AA.VV.: (Hervier, Dominique - Loyer, François - Godard, Henri et alii), André Malraux et l’architecture, collection Architectes, 296 pages, 92 ills, cd-rom MP3, 16/26, ISBN 978-2-281-19393-0, 29€
(Editions du Moniteur, Paris 2008)
 
Compte rendu par Elpida Chairi, École française d’Athènes
(chairi@efa.gr)

 
Nombre de mots : 2276 mots
Publié en ligne le 2009-05-27
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
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Pour le trentième anniversaire de la mort d’André Malraux, en 2006, le Comité d’histoire du ministère de la Culture et de la Communication a organisé une journée d’étude sur la politique de l’architecture, telle qu’elle fut menée par le ministre A. Malraux entre 1959 et 1969. La journée d’étude a essayé de découvrir et d’analyser les vrais rapports de l’écrivain avec l’architecture. D’autre part, un effort important a été réalisé pour que son œuvre d’homme politique soit mise en évidence, dans les différents contextes de l’époque. Les deux tables rondes organisées parallèlement à cette journée d’étude ont eu pour but d’analyser si André Malraux a été « un bon ministre de l’architecture » sur le plan humain aussi bien que par rapport à la gestion des moyens dont il a disposé en matière de commande publique. Pour répondre à cette question, qui paraît relativement simple sans l’être, les participants ont eu recours à l’histoire, aux faits et aux témoignages.   

 

Avant d’en venir aux commentaires, il faut saluer le volume impressionnant ainsi que la variété et la qualité de la documentation rassemblée ici, aussi bien que l’effort des participants de présenter le portrait d’André Malraux ministre dans toutes ses dimensions visibles et moins visibles. Tout cela a nécessité, bien sûr, une grande ouverture d’esprit et la volonté d’être objectif pour arriver à une synthèse aussi proche de la réalité que possible. Il est en effet assez difficile de comprendre comment cet esthète si sensible aux beaux-arts s’est occupé de la création architecturale française qui répondait à des besoins réels et pratiques à la fois. Sans être prêt à décider sur tout cela, qui probablement le touchait moins,  il a mis en place les fondements de la protection du patrimoine, notamment celui du XXe siècle, en instaurant l’Inventaire général et la loi sur les secteurs sauvegardés. C’est grâce à lui  que les Maisons de la Culture ont vu le jour et que le Musée du XXe siècle a eu droit à une série de projets.

 

Ses relations amicales avec quelques illustres architectes contemporains sont présentées pour compléter son image de ministre chargé de l’architecture et interpréter certaines de ses décisions. Ses rapports amicaux ou simplement admiratifs ne doivent pas nous étonner, car nous ne devons pas oublier ses convictions sur la nature artistique de l’architecture, qui se projette sans doute sur ses représentants.

 

            François Loyer, dans sa communication intitulée « L’architecture française au début de la cinquième République », a le mérite de présenter les événements principaux qui jalonnent l’histoire de l’architecture française d’après-guerre, accompagnés des réactions qu’ils ont suscitées, notamment en essayant de traduire les hésitations et les prédilections exprimées par Malraux face à l’évolution de l’architecture contemporaine. Le « ministre-constructeur » ne peut pas s’exprimer en « arbitre du goût », même si pour lui cela peut constituer une action spontanée ; il doit se limiter à son rôle d’approuver la réalisation d’équipements publics culturels ou institutionnels, essayant de ne pas se laisser tenter par l’ambition monumentale ou structurelle des nouveaux projets. Sa volonté novatrice se fera sentir par ses choix qui concernent la conservation du patrimoine et elle sera soulignée par la loi sur les secteurs sauvegardés. Même si le ministre Malraux n’a pas exprimé - autant que souhaité - des choix d’avant-garde, alors qu’il venait de l’avant-garde, il a réussi à intégrer dans la culture nationale les monuments historiques aussi bien que les nouveaux projets, considérés probablement comme des monuments de l’avenir.

