Scarisbrick, Diana: Bagues. Bijoux de pouvoir, d’amour et de loyauté, 384 pages, 22.5x23.5 cm, 483 illustrations dont 455 en couleurs, ISBN 978-2-87811-319-8, 47 euros
(Thames & Hudson, Paris 2008)
 
Compte rendu par Gérard Nicolini
(Gerard.Nicolini@wanadoo.fr)

 
Nombre de mots : 1246 mots
Publié en ligne le 2013-04-18
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=531
 
 

 

          Cet important ouvrage est la traduction de Rings, jewelry of power, Love and Loyalty publié par l’auteur en 2007 chez Thames and Hudson à Londres. L’œuvre de Diana Scarisbrick sur le thème de la bijouterie est considérable. Connue aussi bien comme historienne des bijoux que comme spécialiste de la bijouterie contemporaine, elle a notamment écrit sur l’histoire des bijoux royaux, l’histoire de la maison Chaumet depuis la fin du XVIIIe siècle, elle a rédigé différents catalogues d’exposition très remarqués depuis une vingtaine d’années et même collaboré au catalogue des intailles et camées du Fitzwilliam Museum. Le trait commun à toutes ces publications, y compris et surtout à celle-ci, est celui d’un attachement à déceler le sens profond des bijoux, trop souvent décrits comme des ornements seuls et classés selon une typologie habituelle : boucles d’oreille, colliers, bracelets, bagues, etc.

 

         C’est cette démarche qui a guidé l’auteur dans le plan général de cet ouvrage, tout au moins en ce qui concerne ses cinq premiers chapitres, qui représentent les deux-tiers du texte : chevalières, bagues d’amour, de mariage et d’amitié, bagues pieuses, apotropaïques et ecclésiastiques, memento mori et bagues commémoratives, bagues associées à des personnages illustres. Dans chacun des chapitres, l’auteur remonte à l’Antiquité et conduit son examen jusqu’à nos jours, sans aborder franchement l’aspect technique, autre que la mention de la pierre et du métal : ce n’est pas son propos, adopté pourtant par certains historiens actuels de la bijouterie. La superbe qualité des illustrations ne va pas ainsi jusqu’à la macrophotographie : mais cette qualité est telle que le spécialiste arrive dans une certaine mesure à reconstituer la fabrication de l’objet. On notera aussi que les légendes présentent souvent une très bonne description qui explique parfaitement le sens de celui-ci et donnent finalement à l’ouvrage l’aspect d’un gros catalogue de près de 500 pièces, très utile à l’amateur ou au collectionneur de bijoux. Cependant, la mention de la collection ou du musée de conservation n’y figure pas : il faut pour cela se reporter aux « notes des illustrations », en fin de volume. On y verra que le noyau central de l’ouvrage est constitué par la collection de la famille de Benjamin Zucker. Les dimensions sont aussi absentes, ce qui donne l’impression qu’elles sont à peu près identiques, or il existe des bagues masculines, féminines, de « petite fille », de pouce, d’annulaire, de petit doigt, etc., à toutes les époques. Le plan est donc très différent de celui des ouvrages précédents, notamment celui, chronologique, d’un collectif d’auteurs dont Anne Ward, La bague, paru à Paris en 1981 dans la Bibliothèque des arts, sans parler de tous les catalogues de musée plus anciens.

 

         Le premier chapitre sur les chevalières adopte comme définition celle de la bague-sceau qui par sa gravure sert à sceller un acte ou à le signer. Cependant, certains auteurs - c’est mon cas - restreignent la définition de la chevalière à celle de la bague d’une seule pièce, comprenant un anneau et une tête, généralement gravée en creux, qui sert le plus souvent à sceller, etc. On voit là le départ entre une définition d’usage et une définition technique. Dans l’Antiquité, les chevalières seraient rares en Orient sauf en Égypte où elles se présentent le plus souvent sous forme de scarabées de pierre, mais il s’agit en fait de bagues à chaton tournant, que je n’appellerais pas personnellement « chevalières ». Le commentaire du relief bien connu d’El Amarna fait mention de chevalières distribuées par Akhenaton et Néfertiti au vizir Ay et à son épouse, mais en fait, c’est l’«or des récompenses», constitué surtout par des colliers. Les bagues grecques - certaines chevalières grecques hellénistiques ou plus précisément ptolémaïques (169, 173) se trouvent dans le troisième chapitre - sont peu abordées au contraire des bagues romaines, il est vrai beaucoup plus nombreuses dans les collections.

