Gillow, John - Barnard, Nicholas: Textiles indiens, 224 pages, 25,5 x 28,5 cm, 475 illustrations, dont 450 en couleurs, ISBN 978-2-87811-320-4, 38 euros
(Thames & Hudson, Paris 2008)
 
Compte rendu par Gaëlle Dumont, Université libre de Bruxelles
(gaelledumont@yahoo.fr)

 
Nombre de mots : 1783 mots
Publié en ligne le 2010-12-20
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
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          Le sous-continent indien est depuis des siècles un des plus grands centres mondiaux de production textile. La tradition locale s’est enrichie de la culture des envahisseurs, explorateurs et commerçants, en un brassage dynamique qui s’est sans cesse renouvelé, et qui est encore vivace aujourd’hui. John Gillow et Nicholas Barnard, tous deux spécialistes des textiles traditionnels africains et asiatiques, ont parcouru l’Inde, le Pakistan, le Bangladesh et le Sri Lanka pour rassembler les informations et les photographies qui composent l’ouvrage dont il est question ici. Il s’attache à décrire, région par région, les spécificités de la production textile, leur origine et la façon dont elles se sont perpétuées actuellement.

 

          Le premier exemplaire connu  de cotonnade remonte au IIIe millénaire av. J.-C. et provient du site de Mohenjo-Daro, dans la vallée de l’Indus (actuel Pakistan). Les épopées indiennes et les sources bouddhiques (du XVe au IIe siècle av. J.-C.) décrivent en détail la fabrication des tissus, tandis que les textes assyriens et babyloniens témoignent d’un important commerce entre l’Inde et la Mésopotamie. Des pièces de textiles indiens ont été exhumées dans les tombes de l’Altaï (VIe-IVe siècles av. J.-C.) et du Turkestan (du IIe siècle av. J.-C. au Xe siècle ap. J.-C.), ainsi que dans la cité de Fustat (XVe siècle ap. J.-C.). Avec la conquête d’Alexandre en 327 av. J.-C., les liaisons commerciales se développent ou se renforcent avec la Grèce, la Perse, Ceylan, la Birmanie, la Chine, l’Arabie, l’Asie mineure, la Mésopotamie et le bassin méditerranéen. La route de la soie, ouverte vers 250 av. J.-C., permet de relier l’Inde à l’Asie centrale. Les invasions des Huns mettront fin aux relations avec l’occident, qui ne reprendront qu’avec l’installation des premières colonies européennes au début du XVIe siècle. La production textile – ainsi que le commerce de la soie avec la Chine – sera particulièrement florissante sous les sultans turcs et afghans (de la fin du XIIe siècle à 1398) et sous les empereurs moghols.

 

          À partir du XIXe siècle, la demande croissante entraîne une mécanisation de la production. Les usines anglaises et françaises imitent les châles du Cachemire, les importations se font plus rares et sont destinées à la bourgeoisie. Pour lutter contre cette situation, la première filature de coton est ouverte à Bombay en 1854 ; elle sera suivie par de nombreuses autres, faisant de l’industrie du coton une des premières ressources nationales. Il faudra attendre la lutte pour l’indépendance pour que l’artisanat réapparaisse, organisé en coopératives. De nos jours, la production à la main est vivace, créative pour s’adapter à la demande tout en respectant les traditions.

 

          Malgré la difficulté d’obtenir des coloris éclatants et durables, l’art de la teinture est maîtrisé en Inde dès le IIe millénaire av. J.-C. Les pigments naturels sont utilisés jusqu’au XIXe siècle, remplacés progressivement par des teintures chimiques. Les fibres les plus utilisées sont le coton et la soie ; cette dernière étant produite à petite échelle en Inde, elle est importée essentiellement de Chine mais également du Japon, de Corée et d’Italie.

 

          Les textiles peuvent être décorés de trois manières différentes : par le tissage, par la broderie, et par la teinture, la peinture et l’impression. Chaque région – et au sein de celle-ci chaque caste et chaque communauté – possède sa spécialité, plus ou moins vivace de nos jours.

 

 

          L’ouest de l’Inde est une région propice à la culture du coton et de l’indigotier, entretenant des liens étroits avec le monde musulman.

