Francfort, Henry-Paul et al.: Francfort Henry-Paul, Lecuyot Guy, Bopearachchi Osmund, Schiltz Véronique, Grenet Frantz, Tarzi Zémaryalaï, Gilles Roland, Dupaigne Bernard, Hatch-Dupree Nancy, Manhart Christian, McChesney Robert D., L'art d'Afghanistan, de la préhistoire à nos jours. 200p. 253 illustrations/planches. 160x240mm. ISBN 978-2-906657-32-8. 20 euros
(CEREDAF 2006)

 
Compte rendu par Nathalie Ginoux, CNRS-Université Lille 3, UMR 8164
(nc.ginoux@free.fr)

 
Nombre de mots : 2430 mots
Publié en ligne le 2008-02-12
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=56
 
 

Cet ouvrage, agréablement illustré et documenté, rassemble en 12 contributions, les actes d’une journée d’étude organisée par le Centre d’Etudes et de Recherches Documentaires sur l’Afghanistan, qui s’est déroulée à Paris le 1er mars 2005, sous le haut patronage de l’Unesco. Son titre, L’art d’Afghanistan de la préhistoire à nos jours. Nouvelles données, invite le lecteur à effacer de son esprit toute idée selon laquelle l’histoire de cette région d’Asie centrale se résumerait à deux décennies de guerres et à cheminer en compagnie des savants afghans et étrangers qui se sont fixé pour tâche de valoriser et surtout de préserver un héritage de haute culture, dont l’origine se place bien avant l’arrivée des Grecs. L’ordre de présentation des articles est chronologique : Protohistoire, Antiquité, puis viennent la période sassanide et la civilisation islamique. Un autre fil conducteur rappelle constamment au lecteur que les pillages, actes de vandalisme et trafics qui menacent les objets, les sites et les monuments, sont un frein aux recherches en cours et à venir.

Le livre contient plusieurs synthèses (H.-P. Francfort, O. Bopearachchi, R. Gilles) et des nouveautés (G. Lecuyot, F. Grenet, Z. Tarzi) qui permettent aussi d’éclairer autrement les découvertes plus anciennes (V. Schiltz). Il se clôt par une succession d’articles consacrés exclusivement au problème grave de la conservation du patrimoine afghan sous toutes ses formes (B. Dupaigne, N. Hatch Dupree, C. Manhart et R. D. Mc Chesnay). En fin de volume, une carte présente les sites et les monuments majeurs de l’Afghanistan dans leur contexte hydrographique, physique et historique, étendu aux territoires des républiques frontalières du Tadjikistan, de l’Ouzbékistan, du Turkménistan et du Pakistan.

Le parcours débute dans la seconde moitié du troisième millénaire, avec une mise en perspective, par Henri-Paul Francfort, de la situation artistique à l’Âge du Bronze, au moment où éclôt la civilisation dite « de l’Oxus » (ou complexe archéologique bactro-margien), qui s’étendit sur toute l’Asie centrale entre 2300 et 1700 av. J.-C., civilisation dont l’auteur rappelle utilement la reconnaissance aussi tardive (elle n’est identifiée que depuis une trentaine d’année) qu’insuffisante (peu représentée dans les synthèses consacrées à l’art d’Asie centrale). Cette contribution fait ressortir le rôle moteur des artisans installés dans les oasis de Bactriane du nord de l’Afghanistan, dans l’épanouissement artistique de cette civilisation et son rayonnement dans les régions voisines des pays actuels limitrophes : au sud du Tadjikistan et de l’Ouzbékistan et au Turkménistan (Margiane). Le travail des matières précieuses et la production d’objets de prestige comme les vases historiés en métal, les haches d’apparat, les statuettes en pierre (calcite et stéatite) ou encore les sceaux-cylindres, également historiés, témoignent de la vitalité de ces foyers de création iconographique au service d’une élite qui, outre l’économie agricole locale, contrôlait d’importants gisements de minéraux alimentant les bassins alluviaux de la Mésopotamie et de l’Indus. Une identité propre aux habitants de la Bactriane apparaît aussi dans le choix des thèmes mythologiques et naturalistes et en particulier dans l’originalité de son panthéon, dominé par la représentation d’une divinité féminine.