 

          Dès le second chapitre, "Bagues d’amour, de mariage et d’amitié", on perçoit l’inconvénient de la classification diachronique en catégories adoptée par l’auteur : d’une part, il existe des « chevalières » qui ont trait à l’amour, d’autre part les bagues érotiques (au sens moderne du mot), nombreuses au XXe siècle, sont absentes. Enfin, il eût été plus judicieux de traiter en un chapitre spécial les imitations de bagues anciennes, les remontages de pierres anciennes sur des montures modernes, les dubitanda et les faux, etc., bien utile pour le collectionneur. Mais, nous l’avons dit, l’auteur n’aborde pas l’aspect technique, un peu rébarbatif peut-être, pour le grand public. Cependant, on notera le grand intérêt des inscriptions et les nombreuses bagues de mariage juives à chaton « en maison » ou non.

 

          Le troisième chapitre regroupe les bagues pieuses, apotropaïques et ecclésiastiques. C’est beaucoup, surtout à travers les époques, en 40 pages et 50 pièces. Certaines pièces semblent bien mériter au moins deux de ces qualificatifs comme ces pièces égyptiennes où figure Horus (165) ou Bastet (166). D’autre part, on trouve dans la suite des chevalières (173, 176, 181, etc.) une petite incertitude de date : la bague byzantine 186 du XIIIe-XVe siècle ne peut être de la  « période iconoclaste » qui se situe au VIIIe siècle. On notera ensuite la miniature de Bruges qui nous montre un rosaire comprenant des bagues : ceci pose encore le problème de la destination non rigoureuse des bijoux. De même, la traduction des inscriptions, toujours très fidèle, est bien utile dans l’ensemble de l’ouvrage.

 

          Le quatrième chapitre (bagues associées à des personnages illustres) est peut-être le plus intéressant pour l’historien, car on s’aperçoit que ces bijoux évoquent toutes sortes de personnages importants, rois, reines, princes, écrivains, etc., soit par des inscriptions soit par des portraits sur le chaton, peints ou en camée, de Charles Ier, roi martyr, à Lord Byron ou Washington Irving. Il y a là une richesse d’informations exceptionnelle qui mériterait d’être plus exploitée, précisément par les historiens. C’est peut-être dans cette catégorie que les remontages modernes sont les plus nombreux, mais comment en juger ?

 

          Le chapitre suivant traite des « bagues décoratives ». C’est évidemment le moins inattendu car une grande partie du public a l’habitude de considérer les bijoux en général comme seulement « décoratifs » alors que, on vient de le voir, ils sont loin de n’être que cela. Le plus ancien spécimen (308), une bague grecque du Ve siècle où figure Héraclès au repos par exemple, n’est certainement pas voué qu’au décoratif car la figuration d’Héraclès est protectrice, symbolique de la force de l’être issu d’un dieu et d’une mortelle.  Il en est de même des deux chevalières romaines, inscrite pour la première (316), décorée d’une palme pour la deuxième (317).  Les magnifiques bagues modernes et contemporaines, du XVIe siècle à aujourd’hui sont admirablement choisies par la spécialiste.

 

          Les bagues en diamant formant le chapitre suivant existent depuis l’époque romaine. Elles sont à peu près les seules à n’être que décoratives.

 

          Le court dernier chapitre sur les « bagues accessoire » présente notamment les bagues-montre modernes, fort peu connues, que l’on fabrique d’ailleurs encore actuellement dans des réalisations extrêmement audacieuses du fait de leurs dimensions très réduites.

 

          Malgré les quelques défauts signalés, ce livre est, si l’on peut dire, un véritable trésor, par le nombre, la diversité et la richesse des pièces, qualités auxquelles il faut ajouter l’érudition exceptionnelle de l’auteur. Il intéressera sans doute le collectionneur mais aussi tous les curieux des bijoux, ils sont désormais de plus en plus nombreux, particulièrement ceux qui cherchent à en connaître le sens.