 

          Le Gujarat est depuis le XVIIe siècle un important centre de production de broderies, tant dans la sphère professionnelle que domestique. Dans la première catégorie, il faut signaler le type Chinai, pratiqué par une communauté de brodeurs chinois. L’artisanat domestique consiste notamment en étoffes offertes en dot (costumes de mariage des deux époux, tentures, harnachements, ornements de porte), souvent rehaussées d’éclats de miroirs. Les broderies de perles sont, quant à elles, relativement récentes (milieu du XIXe siècle).

 

          Les textiles imprimés à la planche sont fabriqués à assez grande échelle dans le Gujarat et le Rajasthan, et portent des motifs différents selon la communauté à laquelle ils sont réservés. Les cotons et soies décorés selon la technique du tie-and-dye (réserves obtenues par ligatures du tissu avant teinture) sont également courants, et portent des noms différents selon les motifs obtenus et selon les régions de production. Les tissus peints, plus rares, sont réservés à des castes bien particulières : Mata-ni-Pachedi, portant l’image de la déesse-mère Mata, et Pabuji Par, représentant des scènes épiques de la vie de Pabuji (figure légendaire du Rajasthan) et servant de toile de fond aux conteurs itinérants.

 

          Le Rajasthan occidental se particularise par ses sangles de chameaux en coton ou en poil de chèvre, tissées sans métier.

 

 

          Les différentes provinces du Pakistan ont chacune leurs spécialités. Le Sind, au sud, produit des textiles raffinés selon des techniques ancestrales : broderies enrichies de fils métalliques et d’éclats de miroir, broderies sur cuir, piqués en patchwork trahissant une influence des femmes missionnaires anglaises et américaines de la seconde moitié du XIXe siècle, cordes tressées en poil de chèvre. Les tissus imprimés à la planche et teints au tie-and-dye, plutôt prisés des communautés hindoues, ont en revanche pratiquement disparu après la partition de 1947.

 

          La culture du coton est importante dans le Panjab et beaucoup de villes se sont spécialisées dans le tissage. Pendant le règne des empereurs moghols (1526-1858), Lahore était un important centre de production de tapis et de châles. Après la partition, seule y a perduré la broderie phulkari des châles de mariage de la communauté sikh.

 

          Le long de la frontière afghane vivent des groupes semi-nomades produisant d’épais vêtements de laine : pakol (bonnets afghans), robes masculines, costumes brodés des femmes et des enfants, étuis à fusils.

 

 

          Le Nord de l’Inde est une région très contrastée possédant une importante histoire textile. On y observe toutefois une faible demande pour les produits traditionnels.

 

          Le Panjab et l’Haryana étaient renommés pour leurs châles brodés de motifs floraux, entamés par une femme de la famille à la naissance d’une petite fille et poursuivis pendant plusieurs années. Après la partition, l’exode rural, l’industrialisation et la scolarisation des femmes ont sonné le glas de cet artisanat qui n’existe plus aujourd’hui.

 

          La vallée du Cachemire est mondialement réputée pour ses châles, produits depuis le XVe siècle. Sa position privilégiée entre le Tibet et le Turkestan lui permet d’obtenir le duvet d’une chèvre des montagnes d’Asie centrale nécessaire à la fabrication des pashmina. La forte demande en Europe au début du XIXe siècle va pousser l’Angleterre et la France à produire des imitations sur métier Jacquard, aux motifs de plus en plus élaborés qui influenceront même la production indienne. Après 1850, cependant, l’artisanat ne parvient plus à concurrencer les imitations françaises et la région est plongée dans la famine. Actuellement, cet artisanat a repris de façon assez dynamique même s’il est beaucoup plus uniforme et moins créatif que par le passé.

 

          L’état montagneux d’Himachal Pradesh a produit entre le XVIIIe et le début du XXe siècle une mousseline légère brodée de motifs religieux traités de façon naïve, servant à envelopper les offrandes ou à décorer les dais abritant les divinités.

 

          L’Uttar Pradesh est célèbre pour ses brocarts de Varanasi (Bénarès), présentant des fils de chaîne et de trame de natures et de couleurs différentes, et pour ses chikankari de Lucknow, broderies de motifs floraux blancs sur un voile en maille fine. Si les premiers sont toujours produits de nos jours, les seconds ont pratiquement disparu ou sont de piètre qualité, fabriqués de manière mécanisée.

