Bandinelli, Ranuccio Bianchi - Giuliano, Antonio: Les étrusques et l’Italie avant Rome, 195 x 234 mm, 416 pages, 441 ill., nouvelle présentation, ISBN 9782070121625, 29 euros
(Gallimard, Paris 2008)
 
Compte rendu par Vincent Jolivet, CNRS
(vincent_jolivet@libero.it)

 
Nombre de mots : 2161 mots
Publié en ligne le 2009-04-06
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
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       Cet ouvrage réédité par Gallimard, avec une préface de Jean-Paul Thuillier, a connu, par-delà sa fortune éditoriale (1), un singulier destin.

       Paru initialement en 1973 dans la prestigieuse collection L’Univers des Formes, dans quatre langues (2) différentes (italien, allemand, espagnol et français), comme l’avaient voulu André Malraux et André Parrot, il constitue le troisième volet d’une trilogie consacrée à l’Italie antique par Ranuccio Bianchi Bandinelli (3) qui le signa, en l’occurence, avec Antonio Giuliano, jeune collègue alors plutôt spécialiste du monde grec qu’il avait invité à le rejoindre, à partir de 1955, sur le chantier de la monumentale Enciclopedia dell’arte antica classica e orientale. Mais si les deux précédents volumes – L’art romain au centre du pouvoir (1969) et La fin de l’art antique (1971) – avaient suscité d’emblée un vif intérêt, dû à la réunion d’un savant à l’autorité reconnue et d’un éditeur réputé pour la qualité de ses publications, tel ne fut apparemment pas le cas pour celui-ci. Les deux précédents, en effet, avaient fait chacun l’objet, à l’échelle internationale, d’une vingtaine d’articles dans la presse non spécialisée et d’une quinzaine de comptes rendus dans des revues scientifiques ; pour ce troisième volet du triptyque, je ne suis parvenu à trouver que deux références (4) en langue allemande, l’une dans une publication non spécialisée (5), l’autre sous la plume de Gerhard Radke, dans la revue Gnomon (6).

       L’ouvrage, exclusivement consacré à la civilisation artistique (7) de l’Italie préromaine, à l’exclusion des mondes grec et punique, couvre une période chronologique comprise, pour l’essentiel, entre le XIIe et le tout début du Ier siècle av. J.-C. Son plan n’est pas classique, tant s’en faut, puisqu’il est formé de cinq parties composées chacune de un à cinq chapitres. Le premier traite de la Protohistoire dans toute l’Italie actuelle, mais aussi en Corse ; le deuxième, de la colonisation grecque dans ses rapports avec les peuples de l’Italie du Sud, de la Campanie à la Sicile ; la troisième, de l’Étrurie archaïque ; la quatrième, de l’Italie du Sud et de l’Étrurie aux époques classique et hellénistique ; la cinquième, de la fin des cultures italiques et étrusque consécutive à la conquête romaine, au lendemain de la guerre sociale. Un plan qui n’est donc ni strictement topographique, ni strictement chronologique (les deuxième et troisième parties traitent de la même période dans des secteurs différents de la péninsule) mais qui vise implicitement à y rechercher le terreau de cet art “plébéien” théorisé dans le premier – par ordre de parution – volume de la trilogie, L’art romain au centre du pouvoir : cet “art honorifique qui renseigne sur la position sociale des personnages qu’il représente”, totalement étranger, selon les auteurs, à l’art étrusque dont l’influence sur les productions artistiques de Rome “relève, hélas, de l’illusion romantique, de la fable historique” (p. 369).

       Peut-on donc souscrire à l’affirmation de J.-P. Thuillier - qui consacre du reste toute sa présentation aux découvertes récentes relatives au seul monde étrusque - selon qui “c’est bien l’art étrusque qui est au cœur du sujet” (p. 7) ? Probablement pas, puisque le propos des auteurs, qui ne lui concèdent aucun développement autonome par rapport à l’art grec (p. 27), était précisément de donner toute leur importance à ces “manifestations mineures [qui] ne sont ni moins intéressantes, ni moins importantes que les autres”, et jusqu’à eux très largement passées sous silence – celles, précisément, des peuples italiques (8). Un livre révolutionnaire, par conséquent, au sens propre du terme, dans lequel ses auteurs reconnaissent cependant leur dette envers quelques prédécesseurs, et tout particulièrement envers le travail pionnier effectué par Giuseppe Micali dans la première moitié du XIXe siècle (p. 18-19), notamment avec L’Italia avanti il dominio dei Romani (1810), auquel leur titre rend en quelque sorte hommage ; en revanche, l’article d’encyclopédie de Massimo Pallottino Civiltà artistica etrusco-italica, publié en 1962, puis en 1973 sous forme de volume, bien que signalé en bibliographie, ne fait ici l’objet d’aucune mention, peut-être parce qu’il était beaucoup plus centré sur l’Étrurie. Ils jugeaient du reste “prématuré de tenter une véritable histoire de l’art étrusque” (p. 18) – bien que cette synthèse ait été tentée, avant ou après eux, à une vingtaine de reprises à partir de celle, fondatrice, de Jules Martha en 1889 (9).

