Seyer, Martin: Der Herrscher als Jäger. Untersuchungen zur königlichen Jagd im persischen und makedonischen Reich vom 6.–4. Jahrhundert v. Chr. sowie unter den Diadochen Alexanders des Großen (Wiener Forschungen zur Archäologie 11). 202 Seiten, 17 Farb- und S/W-Taf., 29 x 21 cm, kartoniert. ISBN 978-3-901232-83-1. 69 Euro
(Phoibos Verlag, Wien 2007)
 
Compte rendu par Jacques des Courtils, Université Bordeaux 3
(jdes-courtils@wanadoo.fr)

 
Nombre de mots : 909 mots
Publié en ligne le 2009-05-27
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=553
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Ce livre propose un parcours interprétatif à travers les diverses représentations artistiques et les mentions scripturaires de chasses royales dans l’empire achéménide et dans le royaume macédonien. Le point de départ de ce parcours est formé par le constat que la chasse royale n’est pas simplement un divertissement mais qu’elle a revêtu dans les monarchies orientales une valeur symbolique très forte, à la fois religieuse (protection divine), morale (bravoure du roi) et politique (légitimité du détenteur du pouvoir) ce qui a amené à sa ritualisation (elle a lieu dans un paradis et devant la cour).

 

Les premiers chapitres du livre déclinent les divers aspects de la chasse, souvent présentée en Orient sous la forme d’un affrontement en combat singulier du roi et d’un fauve. L’analogie évidente entre chasse et guerre est bien entendu soulignée. Passant aux rois de Macédoine, l’auteur va montrer que le thème change alors de signification. Il rappelle que leur pays n’était pas le berceau d’une tradition cynégétique royale, à la différence des souverains achéménides qui pouvaient se rattacher à des monarchies millénaires. Le thème fait une apparition timide au début du IVe siècle avec un statère d’argent du roi Amyntas III, mais ne revêt pas du tout la même valeur qu’en Orient : les chasses macédoniennes ne sont pas placées sous l’égide d’un dieu ; les rois n’y cherchent pas une confirmation divine de leur statut. Contrairement à l’opinion courante qui veut que l’emprunt à l’Orient du thème de la chasse royale soit une conséquence de la conquête d’Alexandre, l’auteur montre que le phénomène est plus ancien mais n’est jamais devenu aussi visible que dans l’art achéménide. Il rappelle que la Macédoine est vassale des Perses à la fin du VIe s., qu’Alexandre Ier a de très bonnes relations avec les Perses… Il reste que le thème de la chasse n’est attesté dans les sources ou dans l’art macédonien que de façon sporadique, même si, comme le montre l’auteur avec beaucoup de finesse, c’est toujours dans un contexte particulier qui ouvre la possibilité d’une interprétation symbolique proche de celle qu’on trouve en Orient mais pas forcément explicable par une imitation de cette dernière.

  

La place du thème de la chasse royale dans l’histoire d’Alexandre est évidemment l’un des points cruciaux de la démonstration. L’auteur souligne que ce thème n’occupe aucune place dans les histoires de la jeunesse d’Alexandre : ses succès militaires précoces suffisaient à asseoir sa réputation de vaillance. L’analyse des principales anecdotes cynégétiques du règne d’Alexandre occupe alors dans le raisonnement de l’auteur une place déterminante. Déjà en traitant de plusieurs cas de chasses royales orientales rapportées par des sources grecques (Xénophon), il a montré l’émergence du topos de la chasse victorieuse comme moyen symbolique de légitimer l’accession au trône d’un souverain contesté : dans cette perspective, une chasse comme celle de Cratéros reçoit plus loin une interprétation toute particulière : au lieu de mettre en valeur à titre posthume la bravoure d’un compagnon d’Alexandre, elle devient la manifestation de l’ambition du plus proche compagnon d’Alexandre qui, peu de temps après la mort de ce dernier, aurait ainsi légitimé le projet qui le poussait vers le trône et avorta du fait de sa mort prématurée.

 

La chasse royale n’est donc pas un simple thème iconographique utilisé pour glorifier la vaillance du roi oriental ou macédonien, et le mérite particulier de M. Seyer est de montrer que sous une utilisation artistique ou littéraire parfois assez proche, les Achéménides et les Macédoniens ont en réalité utilisé ce thème de façon assez différente. C’est au IVe siècle, chez Xénophon mais aussi dans les récits d’auteurs tardifs portant sur cette période, qu’apparaît l’utilisation idéologique de la chasse royale comme moment critique de l’accession au trône – ou de l’échec des ambitieux : les nombreuses histoires de complots, chez les Perses (mais rapportées par des historiens grecs) ou chez les Macédoniens, sont presque toujours liées à un épisode de chasse. En utilisant cette clé d’interprétation dans des analyses dont la subtilité semble parfois friser l’artifice, l’auteur est amené à mettre en doute l’historicité de nombreux épisodes historiques, dans lesquels un récit de chasse apparaît finalement comme le travestissement d’une lutte pour le pouvoir ; on doit en effet admettre que tous les récits de complots contre des monarques ont pour cadre une chasse, moment où se joue non seulement la vie du roi (menacé par un fauve) mais aussi l’avenir du trône (menacé par des conspirateurs : ainsi le complot des pages) : le vainqueur est digne de monter sur le trône, c’est tout le message du groupe de Cratéros… L’analyse des mentions historiques des Diadoques permet de tester la légitimité de cette lecture : dans le cas de Lysimaque, de Ptolémée Ier, de Cratéros ou de Démétrios Poliorcète, le topos de la chasse royale résulte donc d’une manipulation littéraire et politique au service de la propagande royale.

 

Utilisant cette clé de lecture, l’auteur donne pour finir une interprétation étonnante de la fresque de la chasse sur la tombe de Vergina [1] en montrant que le caractère allégorique et politique de cette chasse permet d’attribuer le tombeau aussi bien à Philippe II qu’à Alexandre IV, car dans les deux cas, l’héritier du pouvoir, Alexandre III ou Cassandre, s’est trouvé dans l’obligation d’asseoir sa légitimité : pour l’un comme pour l’autre, les funérailles de leur prédécesseur purent être l’occasion d’une opération de propagande politique, et le thème de la chasse était de loin le plus adapté à cette fin.

Ce parallèle, surprenant mais frappant, entre Alexandre et Cassandre, vient conclure en point d’orgue ce remarquable essai de décryptage idéologique, appuyé sur une solide érudition et mené avec une prudence méthodologique d’autant plus louable que le propos était dans plus d’un cas risqué : nombre d’anecdotes « historiques » sont renvoyées aux oubliettes de la fiction idéologique au profit d’une lecture souvent hypothétique mais toujours solidement argumentée.

 

[1] H. Brécoulaki, La peinture funéraire de Macédoine, Mélétémata 48 (Athènes 2006), p. 103-133, pl. 27-43.