 

 

          L’Est de l’Inde est également une région très variée, moins prospère que l’ouest mais possédant une riche histoire culturelle.

 

          Le Bengale et le Bihar étaient autrefois réputés pour leurs mousselines de soie portant des motifs divers et servant à la vie quotidienne (édredons, tapis, emballages pour objets de valeur). Cette production connaît aujourd’hui une renaissance, créative et de bonne qualité, destinée au tourisme et à l’exportation.

 

          L’Assam produit du coton et de la soie sauvage. Contrairement au reste du pays, ce sont les femmes qui assurent la main-d’œuvre.

 

 

          Le Bangladesh se distingue par ses mousselines légères ornées de motifs floraux (jamdani) et ses piqués portant des motifs figuratifs. L’artisanat du textile a fortement souffert de la partition puis de la guerre de 1971 ; depuis les années 1980, des aides occidentales l’ont relancé afin de permettre aux paysannes pauvres de subvenir à leurs besoins.

 

 

          Le sud de l’Inde, plaque tournante commerciale, a intégré de nombreuses influences.

 

          Dans l’Andhra Pradesh, les ikat (textiles dont les fils de trame et/ou de chaîne sont teints au tie-and-dye avant le tissage) autrefois prisés des musulmans sont aujourd’hui destinés aux saris ou à l’exportation. Ses motifs empruntent au reste de l’Inde, au Japon et à l’Asie centrale.

 

          Sur la côte de Coromandel, on fabrique les kalamkari, étoffes ornées de motifs peints d’une grande finesse, qui eurent un grand succès en Europe aux XVIIe et XVIIIe siècles. Très coûteuse, la production s’effondre après 1947, pour retrouver vigueur à partir de 1958 grâce à une école du All India Handicrafts Board, tournée presque exclusivement vers le marché du tourisme.

 

          Le Kerala et Goa produisent des dentelles et des broderies de style européen.

 

          Le Tamil Nadu possède une importante industrie de tissage du coton organisée en coopératives, où chaque ville a sa spécialité (tissage, impressions à la planche, teinture au tie-and-dye, décors d’applications).

 

          Signalons enfin les broderies traditionnelles banjara (gitans présents partout en Inde, particulièrement nombreux dans le sud), aux motifs géométriques enrichis de cauris, dont le style varie selon les régions.

 

          Le Sri Lanka jouit d’une position commerciale importante, lui valant une population très mélangée. D’une part, les tisserands et les teinturiers indiens exercent une influence sur l’art du batik ; de l’autre, la domination portugaise et hollandaise se marque dans la broderie de Kandy et la dentelle de Galle.

 

          Cet ouvrage est riche tant de textes que de photos. En effet, toutes les étapes de la production textile (tissage, teinture, décoration) sont abondamment détaillées et illustrées, région par région. Les photos sont d’excellente qualité et accompagnées de légendes précises.

 

          Deux regrets toutefois en ce qui concerne l’illustration : des schémas ou des photos des métiers à tisser auraient été utiles, leur description pouvant être ardue pour un néophyte. D’autre part, les cartes en tête de chaque chapitre sont utiles, mais elles sont malheureusement sommaires : tous les lieux cités dans le texte n’y apparaissent pas, et elles sont absentes pour le Pakistan, le Bangladesh et le Sri Lanka.

 

          La bibliographie est réduite mais récente, et aborde des sujets variés (généraux, par région, par thème, par époque). Elle constitue un bon point de départ pour une recherche plus poussée. Elle est complétée par un répertoire des collections de textiles indiens en Inde, en Europe, en Amérique du Nord et au Japon. Il reprend les musées et galeries, mais il y manque peut-être une liste des centres de production artisanale encore actifs en Inde et dans les pays limitrophes. Le glossaire est quant à lui très complet.

 

          En conclusion, ce livre s’adresse tant aux collectionneurs qu’aux amateurs de mode et d’arts décoratifs, mais plus largement à tous les amoureux de cette vaste région aux traditions si riches et si variées.