Le point le plus intéressant concerne les phénomènes de transposition et d’adaptation, qui permettent de poser la question de la notion d’art périphérique, ici vis-à-vis des grandes civilisations voisines (Iran élamite, Indus) et plus lointaines (Mésopotamie, Anatolie, Syrie). Les exemples de transposition qui sont présentés concernent aussi bien les supports, (c’est le cas notamment du sceau-cylindre, emprunté à l’Iran et à la Mésopotamie, qui apparaît avec une iconographie de tradition locale), que le répertoire et les conventions iconographiques de l’art d’Agadé transposés sur des supports de tradition locale, comme le montrent remarquablement les riches dépôts découverts en 2004 sur le site de Gonur Dépé, en Margiane, par l’archéologue V. Sarianidi. Cette première synthèse clarifie donc les données sur la civilisation de l’Oxus, en intégrant ses productions iconographiques dans un vaste réseau d’échanges à longue distance, étendus aux rives de la Méditerranée, lequel, précise l’auteur, dépassait sans doute la seule dimension économique.

La deuxième synthèse, qu’Osmund Bopearachchi présente sous l’angle de la numismatique, est consacrée à l’histoire de la présence grecque en Asie centrale, plus particulièrement en Bactriane, après le règne d’Alexandre. L’auteur commence par dresser un tableau complet des sources (les rares textes des historiens classiques, la documentation épigraphique et numismatique), puis, après avoir ainsi rappelé que l’histoire des royaumes gréco-bactriens et indo-grecs est essentiellement numismatique, il montre comment les nouvelles données permettent d’en réviser les cadres. Au plan chronologique, l’étude des surfrappes permet de préciser la position des souverains grecs qui se sont succédé après le règne d’Alexandre le Grand. Au plan politique, l’histoire des satrapies orientales de l’empire séleucide bénéficie d’un éclairage nouveau, avec le cas de Sôphytos, dans lequel l’auteur propose de voir un dynaste de Bactriane, qui aurait, vers 315 av. J.-C., soit une soixantaine d’années avant le fondateur du royaume gréco-bactrien Diodote Ier, secoué le joug de la tutelle séleucide. Aux plans économique et culturel l’auteur insiste sur le rôle central de Bactres, carrefour international des grands itinéraires commerciaux qui traversaient l’Asie centrale avant de développer un point nouveau, qui est une réflexion sur la production, la circulation des monnaies gréco-bactriennes, leur rôle dans le commerce international en lien avec la présence grecque en Asie centrale et dans l’Inde du Nord-ouest après Alexandre (grâce en particulier à la découverte récente d’un trésor monétaire à Vaisali, dans la moyenne vallée du Gange).

Autre contribution de synthèse, celle de Roland Gilles qui propose un tour d’horizon du très riche patrimoine artistique islamique afghan. Celui-ci débute à l’époque sâmânide (874-999), au 9e siècle, dans la ville de Balkh avec les premières architectures religieuses de la région du Khorassan (mosquée de Hadji Piyâda). S’ouvre ensuite sous les dynasties Ghaznévide et Ghôride, entre les 11e et 13e siècles, une période très brillante, au plan architectural, pour la production de céramiques et dans le domaine des arts appliqués. Les fameux « bronzes blancs », produits jusqu’au 12e siècle pour imiter les métaux précieux, dans la tradition des procédés iraniens et chinois, témoignent de cette vitalité artistique. L’art de la période Ghaznévide, qui correspond à une période d’expansion territoriale, est marqué par les apports asiatiques et indiens, tandis que l’influence de l’Irak abbasside s’exerce toujours dans l’architecture (les palais de Lashkari Bazar, fouillés par la DAFA) et dans l’art ornemental (les plaques de marbre du palais de Massûd III). La technique des décors en briques taillées, qui atteindra son apogée sous les Ghôrides (1150-1212), est illustrée par le minaret de Djâm ou encore la Grande Mosquée de Hérat. Cet aperçu se termine à l’époque timouride, parfois qualifiée de « Renaissance », qui couvre le 15e siècle, dont l’un des principaux centres artistique et culturel était Hérat, ville étape de la route de la soie. L’ornementation architectonique, émaillée, revêt alors une dimension presque sacrée d’élévation vers la pensée divine. La peinture timouride, en particulier la « maison du livre » fondée à Hérat en 1420, sera à l’origine d’une production de miniatures de très haut niveau, fondée sur l’équilibre, l’harmonie et la pureté des couleurs. L’importance de cette Ecole de Hérat sera telle que son influence continuera à s’exercer après la chute des Timourides.

