Lamarre, Alice - Nora-Millin, Véronique - Rapetti, Rodolphe: Eugène Carrière (1849-1906). 416 pages, 1413 ill., cart., 22,5 x 28,5 cm, ISBN 9782070118496. Contient 1 DVD réalisé par Véronique Bonnet-Nora, 79 euros
(Gallimard, Paris 2008)
 
Compte rendu par Alain Bonnet, Université de Nantes
(ajc.bonnet@free.fr)

 
Nombre de mots : 1381 mots
Publié en ligne le 2009-07-20
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=565
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           La fortune critique d’Eugène Carrière est typique des fluctuations du goût et des réévaluations incessantes qui rythment l’histoire de l’art et, singulièrement, l’histoire de l’art du XIXe siècle. Considéré de son vivant comme un des peintres français les plus importants de sa génération, reconnu à la fois par les instances officielles et par les critiques progressistes, Carrière a suscité une importante littérature jusque dans les années 1930. Sa mort en 1906 a été l’occasion de notices nécrologiques dans les revues spécialisées (L’Art moderne, Art et Décoration, L’art et les artistes…) comme dans les organes de la presse généraliste (Le Mercure de France, La Vie parisienne…), en France comme à l’étranger (The Art Journal, The Script, Le Journal de Bruxelles…). Charles Morice fit paraître, cette même année, un Essai de nomenclature des œuvres principales et l’année suivante fut publié un volume intitulé Écrits et lettres choisies, qui connaîtra sa cinquième réédition en 1919. En 1911, Gabriel Séailles tentait un Essai de biographie psychologique, bien dans le goût du temps. En 1935, Anne-Marie Berryer soutenait devant l’université de Bruxelles son mémoire de doctorat intitulé Eugène Carrière. Sa vie, son œuvre, sa philosophie, son enseignement, mémoire suivi du catalogue des œuvres. Camille Mauclair prit Carrière pour modèle quand il entreprit de décrire, dans La Ville lumière (1904), une figure de peintre fruste et délicat, bourru et sensible. Sa gloire et son importance historique semblaient à ce point assurées que l’artiste figurait dans les manuels d’histoire de l’art du début du siècle au même rang, presque, que les plus grands représentants de l’art du XIXe siècle, entre Delacroix et Cézanne. Henri Focillon, dans le deuxième volume de L’Histoire de la peinture au XIXe siècle (Paris, Flammarion, 1991 [1927]), si riche et si informé, ne lui consacrait pas moins de dix pages, ce qui le plaçait loin sans doute de Courbet ou de Manet, mais l’égalait à Seurat et Signac ou, dans un autre registre, Henri Regnault et Alexandre Cabanel. De façon caractéristique, il en faisait le héraut de la réaction contre le naturalisme et l’un des plus importants représentants du symbolisme, une position paradoxale pour un peintre qui s’attacha à dépeindre l’intimité du foyer et représenta souvent des scènes d’intérieur ou des maternités qui relevaient plus, sans doute, du naturalisme que du symbolisme. Une position qui fut toutefois confortée, au point aujourd’hui de passer pour une évidence, par la grande exposition organisée en 1949 à l’Orangerie des Tuileries et titrée Eugène Carrière et le Symbolisme.


 

           La statue de l’artiste fut toutefois assez rapidement mise à bas, et la place de choix que Carrière occupait dans les annales de l’histoire de l’art français se réduisit au point que l’artiste n’était plus cité au chapitre du symbolisme que dans les notes de bas de page, quand il l’était encore, et sur un ton le plus souvent de commisération et d’incompréhension. En 1924, Gustave Coquiot fit de Carrière, dans un livre au titre explicite, Des gloires déboulonnées, l’exemple même de l’artiste qui devait son renom à la prose abondante et facile des thuriféraires, qui prirent prétexte du caractère consciencieusement mystérieux de sa production pour tirer à la ligne. Et, tout en qualifiant le peintre de talent de seconde zone, il déplorait le discrédit dans lequel étaient tenues ses œuvres. L’auteur publia la même année, par antithèse, Des peintres maudits, qui devait justifier le premier volume en opposant les peintres trop honorés à ceux qui avaient été injustement ignorés par la critique et les marchands. Si Carrière partageait la position peu enviable d’usurpateur de la gloire avec Bonnat, Carolus-Duran, Meissonier, mais également Degas, Rops, Gustave Moreau et Ziem, le deuxième volume dressait le panégyrique d’artistes qui allaient occuper, en effet, les premiers rangs dans l’historiographie de l’art moderne : Cézanne, Daumier, Gauguin, Lautrec, Modigliani…


           Depuis quelques années, ce désintérêt, ou ce mépris, ont fait place à un renouveau des études sur l’œuvre singulière de Carrière. Et, comme souvent en ce qui concerne ce nouveau regard porté sur la production artistique de l’autre XIXe siècle, le regain est venu des Etats-Unis, grâce à la publication, en 1983, de la thèse de Robert James Bantens, Eugène Carrière – His Works and His Influence (Ph. D. diss. Pennsylvania State University, 1975), suivie en 1990 d’une nouvelle étude, Eugène Carrière. The Symbol of Creation. Cet intérêt nouveau a été relayé par des expositions consacrées soit au symbolisme, qui faisaient une belle place à l’artiste (Paradis perdus. L’Europe symboliste, Montréal, 1995), soit plus spécifiquement à Carrière (Strasbourg, octobre 1996 – février 1997, organisée par Rodolphe Rapetti).


