrer toute la complexité, en termes d’interactions, par les images à travers les exemples choisis. Entre l’Irlande, christianisée très tôt, et la Scandinavie, pour laquelle l’occasion se présente de secouer quelques vieux clichés négatifs et tenaces, nous trouvons l’Angleterre dont le rôle important de plaque tournante entre ces deux foyers de civilisation est bien exposé, illustrations à l’appui.

 

          La structure du catalogue reprend la division géographique et chronologique du parcours d’exposition en deux parties : les îles Britanniques et la Scandinavie avec pour chacune les grands ensembles culturels régionaux : Irlande, Pays de Galles, Écosse, Angleterre, Suède, Danemark, Norvège et Groenland. Huit contributions monographiques dessinent ainsi l’arrière-plan historique et le contexte dans lequel il nous faut considérer les œuvres pour les comprendre, au-delà de l’intérêt esthétique incontestable qu’elles revêtent toutes, sans exception.

 

          L’introduction intitulée sobrement « Celtes et Scandinaves » a été rédigée conjointement par les deux commissaires de l’exposition, Isabelle BARDIES-FRONTY et Xavier DECTOT, respectivement Conservateur en chef et Conservateur au Musée de Cluny. Les auteurs soulignent très justement la forme équilibrée de cette relation : « Entre le VIIe et le XIIe siècle, les relations artistiques entre les mondes celtique, scandinave et continental se caractérisent par une richesse créative fondée sur des échanges féconds et non dominateurs, et à ce titre particulièrement fascinants. » (p. 8). Cette partie introductive est une remarquable synthèse, dense et très argumentée car assortie de nombreuses références bibliographiques et d’illustrations particulièrement bien choisies.

 

          Le parcours monographique débute logiquement en Irlande, dont la place singulière et prépondérante dans le développement culturel et artistique de l’Europe du haut Moyen Âge, est soulignée par Isabelle BARDIES-FRONTY. Les débuts de l’art chrétien y sont envisagés par rapport à la situation particulière de l’Église irlandaise, fondée sur un monachisme empreint de tradition celtique et non sur le modèle épiscopal romain. L’adaptation de la production artistique aux nouveaux commanditaires chrétiens n’entraîne pas de modifications majeures ni dans le répertoire de base constitué d’entrelacs, volutes et spirales, ni dans les techniques d’orfèvrerie qui incluent le travail des émaux. La véritable création naît dans les scriptoria, où enlumineurs, scribes et peintres vont formaliser le syncrétisme entre l’univers païen insulaire et le domaine chrétien continental et, ce faisant, alimenter la diffusion de modèles dans l’ensemble du monde médiéval. Un très bel exemple de cette rencontre est le couronnement de reliquaire, conservé dans les collections du Musée de Saint-Germain-en-Laye (n° 4 du catalogue) daté du VIIIesiècle, dont deux des trois plaques de bronze qui constituaient à l’origine un couronnement de châsse sont présentées dans l’ouvrage. Nous pouvons observer sur ces pièces un exemple de la survivance des traditions iconographiques héritées de l’art celtique ancien par l’utilisation du triscèle ou du motif trilobé au centre des enroulements spiralés et surtout l’une des extrémités de l’entrelacs en forme de serpent, dont la représentation anthropomorphe rappelle, de manière frappante, les masques de l’art celtique continental, du Ve au Ier siècles av. J.-C. Ces éléments, qui renvoient à la plus ancienne tradition iconographique celtique, sont intégrés à une composition fondée sur un entrelacs en forme de serpent, schéma utilisé dans l’orfèvrerie et les enluminures de l’Irlande médiévale comme cela est écrit dans le texte (p. 29).

 

          L’art du haut Moyen Âge au Pays de Galles est présenté par Marck REDKNAP après une introduction qui en détaille la singularité pour des raisons qui tiennent autant à la position géographique et maritime qu’à la situation historique, économique et religieuse de cette partie des îles Britanniques. L’auteur montre, à partir d’exemples, que ce premier art chrétien, surtout matérialisé par les pierres gravées et sculptées et marqué de la double influence du milieu romano-britannique préchrétien et irlandais, révèle des caractéristiques permettant de le définir comme un art régional dont l’hétérogénéité des productions répond à la fragmentation du pouvoir politique et de la géographie.

 

          David CLARKE examine le contexte archéologique du premier art chrétien en Écosse en soulignant le fait que ce fut le Christianisme qui permit à l’Écosse de se « couler » dans les coutumes et les valeurs romaines et méditerranéennes que l’armée romaine n’était jamais parvenue à transmettre au cours des siècles précédents (p. 34).