Véronique Schiltz revient sur la redécouverte récente, en 2003, des 20 000 objets provenant de six tombes, datées du deuxième tiers du 1er siècle apr. J.-C., fouillées en 1978 et 1979, au nord de l’Afghanistan, à Tilia-tepe (la « Colline d’or »), par la mission soviéto-afghane dirigée par V. Sarianidi. Cette seconde mise au jour témoigne de la survie d’un patrimoine archéologique et artistique que l’on avait cru détruit et que les Afghans ont su protéger, durant les longues années de guerre, à Kaboul.

L’enquête archéologique portant sur cinq objets jugés représentatifs (le bracelet aux antilopes et le pendentif dit au « Maître des animaux » de la tombe 2, la plaque avec Dionysos et Ariane de la tombe 6, la boucle de chaussure au char couvert et le poignard de la tombe 4), permet à V. Schiltz, tout en revenant sur les interprétations passées, de poser la question de la transformation des images et des thèmes empruntés aux civilisations classiques par les sociétés nomades et de ce qui fait sens dans de telles images. L’étude de ces pièces magnifiques résultant de la rencontre de traditions artistiques et culturelles différentes (celles des mondes steppique, grec, scythe, indien et de la Chine de l’époque des Han) permet de relier les nomades à l’histoire, en proposant une connexion entre l’est et l’ouest, entre les défunts de Tilia-tepe (d’origine Saka ou Yuezhi) et les nomades riverains de la mer d’Azov ou de la mer Noire que les sources antiques appellent Sarmates et Alains. C’est aussi l’occasion d’expliquer le contenu des kourganes pillés au 18e siècle, connu sous le nom de « Collection sibérienne », que V. Schiltz propose d’attribuer aux premiers protagonistes des raids nomades en Bactriane.

L’article de Frantz Grenet présente deux découvertes importantes qui concernent la période sassanide (224-642). La première, un relief rupestre découvert à Rag-i-Bibi, dans la plaine de Bactriane au nord de Kaboul, est un relief de victoire, remontant au début de la présence sassanide en Afghanistan. La seconde, une grotte peinte identifiée en 1978 à Ghubbyân, au nord-ouest de l’Afghanistan, met en scène un souverain dont l’appartenance dynastique (Kouchano-sassanide, Kidarite ou locale) n’est pas encore précisée, en compagnie de divinités du panthéon zoroastrien.

Zémaryalaï Tarzi livre les résultats des recherches menées sous sa direction par la mission archéologique française sur le site de Bâmiyân. Celles-ci ont débuté en 1967, mais l’article concerne les données des fouilles menées entre 2002 et 2004 et porte sur l’identification du site du « Monastère oriental » dont les sources anciennes, chinoises et persanes, donnent une description très précise. D’importants vestiges, principalement une série de fragments de statues en argile représentant des divinités bouddhiques, attestent selon lui qu’il s’agit bien d’un monastère bouddhique dont l’occupation se placerait en deux phases, séparées par un hiatus, l’une entre les 3e et 5e siècles apr. J.-C., l’autre débutant dans le cours du 6e siècle pour s’achever au 9e siècle. Les témoignages artistiques ainsi que la céramique retrouvée sont attribués à la période post-Kouchane (qui englobe celle des Hephtalites et des Turcs).

Toujours au titre des nouveautés, Guy Lecuyot présente une tentative de restitutions 3D, appliquée au site d’Aï Khanoum, haut lieu de l’hellénisme en Asie centrale. L’objet de ce projet mené en collaboration avec une équipe japonaise est de proposer une vision de la ville dans son dernier état, vers 145 av. J.-C., date à laquelle elle fut abandonnée par les Grecs. Le travail d’imagerie s’appuie essentiellement sur les 14 années de fouilles de la grande métropole coloniale grecque, résidence royale, qui fut fondée à la charnière des 4e et 3e siècles av. J.-C., au confluent de deux fleuves, le Darya-i-Pandj (cours supérieur de l’Amou-darya, l’Oxus des Anciens) et la Kokcha. La modélisation du relief permet la mise en place de la trame urbaine avec ses édifices caractéristiques et son complexe palatial, complétée par les photographies aériennes. Les restitutions des bâtiments les mieux préservés (le temple principal dans son dernier état, le Palais et le Gymnase) sont présentées comme fiables, d’autres sont plus hypothétiques, comme les élévations des fortifications et leurs aménagements, la couverture du grand mausolée ou encore le théâtre. L’ensemble palatial avec ses propylées et sa grande cour bordée d’un portique de type rhodien dévoile aussi son agencement intérieur et son décor. Cette reconstitution architecturale, si elle a le mérite de l’exactitude, aurait mérité un traitement graphique susceptible de rendre une atmosphère plus humaine, moins vide.