       Cette approche, reprise et développée par les nombreux disciples de Bianchi Bandinelli, a porté ses fruits dans de multiples domaines, et c’est en cela que l’ouvrage a conservé, comme le souligne à juste titre son préfacier, “toute son actualité”, en dépit du renforcement des positions d’une étruscologie jalouse d’une indépendance consacrée, en 1985, par l’“année étrusque”. Celle-ci, placée sous l’égide du pittoresque slogan publicitaire “Buongiorno, Etruschi”, suscita alors la publication de pas moins de 9 catalogues exclusivement consacrés aux Étrusques, sur lesquels les grandes expositions se sont du reste multipliées depuis lors dans le monde entier. Mais des expositions comme Prima Italia. Arts italiques du premier millénaire avant J.-C., qui s’est tenue en 1980-1981 à Bruxelles, ou L’art des peuples italiques. 3000 à 300 avant J.-C., à Genève et à Paris, en 1994, ou encore des ouvrages comme Italia omnium terrarum alumna. La civiltà dei Veneti, Reti, Liguri, Celti, Piceni, Umbri, Latini, Campani e Iapigi (collectif, Milan, 1988) n’auraient probablement pas été concevables sans ce travail pionnier.

       Une réédition – et celle-ci respecte apparemment tout à fait le texte de l’excellente traduction originale de Jean-Charles et Évelyne Picard (10) - n’est jamais une opération innocente, que ce soit dans le choix de réimprimer un ouvrage plutôt qu’un autre, dans le moment où cette réimpression  intervient et, surtout, dans les décalages parfois sensibles, comme c’est le cas ici, que peut présenter le nouveau livre par rapport à l’ouvrage d’origine, qu’ils soient le fait de son auteur ou de son nouvel éditeur. Le travail de recadrage, évidemment tout à fait nécessaire compte tenu des quelque 35 années écoulées entre les deux éditions, est bien éloigné, ici, d’une simple “nouvelle présentation”. Elle s’est traduite, en effet, par une opération de toilettage et d’allégement sensible par rapport au volume d’origine : si l’on peut trouver plus commode son format réduit d’un quart environ, le nombre des illustrations a été diminué dans la même proportion, et plusieurs appendices au texte ont été supprimés (plus que ceux portant sur l’origine des Étrusques, la documentation complémentaire illustrée ou l’inventaire de la tombe Barberini, on regrettera les grands tableaux synchroniques et le dictionnaire-index, qui permettaient au lecteur de mieux s’orienter dans une matière touffue ; demeurent l’appendice sur l’architecture, les indispensables cartes et l’index général). En revanche, le nouvel ouvrage comporte dix pages de mise à jour bibliographique reprenant les subdivisions de la bibliographie d’origine, qui seront d’une très grande utilité aux étudiants ou aux chercheurs ; de plus, à l’opposé de l’édition originale, la quasi-totalité des illustrations est en couleurs. Gageons aussi que les auteurs du livre auraient été satisfaits d’y voir figurer une reproduction de la tombe du Plongeur de Paestum, découverte alors assez récemment (1968) et mentionnée à plusieurs reprises dans leur texte, mais sans illustration ; cette réédition la propose à la p. 12.

       Certaines des ambiguïtés qui firent de cet ouvrage, à l’époque de sa publication, une sorte d’objet de lecture et d’étude non identifié, comme en témoigne la tiédeur de son accueil, se cristallisent dans son titre, que cette réédition aurait pu offrir l’opportunité de rectifier. Etruschi e Italici prima del dominio di Roma (c’est le seul volume de la trilogie dont le titre ne contienne pas le mot arte), ce n’est pas Les Étrusques et l’Italie avant Rome : si l’on peut à juste titre hésiter à dater le “dominio di Roma”, “avant Rome” est plus cryptique encore, ou plus inexact – tout comme dans le titre espagnol du volume, Los Etruscos y la Italia anterior a Roma ; quant à la mention de l’“Italie”, dont les auteurs rappellent opportunément (p. 21) qu’elle “ne fait partie du continent européen que pour un peu moins du tiers de sa superficie”, elle renvoie à un cadre géographique, et non humain. L’édition allemande, en revanche, est fidèle à la lettre et à l’esprit du volume  Etrusker und Italiker vor der römischen Herrschaft – ce que l’édition française aurait pu faire également avec un titre tel que Les Étrusques et les peuples italiques avant la domination romaine, ou, pourquoi pas, si l’on tenait à faire court, L’Italie avant Rome.

       Cette question du titre, qui pourra sembler marginale, recouvre en réalité un enjeu majeur, dans la mesure où elle est directement liée au double problème du contenu et de la cible d’un ouvrage qui pourrait aujourd’hui passer (comme le suggère le changement de dimension des caractères du titre en couverture, et son abrégé au dos du livre) pour exclusivement consacré aux Étrusques, évidemment pour des raisons, bien compréhensibles par ailleurs, de marketing éditorial : le “grand public” se satisfera aisément de cette belle réédition, et son complément bibliographique sera vite indispensable aux étudiants ou aux chercheurs ; mais ces derniers pourront à bon droit préférer retourner à l’édition originale pour ses annexes plus détaillées et ses illustrations plus nombreuses – en somme, ceux qui ne pensent pas, avec Luigi Polacco, que “libri come questi si leggono, non si studiano” (11), devront consulter deux ouvrages au lieu d’un.