 

          Cette étape initiale de la christianisation des divers royaumes qui constituaient alors l’Écosse actuelle, très peu renseignée par les textes, est en revanche fort bien documentée par l’art lapidaire, notamment les stèles commémoratives, les pierres sculptées et les croix, mais également par les objets mobiles utilisés par les missionnaires dans le cadre de la conversion des populations païennes de l’Écosse. Parmi ces dernières pièces, citons la châsse en forme de maison (une forme principalement irlandaise), en bois, bronze et argent de Monymusk (fig. 14), datée vers 700-750, attribuée par la tradition à Saint Colomba, qui permet d’observer le caractère singulièrement peu chrétien d’une iconographie associant des entrelacs et des figures zoomorphes, dont l’exécution en pointillés révèle une facture locale de tradition picte. Selon l’auteur, la fonction d’« outil de conversion » explique cet usage de symboles païens « car c’était le langage le plus adapté à cet objectif. » (p. 35). Cet exposé, très dense et riche en exemples, est l’occasion pour l’auteur de développer, en particulier, les différentes formes et les styles régionaux des croix en pierre qui constituent les monuments les plus nombreux et démontrent le rôle actif des communautés et d’établissements religieux. Le travail du métal, particulièrement la production d’orfèvrerie par un artisanat hautement qualifié, fut sans doute, écrit David Clarke, plutôt lié aux pouvoirs royaux qu’à l’Église. À cet égard, il faut noter la présence dans les pièces qui sont commentées, du trésor métallique retrouvé sous le sol de l’église primitive de l’île St. Ninian, dans l’archipel des Shetlands dont la splendide bouterolle de fourreau en argent doré (fig. 15) sur laquelle se côtoient une inscription chrétienne et deux têtes d’oiseaux, clairement en rapport avec l’évocation du Salut, selon l’auteur. Les spécialistes de l’art celtique ancien ne manqueront pas d’y reconnaître la forme des créatures fabuleuses qui peuplaient les rinceaux du IIIe siècle av. J.-C., par exemple sur les fourreaux d’épée laténiens de Drňa(Slovaquie) et de Cernon-sur-Coole (Marne, France). Enfin, le lecteur découvrira les fameuses broches du trésor de Rogart (n° 22) mais aussi des objets domestiques en os de conception plus humble (n° 26 du catalogue).

 

          Isabelle BARDIES-FRONTY revient sur le rôle de L’Angleterre comme point de rencontres artistiques avec pour préambule l’évocation de la longue colonisation romaine et de son empreinte dans l’île de Bretagne (une erreur s’est glissée dans le texte, p. 54) et des conditions particulières de sa christianisation dont le reflet s’observe sur les œuvres du premier art chrétien. L’auteur rappelle l’influence irlandaise sur les artistes qui créèrent dans le scriptorium de Lindisfane, en Northumbrie, l’extraordinaire Évangéliaire qui fut peint en 698 par un scribe au talent façonné aussi bien par le répertoire ornemental celtique que par les sources antiques. Cette section de l’ouvrage montre aussi le rôle important des manuscrits enluminés d’origine anglaise dans le rayonnement artistique du monde anglo-saxon en Europe continentale. Parchemins, croix en ivoire morse et autres œuvres ajourées en os de cétacé illustrent la maîtrise et l’inventivité des ivoiriers anglais et des peintres, entre les Xe et XIIe siècles.

 

          Gunnar ANDERSSON et Elisabet REGNER dans le chapitre intitulé « Suède, la longue christianisation » esquissent en parallèle deux schémas complémentaires de la christianisation du pays qui débute dès les périodes des Migrations et de Vendel (Ve-VIe siècles), se poursuit durant l’ère Viking (vers 750-1066) puis jusqu’au milieu du XIVe siècle. Le premier correspondrait à un processus qualifié d’institutionnel, le second relèverait du système de croyances privé, perçu à travers les objets. Cette contribution, richement documentée par un choix de pièces, est aussi une occasion de rappeler le dynamisme et l’ouverture de la société suédoise à l’époque préchrétienne, entretenant alors des relations commerciales jusqu’en Russie et, au-delà, en Orient (n° 40 du catalogue).