 

            Henri Godart présente « L’architecture dans les écrits sur l’art de Malraux », essayant de nous montrer ce que l’écrivain pensait de cet art. Son approche s’appuie sur l’ouvrage La métamorphose des dieux, où Malraux fait la distinction entre les arts plastiques, qu’il privilégie dans son analyse, et l’architecture, en admettant cependant qu’il s’agit dans tous les cas d’expressions du sentiment existentiel. En architecture, celui-ci se traduit par le jeu des formes construites, dont le but est de matérialiser les rapports entre l’homme et l’univers. Il est vrai que Malraux semble beaucoup plus préoccupé par l’architecture religieuse et qu’il ne nous laisse pas de textes traitant directement de l’architecture civile, ce qui explique la difficulté des chercheurs à exprimer avec plus de certitude sa vraie vision sur le sujet.

 

            Michel Lantelme, dans «  Vous avez dit … “vandales” ? Malraux et la sauvegarde du patrimoine architectural », mène une recherche à travers l’œuvre écrite de Malraux pour réunir tout ce que pourrait signifier pour lui le concept de « protection ». Celui-ci semble étroitement lié à celui de « conquête », qui empêche un objet de pourrir. Cette conception est associée par l’auteur à une attitude d’enfant ébloui par un chef-d’œuvre, qui semble être sa propre approche de tout monument. Vu que cette interprétation risque de toucher au domaine de la psychanalyse, nous pouvons penser qu’il y a bon nombre d’autres facteurs qui ont pu influencer le ministre dans ses décisions : son esthétique élevée a pu lui dicter le choix de changer la couleur de Paris, son esprit de synthèse de refuser de fixer, comme les juristes, un périmètre de protection bien délimité autour d’un monument, ainsi que son parti-pris plutôt inspiré d’une politique de tendance nationaliste, selon lequel « nos monuments sont le plus grand songe de la France ».  Il est en effet très important - mais pas évident - de rechercher les vraies raisons de ses choix de précurseur, qui correspondent parfaitement à tout ce qui actuellement constitue  le contenu des différentes chartes respectées par l’ensemble des pays en matière de conservation de monuments.

 

            Michaël de Saint-Cheron présente ensuite « Malraux et l’architecture sacrée : de l’Inde à Le Corbusier »,  essayant de nous transmettre la fascination du ministre devant toutes sortes d’édifices de culte. Sans être nourri de sentiments religieux, il a une approche du sacré qui se rattache au mystère de l’ombre et, à la fois, à sa démystification par la lumière. Ces deux pôles, matérialisés par la grotte sacrée et le Parthénon, inspireront Le Corbusier, chez lequel Malraux trouve en quelque sorte son équivalent en architecture. Cette communication éclaire plusieurs facettes de la personnalité de l’écrivain-ministre et donne des réponses sur sa conception du sacré, mais aussi sur celle des formes architecturales ainsi que sur son admiration pour l’œuvre de Le Corbusier.

 

            Éric Langereau aborde le sujet « Malraux ministre de l’architecture », distinguant bien  l’architecture proprement dite, les Beaux-Arts – symbole du conservatisme académique - et les architectes français. Le ministre essaie d’examiner pourquoi l’architecture ne constitue pas une politique publique, d’organiser une restructuration de l’École des Beaux-Arts et de mettre sur pied une réforme de la fonction d’architecte. Dans un contexte plein de contradictions politiques et sociales, cette tentative ne pouvait bien sûr pas porter immédiatement  ses fruits ; il est tout de même important que les réflexions de base aient été formulées et que la conscience collective ait commencé à se préparer pour les solutions envisagées dans les décennies suivantes.

 

            Bernard Toulier parle ensuite de « La protection des monuments modernes : le rôle d’André Malraux ». Il s’agit en effet de la réaction du ministre face à la menace de destruction de la villa Savoye et à la dénaturation du site de Ronchamp, qui se résume dans sa réaction contre une administration passive et hostile. Sa réussite  dans la protection de ces deux œuvres d’architecture contemporaine signalera le lancement d’une campagne de protection des monuments modernes, nécessitant la modification de la loi sur les monuments historiques. Une commission sur ces monuments va se créer, chargée entre autres de dresser la liste des édifices à protéger en priorité et apte à fournir les arguments scientifiques nécessaires pour  arriver au but souhaité. Notons que les résultats sont d’autant plus importants que Malraux, à l’esprit si novateur, a été assisté de collaborateurs qui partageaient ses idées. 


