AA.VV.: L’Empire des conquérants. 384 pages, 431 ill., cart., sous couv. ill., 195 x 234 mm. Collection L’Univers des Formes, nouvelle présentation (2008), Gallimard -étu. ISBN 9782070118878, 29 euros
(Gallimard, Paris 2008)
 
Compte rendu par Frédéric Payraudeau, Institut français d’archéologie orientale (le Caire)
(fpayraudeau@ifao.egnet.net)

 
Nombre de mots : 1218 mots
Publié en ligne le 2009-02-02
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=575
 
 

    La collection l’Univers des formes, publiée chez Gallimard depuis les années 1960 a tout de suite fait référence en matière d’histoire de l’art. Par son iconographie riche, en couleurs comme en noir et blanc, et ses textes rédigés par les plus grands spécialistes, elle s’imposait dans chaque domaine comme un manuel incontournable. Parallèlement elle fut pour ce qu’on appelait alors « l’honnête  homme » un outil de culture précieux. Les trois volumes Les Pharaons, consacrés à l’Égypte pharaonique, étaient épuisés depuis longtemps et la réédition de ces ouvrages est donc une très bonne nouvelle. Car il ne s’agit pas d’une simple réimpression, mais bien d’une actualisation partielle de l’ouvrage. Le format aussi a changé. Plus petit, l’ouvrage en devient plus maniable, conformément à son statut de manuel d’histoire de l’art. Ce changement de forme ne se fait cependant pas au détriment de l’illustration, dont la taille reste tout à fait satisfaisante.


    Après Le Temps des pyramides, réédité en 2006, le second volume, L’Empire des conquérants, est donc disponible. Il concerne l’art égyptien du Nouvel Empire (1550-1070 av. J.-C.), époque brillante où l’Égypte s’impose comme l’acteur principal dans le jeu politique au Proche-Orient et où son enrichissement permet un foisonnement artistique sans précédent. C’est de cette époque que date la plupart des grands sanctuaires thébains et abydéniens tels qu’on les connaît encore, ainsi que l’essentiel des tombes thébaines dont bien sûr les tombes royales de la Vallée de Rois. Si le grand public n’a guère de mal à identifier les monuments de cette période, c’est aussi à cause de la célébrité des pharaons des trois dynasties du Nouvel Empire, parmi lesquels il faut compter Thoutmosis III, Hatchepsout, Amenhotep III, Akhenaton, Toutânkhamon et Ramsès II. L’Égypte est entre 1450 et 1150 à la tête d’un véritable empire, s’étendant de la quatrième cataracte du Nil jusqu’à l’Oronte. Comme cela a été montré récemment par P. Grandet, cette expansion territoriale ne doit pas tant à la volonté impérialiste des pharaons, qu’à la nécessité de s’assurer le contrôle des voies commerciales approvisionnant le pays en main d’œuvre, en cuivre et surtout en étain [P. Grandet, Les pharaons du Nouvel Empire : une pensée stratégique (1550-1069 avant J.-C.), Monaco, Éditions du Rocher, 2008]. Le contrôle de ces routes commerciales et le tribut des cités soumises au Levant ont permis l’épanouissement exceptionnel des arts dans cette seconde moitié du IIe millénaire avant J.-C.

    Dans la première édition de l’ouvrage, chaque domaine avait été traité par un spécialiste dans l’édition originale de 1979. Les textes ont été repris à l’identique, mais il faut avouer qu’ils n’ont rien perdu de leur valeur.
    Le premier chapitre (p. 28-111), consacré à l’architecture, est traité par Paul Barguet, dont l’ouvrage de référence sur les temples de Karnak vient justement d’être réédité [P. Barguet, Le temple d’Amon-Rê à Karnak : Essai d’exégèse, IFAO, Le Caire, 2007, avec CD-Rom : compte rendu http://www.archaeolinks.com/histara/cr.php?cr=164]. Sont successivement présentés les temples divins, les temples de Millions d’années et les spéos, l’architecture urbaine. Comme le souligne l’auteur, c’est Thèbes, capitale religieuse et funéraire, qui donne le ton aux régions. On ajoutera que si les spéos de Ramsès II en Nubie présentent des particularités architecturales dues à leur emplacement, ils importent aussi en Nubie les modèles ramessides.

