Meyer, Marion - Brüggemann, Nora: Kore und Kouros. Weihegaben für die Götter (Wiener Forschungen zur Archäologie 10). 260 Seiten, 18 S/W-Taf., 29 x 21 cm, kartoniert. ISBN 978-3-901232-80-0. 69 Euro
(Phoibos Verlag, Wien 2007)
 
Compte rendu par Stéphanie Huysecom-Haxhi, CNRS (Lille)
(shuysecom@hotmail.com)

 
Nombre de mots : 1695 mots
Publié en ligne le 2009-07-22
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=551
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Cet ouvrage se propose de faire le point sur les questions relatives à la signification et à la fonction des deux principaux types iconographiques de la sculpture grecque archaïque, les korai et les kouroi, en prenant en considération les contextes de découverte, votifs ou funéraires, ainsi que la personnalité des divinités récipiendaires, dans le cas d’offrandes de sanctuaires. Les deux thèmes sont présentés parallèlement dans deux parties successives d’importance à peu près égale : le cas des korai, notamment celles de l’Acropole d’Athènes, est traité en première partie, par Marion MEYER (Athena und die Mädchen. Zu den Koren auf der Athener Akropolis, p. 11-89), et celui des kouroi, en deuxième partie, par Nora BRÜGGEMANN (Kontexte und Funktionen von Kouroi im archaischen Griechenland, p. 92-226). Chaque étude est complétée par une liste exhaustive des statues et des fragments de statues établie d’après les données fournies dans les publications plus anciennes. L’ensemble est enrichi d’une bibiographie (p. 9-10) et d’une table de concordance (p. 229-248) communes, d’une série de tableaux et de cartes (p. 249-259), et enfin de 18 planches en noir et blanc, de bonne qualité, placées en fin d’ouvrage.

Après une courte présentation générale sur les lieux et contextes de découverte des deux types de statues, Marion Meyer se pose deux questions : qui représentent les korai de l’Acropole d’Athènes et pour quelles raisons ces korai furent-elles offertes à Athéna ? L’auteur commente les trois hypothèses émises jusqu’à aujourd’hui sur la signification des korai, en donnant les arguments pour ou contre chacune d’entre elles. Les korai ont souvent été considérées comme des représentations de la déesse récipiendaire, en l’occurrence Athéna pour l’Acropole d’Athènes. Divers critères ont alors été avancés pour étayer l’hypothèse d’images d’Athéna, comme le port d’un éventuel casque fixé sur la tête par une tige en métal (B.S. RIDGWAY, AJA 94, 1990, p. 593) ou encore le geste de l’avant-bras tendu interprété comme un signe divin distinctif par C.M. Keesling (The Votive Statues of the Athenian Acropolis [2003]). Il faut cependant noter que les korai portant une tige en métal sur la tête sont très largement minoritaires par rapport à celles qui en sont dépourvues. Les cinq têtes coiffées d’un casque retrouvées sur l’Acropole sont quant à elles bien des représentations de la déesse, et non des korai ou des korai « hybrides » comme les nomme C.M. Keesling. D’autre part, le geste de l’avant-bras tendu en avant, la main présentant un objet, n’est pas spécifique aux divinités : c’est aussi le geste des porteurs et porteuses d’offrandes, et dans ce cas la nature de l’objet présenté compte davantage que le geste lui-même. L’objet peut alors renvoyer à la koré elle-même dont il soulignerait la jeunesse, la beauté, ou encore le statut. L’auteur explique également que le schéma des korai diffère de l’iconographie d’Athéna, bien reconnaissable à certains éléments, jouant comme des attributs, surtout quand le contexte ne fournit aucun indice. Une autre hypothèse fait des korai des représentations de personnes historiques anonymes, donc des mortelles : il pourrait s’agir des dédicantes, des prêtresses d’Athéna, des participantes à la fête des Panathénées, ou encore des jeunes filles attachées au culte de la déesse (arrhéphores, loutrides, canéphores ou Alétrides). L’auteur néanmoins souligne le fait qu’aucun attribut des korai ne semble faire directement référence à l’une de ces fonctions. C’est l’hypothèse émise en 1975 par L.A. Schneider (Zur sozialen Bedeutung der archaischen Korenstatuen [1975]), selon laquelle les korai seraient des représentations conventionnelles de parthénoi dans leur statut social, que soutient finalement l’auteur. Ces dédicaces de « korai-parthénoi », faites très certainement par les pères de famille eux-mêmes, sont de toute évidence à mettre en rapport avec la personnalité de la déesse et les rôles pour lesquels elle était honorée sur l’Acropole. Les filles sont d’une manière générale liées à Athéna par les divers services qu’elles avaient l’occasion d’effectuer pour la déesse. Parmi ces services, le tissage du péplos, entrepris lors des Chalkeia et destiné à être offert à la déesse lors de la fête des Panathénées, occupait une place essentielle, en permettant l’intégration des filles dans le culte et la reconnaissance publique de leur travail. Mais Athéna est proche des jeunes filles car elle est elle-même une koré, enfant du grand Zeus, épithète qu’elle porte dans certaines inscriptions archaïques retrouvées sur l’Acropole. Elle est une parthénos et une koré, comme dans le mythe de la naissance d’Érichthonios, et c’est comme telles qu’elle est vénérée sur l’Acropole : selon l’auteur, la dédicace à Athéna de korai, effigies de parthénoi, serait ainsi pleinement justifiée.