            Richard Klein traite « Des maisons du peuple aux maisons de la culture », présentant le souci d’André Malraux de créer des pôles de culture dans tous les départements, matérialisant ainsi sa politique de décentralisation et de démocratisation culturelle. La communication, avec de nombreux exemples et illustrations, met l’accent sur l’absence d’une maison-modèle et insiste sur la formule flexible ou polyvalente choisie dans chaque cas. Le projet politique du ministre connaîtra un essor et aboutira au déclin vers la fin des années 1970. Nous pouvons tout de même remarquer que si de nouveaux usages ont été proposés pour ces maisons de la culture, leur mérite ultime en tant qu’éléments d’infrastructure est à reconnaître. N’oublions d’ailleurs pas que la culture a évolué de façon spectaculaire, voire dramatique, pendant le dernier quart du siècle passé et que les structures d’accompagnement en ont également subi les conséquences.

 

            Dominique Amouroux, dans « Le ministre, l’architecte et le musée de leur siècle » associe le rêve de Le Corbusier à celui de Malraux pour la création du Musée du XXe siècle sur le site de la Défense. Accompagné de quatre établissements relatifs aux arts purs ou appliqués, ce projet de musée commandé par le ministre au bureau Le Corbusier, qui, à son tour, en chargea l’architecte André Wogenscky, connaît trois versions successives en quatre ans avant d’être abandonné au moment où Malraux quitte son ministère. Si l’auteur de la communication laisse entendre que le choix du terrain n’a pas été satisfaisant pour donner la suite désirée au projet, nous préférons insister sur le fait que les deux facteurs de base sont pratiquement absents de son discours : c’est Malraux qui a conçu le complexe et c’est Le Corbusier qui n’a pas pu y consacrer le temps et l’attention requis. Faut-il retenir l’idée de l’auteur, qui considère qu’il était déjà assez tard pour un souhait formulé depuis plusieurs années, ou présumer que ces deux précurseurs – chacun dans son domaine – avaient senti l’arrivée d’une évolution culturelle différente de celle qu’ils avaient souhaitée ?

 

            Isabelle Balsamo et Dominique Hervier, dans « L’inventaire général : quelle mission au sein du ministère Malraux », étudient l’effort du ministre et de ses services pour appliquer et faire avancer cette nouvelle institution dans un contexte historique très bien décrit. L’opinion publique - et surtout les universitaires - ayant été alertés par les écrits d’André Chastel à partir du lendemain de la guerre, il restait à activer l’administration. Le rapport Chastel-Grodecki, déposé au ministère de la Culture en 1962, en constitue le germe qui aboutira à l’inventaire général. Cette communication est d’autant plus intéressante que les auteurs s’efforcent de reconnaître à chacun des participants à ce grand projet son propre mérite : André Chastel a la connaissance et les propositions, André Malraux a la volonté de les imposer et les services du ministère ont le souci de les réaliser.

 

            François de Mazières retrace enfin dans « La cité de l’architecture et du patrimoine, une entreprise malrucienne aujourd’hui ? » le chemin ouvert et inauguré par André Malraux qui sera suivi jusqu’à nos jours. Chargé de finir le portrait du ministre, il résume son œuvre dans un discours relevant moins de l’architecture que de la politique.

           

            Les deux tables rondes présentées ensuite sont riches en témoignages :

-         dans la première, des personnalités ayant collaboré avec André Malraux (le directeur de l’architecture et le responsable de la création architecturale au ministère de la Culture, un architecte chargé des politiques d’aménagement de l’espace, deux architectes en chef des Monuments Historiques, un responsable des archives des secteurs sauvegardés, un ancien directeur du patrimoine), nous permettent d’approfondir la question étudiée ;

-         la deuxième donne la parole aux chercheurs (deux archivistes, un architecte-historien de l’art, un critique d’architecture) mais aussi à certains collaborateurs d’André Malraux (l’architecte-conseiller pour la création architecturale, le chef du bureau de l’enseignement des beaux-arts et de l’architecture, le deuxième directeur de l’architecture) ainsi qu’à un journaliste et à un élève de Malraux.