    Dans le second chapitre, Hans Wolfgang Müller évoque les bas-reliefs et la peinture (p. 113-199). Le Nouvel Empire est certainement l’apogée de la peinture égyptienne, tant dans les tombes royales que dans les tombes privées et les temples. Le riche corpus iconographique de la rive occidentale de Thèbes est mis à contribution pour dépeindre les différentes phases d’épanouissement de cette peinture, de l’expression libre et coloriste de l’époque thoutmoside aux exemples plus académiques de l’époque ramesside en passant par le maniérisme amarnien. H. W. Müller met par ailleurs bien en évidence la veine « naturaliste » qui parcourt toutes ces périodes.
    La statuaire fait l’objet du troisième chapitre, rédigé par Cyril Aldred (p. 201-263). Les mêmes tendances artistiques s’y manifestent. L’auteur s’appuie sur un nombre d’exemples restreint, mais significatif (statues d’Hatchepsout, de Senenmout, Amenhotep III, Akhenaton et Néfertiti, Ramsès II). Les différents types de statues privées (assises, accroupies) et royales (debout, assises, accompagnée) sont évoqués. La statuaire divine n’est pas négligée.
    Le quatrième et dernier chapitre, intitulé « les arts de métamorphoses », est consacré aux arts décoratifs étudiés par Christiane Desroches-Noblecourt (p. 265-337). Une large place y est faite à l’orfèvrerie (bijoux de la reine Âhhotep, trésor de Toutânkhamon). Cependant, c’est peut-être l’approche détaillée des petits objets de la vie quotidienne magnifiée par la technique des artisans égyptiens qui est la plus originale des parties de cet ouvrage. Cuillères à fard et fioles à parfums en verre, bois, calcite sont autant de manifestations d’un savoir-faire.

    Au final, on regrettera que seuls les arts funéraires soient un peu absents de l’ouvrage. Les tombes sont bien évoquées dans les chapitres I et II en ce qui concerne leur décor, mais leur contenu n’est guère traité, sinon pour les ouchebtis dans le chapitre IV. Cercueils et sarcophages, comme canopes et autres coffres, ont pourtant des exemples particulièrement intéressants de l’art égyptien ; on se reportera donc à l’ouvrage bien illustré de A. Dodson et S. Ikram, The Mummy in Ancient Egypt, Londres, 1998.

    Les annexes qui suivent (p. 343-367), n’ont pas été actualisées, ce qui est dommage, car cela aurait permis tout à la fois de corriger quelques petites erreurs et aussi de compléter par les découvertes récentes. Ainsi, sur le plan général de Karnak (p. 345), il faut corriger : le nom de la petite chapelle situé au nord de celle d’Osiris-héry-ib-pa-ished est inconnu, ce n’est pas celle d’Osiris Oup-ished, qui est identique à celle nommée « chapelle de Takélot » sur le plan. Les plans internes du temple d’Amon auraient pu être complétés par un plan des bâtiments de briques du Moyen Empire maintenant mieux connus : voir G. Charloux,  « Karnak au Moyen Empire, l’enceinte et les fondations des magasins du temple d’Amon », Karnak XII, 2007, p. 191-226.

    Une des nouveautés du volume consiste dans la bibliographie actualisée des pages 374-378. On y trouvera les références d’ouvrages récents sur l’histoire de l’art égyptien, notamment les catalogues des grandes expositions de ces dernières années sur Hatchepsout, Amenhotep III, Toutânkhamon ou les artisans de Deir el-Médina.
    Quelques illustrations nouvelles ont été ajoutées en début de volume, illustrant la présentation de Jean Leclant (p. 7-13). Elles correspondent à des découvertes plus ou moins récentes d’œuvres d’art du Nouvel Empire. On y trouve donc des objets des tombes du Bubasteion fouillées depuis trente ans par A. Zivie dans les années 1980, ou des statues royales et divines de l’époque d’Amenhotep III découvert dans les ruines du temple funéraire du roi au Kom el-Hettan par H. Sourouzian. On aurait pu corriger à cette occasion la légende de la figure de la page de titre (p. 3), car elle est malheureusement assez fréquente : il s’agit là, non pas du cercueil intermédiaire de Toutânkhamon, mais d’un des quatre petits cercueil-canopes du roi, usurpés d’un de ses prédécesseurs.

    Tel qu’il est, cet ouvrage reste un manuel incontournable pour tout étudiant en égyptologie, ou tout amateur d’histoire de l’art en général, soucieux d’assimiler les grandes lignes et de se renseigner sur les œuvres les plus représentatives de l’art égyptien du Nouvel Empire.