 

           Couronnant ce mouvement paraît aujourd’hui le catalogue raisonné de l’œuvre de Carrière, c’est-à-dire, pour un peintre, l’équivalent pour un littérateur d’une édition critique des écrits dans la Pléiade. Il en va de ce catalogue comme des autres catalogues raisonnés : il s’agit ici essentiellement d’un instrument de travail pour les chercheurs dans ce domaine d’études, et non, bien sûr, d’un ouvrage de réflexion ou d’un livre de présentation sur ce peintre encore inconnu du grand public. Il est donc composé de fiches d’œuvres, classées chronologiquement et comportant très classiquement le titre de l’œuvre, la date, la nature du support, la technique, les dimensions, quelques précisions matérielles comme la présence d’une signature et un historique des ventes. Chaque œuvre est également illustrée en noir et blanc, dans un format quelquefois un peu réduit (certaines illustrations n’excédant pas quatre centimètres de côté). Fort heureusement, pour servir d’introduction à l’œuvre de Carrière, le catalogue raisonné proprement dit est précédé d’un hommage familial au peintre, rédigé par son arrière-petite-fille, et d’une présentation biographique et historiographique, signée de Rodolphe Rapetti, le spécialiste français de l’artiste. Ces deux études sont illustrées de photographies en couleurs, ou du moins ce qui peut en tenir lieu, concernant les œuvres d’un peintre qui très rapidement réduisit sa palette aux tons de terre et composa des tableaux presque monochromes à force de simplification de la gamme colorée. L’ouvrage est également accompagné d’un DVD, sur l’utilité duquel il est permis d’avoir des doutes. Présentant un film d’une trentaine de minutes, réalisé par Véronique Bonnet-Nora et produit par le musée d’Orsay, essentiellement composé de conversations avec quelques responsables culturels et le maître d’œuvre du catalogue, ce DVD est l’équivalent des séances vidéo qui offrent aux spectateurs harassés des grandes expositions, un espace de détente et le loisir de contempler enfin des images mobiles. Le support technique offrait sans doute d’autres possibilités, notamment d’indexation ou de répertoire iconographique, qui eussent mieux rempli leur rôle dans le cadre d’un catalogue que ce divertissement culturel, sympathique certainement, mais qui dormira dans un tiroir une fois visionné.


 


           Il en est de la redécouverte de Carrière comme de toutes les redécouvertes en histoire de l’art, et nous ne pouvons, sur ce point, que renvoyer à l’ouvrage fondamental de Francis Haskell, La Norme et le Caprice – Redécouvertes en art (Paris, Flammarion, 1986 [1976]). Sans doute serait-il bon, une fois encore, d’évaluer ce phénomène des réévaluations artistiques. Qu’est-ce qui justifie finalement que, à un moment particulier, un peintre tombé dans l’oubli est exhumé des bas-fonds de l’histoire et à nouveau placé sous l’éclairage des cimaises des salles d’exposition ? Tout aussi important sans doute, de telles réévaluations ne devraient pas faire croire à une justice immanente de l’histoire : si Carrière est, aujourd’hui, heureusement à nouveau accessible, combien d’autres peintres, et qui ne démériteraient sans doute pas à lui être comparés, demeurent dans les oubliettes ? Comme nous le faisions récemment remarquer à propos du catalogue sur Luc-Olivier Merson (lien : http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=657), ce phénomène de réévaluation, aussi nécessaire soit-il, ne doit pas faire perdre de vue la réalité complexe et la richesse de la production artistique qui restent encore, pour l’essentiel, méconnues. Carrière, pas plus que Merson, ne peut être considéré comme une figure isolée. Ils gagneraient au contraire à être confrontés à leurs pairs, à leurs prédécesseurs ou à leurs émules. Dans le cas de Carrière, à Aman Jean, à Charles Cottet, à Jacques-Emile Blanche, à Lucien Simon, à René-Ménard, à Helleu, à Ernest Laurent, à Hélène Dufau, à tant d’autres encore…


Sommaire 

 

Mon arrière-grand-père Eugène Carrière, par Véronique Nora-Milin, p. 9

 

Carrière « l’inclassable », par Rodolphe Rapetti, p. 15

 

Notices, par Alice Lamarre, p. 55

 

Addendum, par Alice Lamarre, p. 381

 

Annexes (Bibliographie, Liste des expositions, Chronologie, Index), p. 391