Le troisième thème abordé dans ce volume touche à la conservation du patrimoine afghan sous toutes ses formes. La série d’articles débute avec le bilan dressé par Bernard Dupaigne sur l’état actuel des monuments d’Afghanistan, durement affectés par 30 années de guerres et de destructions. En dépit de situations assez désespérantes, surtout pour la période antique (pillage systématique du site d’Aï-Khanoum, destruction du temple kouchan de Sukh Kotal) et les vestiges bouddhiques (Hadda, monastère de Ghazni) dont le dynamitage des deux bouddhas géants de Bâmiyân en mars 2001 a constitué un épisode particulièrement frappant, l’auteur comptabilise environ 250 monuments reconstruits ou restaurés grâce à l’action du gouvernement afghan et des agences internationales. Il dresse une liste des monuments et des sites dont l’état requiert au mieux des mesures de protection, au pire une restauration complète.

C’est aussi de mesures de protections urgentes dont il est question dans la contribution de Robert D. Mc Chesney, à propos du projet de la Bibliothèque numérique d’Afghanistan. Comme les vestiges construits et les décors, les livres sont soumis aux destructions et à l’érosion du temps. A partir de la numérisation systématique des publications afghanes de la période 1871-1930, le but est de préserver et d’assurer la pérennité d’une part importante de l’héritage culturel et intellectuel de l’Afghanistan.

Dans la périphérie de Kaboul, c’est une partie des bâtiments à l’architecture éclectique de la capitale d’été, bâtie au début du 20e siècle à Paghman par le roi Amanullah, systématiquement détruite à partir de 1978, qui est en cours de restauration. Il faut souligner le choix judicieux des photographies reproduites dans l’article de Nancy Hatch Duprée, montrant les différents états des bâtiments et des jardins et les reconstructions en cours.

A ce titre, la présentation, par Christian Manhart, du mandat de l’UNESCO pour la réhabilitation du patrimoine culturel d’Afghanistan, qui prévoit des mesures de protection visant à empêcher le trafic d’objets, la création d’inventaires nationaux, la reconstruction du Musée national de Kaboul et la sauvegarde des sites de Djâm, Hérat et Bâmiyân, est porteuse d’espoirs pour les recherches à venir.

Pour conclure, on recommandera vivement la lecture de cet ouvrage qui s’intègre dans une série de publications et d’expositions consacrées au patrimoine archéologique et artistique afghan (voir les comptes rendus lien 1, lien 2), et permet de mieux saisir toute la complexité des enjeux scientifiques et politiques que soulève sa préservation.

Sommaire :

Préface, par le Directeur général de l’UNESCO

Avant-propos de Véra MARIGO

Introduction de l’Ambassadeur d’Afghanistan à l’UNESCO

p. 15 Pierre GENTELLE - Afghanistan, le retour

p. 17 Henri-Paul FRANCFORT - L’art de l’Âge du Bronze (2300-1700 av. J.-C. env.)

p. 31 Guy LECUYOT - La 3D appliquée à la cité gréco-bactrienne d’Aï-Khanoum en Afghanistan

p. 49 Osmund BOPEARACHCHI - Royaumes grecs en Afghanistan :nouvelles données

p. 71 Véronique SCHILTZ - Tilia-Tepe : nouveaux enjeux

p. 85 Frantz GRENET - Nouvelles découvertes sur la période sassanide en Afghanistan

p. 95 Zémaryalaï TARZI - Les fouilles de la mission archéologique française à Bâmiyân sous la direction de Z. Tarzi

p. 125 Roland GILLES - L’art islamique médiéval en Afghanistan

p. 145 Bernard DUPAIGNE - Etat actuel des monuments d’Afghanistan

p. 157 Nancy HATCH DUPREE - King Amanullah’s Building Boom

p. 169 Christian MANHART - Mandat de l’UNESCO et activités récentes pour la réhabilitation du patrimoine culturel de l’Afghanistan

p. 185 Robert D. Mc CHESNEY - Preserving Early Afghan Publications Through Digital Technology

p. 199 Carte des sites