-         Un entretien concernant l’enseignement de l’architecture au temps d’André Malraux vient ensuite combler l’absence de communication relative à ce sujet. Il a l’avantage de présenter les opinions et points de vue de trois de ses collaborateurs sur l’enseignement aussi bien que sur la façon d’exercer le métier d’architecte dans le contexte politique de la fin des années 60.

 

Les discours d’André Malraux, reproduits à la fin du volume, illustrent de la meilleure manière le niveau que la culture d’un pays peut atteindre si les intellectuels se décident à s’occuper de la vie publique.

 

Pour conclure, nous croyons utile de noter que parmi les auteurs nous n’avons pu compter que deux architectes, tout en reconnaissant l’importance des autres spécialités représentées. Les tables rondes ont permis aux architectes de s’exprimer un peu plus, mais ce sont surtout ceux qui sont spécialisés dans les Monuments Historiques et l’histoire, mis à part un unique architecte-conseiller pour la création architecturale. On pourrait même dire que l’esprit dominant de ces deux tables rondes a été inspiré de la personnalité même d’André Malraux, qui admirait l’architecture et la considérait comme « la signature de la civilisation » sans, toutefois, oser entrer dans la démarche architecturale.

De manière générale, nous regrettons qu’aucune comparaison n’ait été faite avec d’autres pays européens durant cette même période « du lendemain de la guerre », pour relever des attitudes similaires ou contraires qui relèvent de politiques différentes. Il serait très intéressant, également, d’étudier les conséquences éventuelles des innovations apportées en France par André Malraux, dans les pays en question et le rayonnement de ses idées en dehors de la France.

 

 

Sommaire

Préface par  Christine Albanel

Avant-propos par Maryvonne de Saint Pulgent

Introduction par François Loyer

 

I.                  Culture et sensibilité architecturales chez André Malraux

- L’architecture dans les écrits sur l’art de Malraux, par  Henri Godart

- Vous avez dit … « vandales » ? Malraux et la sauvegarde du patrimoine architectural, par Michel Lantelme

- Malraux et l’architecture sacrée : de l’Inde à Le Corbusier,  par Michaël de Saint-Cheron

 

II.               Malraux ministre de l’architecture et du patrimoine

-         Malraux ministre de l’architecture, par Éric Lengereau

-         La protection des monuments modernes : le rôle d’André Malraux, par Bernard Toulier, avec la collaboration d’Édith Lauton

-         Des maisons du peuple aux maisons de la culture, par Richard Klein

-         Le ministre, l’architecte et le musée de leur siècle, par Dominique Amouroux

-         L’inventaire général : quelle mission au sein du ministère Malraux ? par Isabelle Balsamo et Dominique Hervier

-         La Cité  de l’architecture et du patrimoine, une entreprise malrucienne aujourd’hui ? par François de Mazières

 

III.            Témoignages

-         Première table ronde du 23 novembre 2006, animée par Éric Lengereau

-         Deuxième table ronde du 23 novembre 2006, animée par François Loyer

-         L’enseignement de l’architecture au temps d’André Malraux. Entretien du 4 juin 2007 animé par Éric Langereau

 

IV.             Discours d’André Malraux

-         Assemblée nationale, séance du 14 décembre 1961

-         Assemblée nationale, deuxième séance du 23 juillet 1962

-         Assemblée nationale, première séance du 18 janvier 1963

-         Assemblée nationale, deuxième séance du 27 octobre 1966

-         Assemblée nationale, première séance du 8 décembre 1966

-         Assemblée nationale, séance du 6 décembre 1967

-         A la mémoire de Le Corbusier (…), le 1er septembre 1965

 

Annexes

Chronologie

Biographie des auteurs

Index

Bibliographie

Publications du comité d’histoire dans la collection « Travaux et Documents »

CD-ROM : table des matières

Crédits.