Le problème de l’interprétation des kouroi est abordé d’une manière un peu différente, déjà parce que Nora Brüggeman, loin de limiter sa recherche à un ensemble de statues issues d’un seul lieu de découverte, a tenu compte de tous les kouroi qu’elle a pu recenser en Grèce et dans le sud de l’Asie Mineure à travers les publications. Le lecteur s’étonnera sans doute que l’auteur n’ait pas justifié son choix d’avoir laissé de côté les statues provenant de la Grande Grèce et de certaines régions et colonies grecques. Cette seconde partie de l’ouvrage se divise en plusieurs petits chapitres, relatifs à l’histoire de la recherche sur la sculpture grecque archaïque et notamment les kouroi (chap. 2), à la diffusion des kouroi à travers la Grèce et l’Asie Mineure (chap. 3), à la chronologie (chap. 4), à une analyse comparative entre korai et kouroi (chap. 5), et enfin à la signification du type (chap. 6). L’auteur donne une liste de près de 400 kouroi dont 270 proviennent très certainement de contextes votifs, en particulier de sanctuaires d’Apollon, et une cinquantaine, de nécropoles où ils étaient utilisés comme marqueurs de tombes. A partir de cette liste, on observe que les kouroi apparaissent en grand nombre surtout en Attique, dans les Cyclades et en Ionie, sont plus rares dans le nord de la Grèce et en Grèce centrale, et plutôt exceptionnels dans le Péloponnèse et en Crète. Toutes ces régions ont livré des kouroi votifs, mais pas nécessairement des kouroi funéraires : en dehors des nécropoles attiques, qui ont livré le plus grand nombre d’exemplaires, 35 en tout sur une cinquantaine répertoriée, quelques kouroi funéraires ont été mis au jour dans les nécropoles des Cyclades, en Ionie, en Eubée et dans le Péloponnèse. Mais si les kouroi funéraires sont d’une manière générale moins nombreux que les votifs, c’est aussi parce que les nécropoles ont été moins explorées que les sanctuaires, comme le rappelle justement l’auteur. En contexte votif, le kouros apparaît surtout dans les sanctuaires d’Apollon. L’auteur constate d’ailleurs que les régions où peu de kouroi ont été retrouvés sont aussi justement celles qui sont dépourvues de grands sanctuaires d’Apollon. La dédicace de telles statues apparaît alors comme un phénomène régional, voire plus localisé, comme le révèle l’exemple de la Béotie où seul le Ptoion a livré des kouroi, et en nombre particulièrement conséquent. D’après l’auteur, leur popularité dans certaines régions doit sans doute être mise en rapport avec le système politique et les motivations des citoyens les plus riches. Une comparaison entre la répartition géographique des korai et celle des kouroi fournit quelques données intéressantes sur la fonction et la destination de ces deux types statuaires. On constatera d’emblée à partir des cartes et tableaux proposés par l’auteur que korai comme kouroi proviennent surtout d’Attique et d’Ionie. Dans les régions où les kouroi sont peu nombreux ou exceptionnels, les korai le sont également. Ces dernières étaient destinées à un vaste panel de divinités, toutes féminines, à l’exception