 

Notes


 

(1) Une dizaine de rééditions ou de réimpressions en Italie entre sa parution et 2005 ; à cette date, il a même été distribué en Italie, avec les autres volumes de cette même série, pour l’achat d’un grand quotidien.

(2) Et non cinq, comme le prévoyait le projet initial de la collection : je n’ai pas trouvé trace, en effet, de l’édition de l’ouvrage en langue anglaise. 

(3) Sur ce savant, voir notamment M. Barbanera (dir.), Ranuccio Bianchi Bandinelli e il suo mondo, cat. d’expo., Bari, 2000, et M. Barbanera, Ranuccio Bianchi Bandinelli, Biografia ed epistolario di un grande archeologo, Milan, 2003.

(4) La chose est particulièrement étonnante pour les revues qui avaient consacré précédemment un compte rendu à chacun des deux précédents volumes : The Art Bulletin, Athenaeum, Biblioteca orientalis, Boletín del Seminario de Estudios de Arte y Arqueologia Valladolid, Classical Review, Greece & Rome...

(5) Deutsche Litteraturzeitung für Kritik 96, 1975, p. 616-619, que je n’ai pu consulter au moment de rédiger ce compte rendu.

(6) Gnomon 51, 1979, p. 53-56. L’auteur identifie d’emblée, à juste titre, la question centrale du volume comme “das Problem ‘Etrusker und Italiker’ ” ; on se reportera à son compte rendu, qui fourmille d’observations pertinentes.

(7) En ce sens, et en dépit de son intérêt intrinsèque, la “Table de Cortone”, découverte en 1992, et reproduite ici (p. 9), est dépourvue de tout rapport avec le véritable sujet du livre.

(8) Traités, selon les chapitres, par régions (Vénétie, Ligurie, Sardaigne et Corse, Sicile, Pouilles, Picenum, Campanie et Italie du Sud) ou par ethnies (Celtes, Étrusques).

(9) Mais ces ouvrages répondent à des niveaux différents de divulgation scientifique : P. Ducati (1927), H. Mühlestein (1929), G. Q. Giglioli (1935), P. J. Riis (1948), R. Bloch (1954), M. Pallottino (1955), M. Pallottino, H. et I. Jucker (1955), R. Bianchi Bandinelli, R. Peroni et G. Colonna (1963, Art étrusque et art italique, extrait des volumes III et IV de l’Enciclopedia dell’arte antica classica e orientale), V. Poulsen (1969), M. Moretti et G. Maetkze (1970), R. Bianchi Bandinelli et M. Torelli (1976 ; L’arte dell’antichità classica. Etruria, Roma), M. Cristofani (1978), R. Bianchi Bandinelli (1982, L’arte etrusca ; recueil d’articles posthume), T. Dohrn (1982), M. Torelli (1985), O. Brendel (1996), N. Spivey (1997) – pour ne citer que les principaux d’entre eux.

(10) Auxquels ne revient pas cependant la paternité de quelques expressions malheureuses, comme “peinture sur tuf” pour qualifier une fresque de Tarquinia, où les tombes sont toutes creusées dans le calcaire, à la p. 17, ou “blocs et tuf rocheux”, pour décrire la technique de construction des tombes de la nécropole du Crocefisso del Tufo d’Orvieto, à la p. 22.

(11) Dans Athenaeum 51, 1973, fasc. 1-2, p. 184-200 – c’est la dernière phrase de l’article. Par delà les réserves que suscitent généralement aujourd’hui, pour de multiples raisons, le savant padouan et sa production scientifique, et en passant sur le ton volontiers suffisant de sa prose, son compte rendu détaillé, qui traduit à la fois une fascination complète et un rejet absolu de l’auteur de ces livres – qui a manifestement le double défaut d’être aristocrate et Toscan (ibid., p. 200) – mérite aujourd’hui encore une lecture, ne serait-ce que parce qu’il met clairement à plat les raisons de son antagonisme scientifique et personnel avec le savant siennois. Ce dernier lui répondit par lettre que le nombre de signes et l’absence de notes était imposés par l’éditeur, et qu’il s’était plus particulièrement consacré à suivre la couverture photographique des objets, entièrement réalisée pour l’ouvrage ; méphistophélique, il avertit d’ailleurs Luigi Polacco de la parution imminente du troisième volume – “prevedo che il Suo dissenso sarà ancora più netto, ma mi ci rassegno” –, mais ce dernier n’en fit jamais de compte rendu (Barbanera 2003, op. cit., p. 354-356 ; la date de cette lettre doit être le 18 juillet 1973, au plus tôt, ou 1974, et non 1970).