 

          Au Danemark, comme en Suède, le processus de christianisation s’est inscrit dans la durée. Xavier DECTOT met en évidence les témoignages archéologiques et iconographiques qui montrent l’intégration progressive du Dieu des Chrétiens au panthéon païen. Un moule en pierre ayant servi à couler deux croix et un marteau de Thor, découvert dans le Jutland, (fig. 21) est un exemple éloquent de la cohabitation des deux religions au sein des communautés danoises, attestée aussi par les textes.

 

          La Norvège est, le rappelle Xavier DECTOT, le pays scandinave qui a été le plus marqué par l’influence des îles Britanniques au moment de l’introduction du Christianisme (p. 90). La fragmentation politique n’a pas empêché les contacts avec les établissements scandinaves d’Irlande et de Grande-Bretagne. L’auteur dresse un tableau de l’histoire politique du pays autour de l’an mil avant de s’intéresser à l’une des caractéristiques de son art chrétien, les églises de bois ou stavkirker. Le catalogue offre de magnifiques photographies d’ensembles exceptionnels de jambages de portail en bois, datés du XIIe siècle (nos 69-70 du catalogue), véritables dentelles au décor de rinceaux jaillissants, de masques zoomorphes et d’entrelacs habités de petits dragons. Le mobilier en bois et des objets de culte dont un reliquaire en ivoire de morse (n° 74 du catalogue), également daté du XIIe siècle, ou une applique anthropomorphe émaillée irlandaise, plus ancienne, (n° 62 du catalogue) témoignent de l’attrait des Vikings pour les décors celtiques.

 

          Enfin, le Groenland est comme l’écrit Xavier DECTOT une région pour laquelle les conditions de l’introduction du Christianisme sont encore mal perçues, faute de sources textuelles. Le mobilier présenté (n° 75 du catalogue), retrouvé dans la tombe d’un ecclésiastique mort en 1209, atteste l’influence du répertoire ornemental scandinave tardif en ces terres lointaines de l’Atlantique Nord.

 

          L’ouvrage se complète fort utilement en fin de volume d’une chronologie comparée, dont les repères vont du VIIIe siècle aux alentours de 1230 pour la Scandinavie et du IVe siècle à 1204 pour les îles Britanniques, date du rattachement de la Normandie au royaume de France, et d’un glossaire. Chercheurs, enseignants, étudiants et lecteurs éclairés trouveront aussi une bibliographie très complète, dans les différentes langues de référence.

 

          Ainsi, ce catalogue, du fait du panorama remarquable qu’il présente, de la qualité des pièces sélectionnées, comme des photographies, dont certaines parviennent à rendre l’incroyable complexité de plusieurs œuvres, corrige durablement une éclipse de plus de quinze années, consécutive à deux grandes expositions parisiennes : Les Vikings... Les Scandinaves et l’Europe 800-1200 (Paris, Galeries nationales du Grand Palais, 2 avril-12 juillet 1992 ; Berlin, Altes Museum, 1er septembre-15 novembre 1992, Copenhague, Nationalmuseet, 26 décembre 1992-14 mars 1993, Conseil de l’Europe, 1992) et Trésors d’Irlande (Paris, Galeries nationales du Grand Palais, 23 octobre 1982-17 janvier 1983, AFAA, 1982). Il ne fait aucun doute qu’il a déjà trouvé sa place, aux côtés de ces deux monographies, comme nouvel ouvrage de référence, indispensable pour éclairer ces très riches heures de l’histoire artistique de l’Europe.

 

 

Sommaire

 

• Préface d’Élisabeth Taburet-Delahaye – Directrice du musée de Cluny-musée national du Moyen Âge

• Celtes et Scandinaves : Isabelle BARDIES-FRONTY et Xavier DECTOT (P. 8)

• Les débuts de l’art chrétien en Irlande : Isabelle BARDIES-FRONTY (P. 20)

• L’art du haut Moyen Âge au pays de Galles : Marck REDKNAP (P. 30)

• Le premier art chrétien en Écosse : contexte archéologique : David CLARKE (P. 34)

• L’Angleterre point de rencontres artistiques : Isabelle BARDIES-FRONTY (P. 54)

• Suède, la longue christianisation : Gunnar ANDERSSON et Élisabeth REGNER (P. 68)

• Le Danemark : Xavier DECTOT (P. 84)

• La Norvège : Xavier DECTOT (P. 90)

• Le Groenland : Xavier DECTOT (P. 104)

• Repères chronologiques (P. 106)

• Glossaire (P. 107)

• Bibliographie (P. 108-111)