notable d’Apollon dont deux de ses sanctuaires ont livré des korai : étaient concernées par ce type d’offrande, Athéna (90 exemplaires des 250 recensés par Marion Meyer) et Artémis (23 exemplaires), mais aussi Héra (32 exemplaires) et Déméter (9 exemplaires). Le nombre important de kouroi recueillis dans les sanctuaires d’Apollon (220 sur les 388 recensés) montre que ces statues étaient vraiment une offrande appropriée au dieu, même s’ils apparaissent aussi chez plusieurs divinités féminines, telles l’Héra samienne, Athéna, Déméter ou Artémis. On comprend donc que dès les premières découvertes, les kouroi ont été interprétés comme des images d’Apollon. Si certaines de ces statues votives représentent peut-être Apollon, l’auteur suggère néanmoins d’identifier la majorité d’entre elles plutôt avec de simples mortels. L’identification de ces mortels reste délicate et les quelques inscriptions parvenues ne donnent que rarement les éléments suffisants pour interpréter ces images. Selon moi, il semblerait que dans la plupart des cas, on puisse identifier ces jeunes mortels tantôt comme les donateurs eux-mêmes, tantôt comme les fils des donateurs qui, pères de famille, souhaitaient, par une telle offrande à la divinité, marquer et glorifier le statut nouvellement acquis de leur progéniture : l’auteur précise en effet que la dédicace de telles statues serait à mettre en rapport avec le rôle qu’Apollon jouait dans les rituels de passage de l’adolescence à l’âge adulte. Dans ces conditions, pourquoi ne pas identifier les kouroi, du moins certains d’entre eux, comme les effigies conventionnelles de jeunes mortels dans leur statut social, offertes dans le cadre des rituels initiatiques destinés à les intégrer dans le monde des adultes ? Selon l’auteur, le type du kouros pourrait ainsi exprimer les valeurs de l’aristocratie et les espoirs que place la cité dans ses jeunes éphèbes.

Voilà donc un ouvrage de qualité, rigoureusement structuré et riche d’informations, qui séduira sans aucun doute tous ceux qu’intéressent les questions encore très largement débattues relatives à la fonction et à la signification des types statuaires, en l’occurrence ici les korai et les kouroi, offrandes de sanctuaires et marqueurs de tombes parmi les plus prestigieux à l’époque archaïque. Le seul véritable reproche qu’on pourrait éventuellement faire concerne l’illustration, à mon avis trop succincte : il est vrai que les auteurs renvoient pour chaque objet catalogué à plusieurs références bibliographiques (dont pour les korai, G.M.A. RICHTER, Korai. Archaic Greek Maidens [1968], K. KARAKASI, Archaische Koren [2001], et pour les kouroi, G.M.A. RICHTER, Kouroi. Archaic Greek Youths [1971], ouvrages indispensables qui couvrent une grande partie de l’illustration), mais peut-être que le lecteur aurait apprécié d’avoir à sa disposition un plus grand nombre de photographies. Nous ne pouvons toutefois en tenir rigueur aux auteurs : le lecteur est en effet conscient que l’obtention des droits pour publier la photographie de nombreux objets est souvent difficile et très coûteuse.