Breniquet, Catherine: Essai sur le tissage en Mésopotamie des premières communautés sédentaires au milieu du IIIe millénaire avant J.-C. Travaux de la Maison René-Ginouvès, vol. 5. 416 p., 109 fig., ISBN-13: 978-2701802350, 64 euros
(De Boccard, Paris 2008)
 
Compte rendu par Cécile Michel, CNRS
(cecile.michel@mae.u-paris10.fr)

 
Nombre de mots : 2340 mots
Publié en ligne le 2008-12-30
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=588
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L’ouvrage de Catherine Breniquet, professeur à l’Université de Clermont-Ferrand II, est issu d’une recherche menée par une archéologue privée de terrain suite à l’arrêt des fouilles en Irak depuis la première guerre du Golfe (1990). Plus qu’un « essai » comme le titre le laisse modestement entendre, il propose une superbe synthèse, rédigée dans un style clair et agréable, sur le filage et le tissage dans le Proche-Orient ancien. En effet, le mot Mésopotamie n’est pas à prendre ici dans son sens originel, strict, de « Pays-entre-les-fleuves », mais au sens large, tel qu’on l’appréhende volontiers aujourd’hui, couvrant une grande partie du Proche-Orient, de l’Anatolie à l’Iran et du Golfe Arabo-Persique au Kurdistan ; de plus, usant d’une approche comparatiste, l’auteur fait occasionnellement intervenir d’autres peuples tels les Grecs, les Étrusques, les Berbères, voire les Incas. La période couverte par cet essai est très vaste, depuis les premiers sédentaires vers 12 000 avant J.-C. à l’apparition d’États centralisés, au milieu du IIIe millénaire, avec successivement les empires d’Akkad et d’Ur III ; cette limite chronologique correspond à la mise en place de véritables manufactures. Pour étayer son discours, l’auteur utilise des sources très variées : restes archéologiques, textes, iconographie, analysées avec une approche comparatiste, utilisant par exemple l’ethnoarchéologie. Les multiples méthodes de traitement de l’information constituent la richesse de cette étude.

 

L’ouvrage s’articule en quatre grandes parties qui traitent successivement du vocabulaire lié au travail des fibres et des sources, des aspects techniques et archéologiques du tissage, de l’approche iconographique, des caractéristiques sociales, économiques et symboliques du travail du fil ; il est complété par une bibliographie de 24 pages. La première partie constitue une présentation très précieuse des principes et de la terminologie des techniques du filage et du tissage, des attestations archéologiques directes (restes de tissu) ou indirectes (empreintes de tissus et outils du tissage), des textes, des sources figurées et des études publiées sur le sujet. Il n’existait pas, jusqu’à présent, d’ouvrage traitant du thème dans son ensemble sans doute à cause du petit nombre d’échantillons de tissus découverts sur les sites du Proche-Orient : d’une part les conditions climatiques n’ont pas permis la conservation de ce matériau particulièrement périssable, d’autre part la taille souvent importante des chantiers et la richesse du matériel archéologique a entraîné un retard dans l’adoption de techniques modernes permettant la découverte et l’analyse des petits objets, tels les restes de tissus. Les plus anciennes fibres tissées sont végétales (principalement le lin), tandis que les étoffes en laine interviendraient à la fin du néolithique à Çatalhöyük. L’auteur distingue les attestations indirectes primaires (empreintes sur argile, bitume, métal…) des attestations indirectes secondaires (outils participant au tissage). Les nombreuses étiquettes d’argile découvertes à Kültepe et Acemhöyük en Anatolie centrale et datées du début du IIe millénaire, période postérieure à celle étudiée par l’auteur, confirment l’importance des informations relatives aux empreintes qui y ont été relevées : quelques-unes présentent par exemple des empreintes de sergé suffisamment claires pour qu’il soit possible d’en compter le nombre de fils de trame (cf. l’empreinte CS 698 publiée par N. Özgüç, Kültepe-Kaniš / Neša. Seal Impressions on the Clay Envelopes from the Archives of the Native Peruwa and Assyrian Trader Uur-ša-Ištar son of Aššur-imittī, Ankara, 2006, pl. 245). Pour les périodes plus anciennes, C. Breniquet relève majoritairement des toiles de tissages simples. Les métiers à tisser, faits principalement de bois, n’ont de même pas survécu au temps : seuls subsistent les traces négatives de leur présence tels les trous de poteaux, ou certains de leurs éléments fonctionnels comme les poids des métiers verticaux. Les textes apparaissent dans la seconde partie du IVe millénaire, à peu près en même temps que les sceaux-cylindres qui présentent des scènes miniatures largement exploitées dans ce volume. Ils témoignent d’importants mouvements de biens ayant pour conséquence la mise en place de pratiques administratives de plus en plus complexes ; le contrôle concerne à la fois les animaux d’élevage, la matière première (lin, laine et peaux) et les produits manufacturés. Les informations extraites des textes demeurent incomplètes : il n’existe par exemple pas de mot sumérien pour désigner le métier à tisser, et elles ne coïncident pas nécessairement avec celles offertes par les représentations figurées : on ne connaît pas le nom ni la composition du fameux kaunakès protodynastique, sorte de jupe constituée de volants de mèches superposés. Cette première partie montre bien la complexité du sujet et la prudence avec laquelle les différentes sources doivent être exploitées.

 

La seconde partie est consacrée plus spécifiquement au tissage et traite successivement des matières végétales et animales et de leur transformation, des techniques de filage et de tissage et de l’organisation du travail. Le lin fait partie des toutes premières plantes domestiquées (les graines de lin sont abondantes au Proche-Orient à partir du VIe millénaire) et les étoffes en lin sont bien attestées dans la documentation écrite du IIIe millénaire. C. Breniquet suggère que cette plante se cache derrière l’idéogramme sumérien še-giš-ì traditionnellement traduit par (huile de) sésame, car cette dernière céréale ne serait pas attestée au Proche-Orient avant la fin du IIIe millénaire. Il est vrai que l’identification de ce terme, dont l’équivalent akkadien est šamaššammū (racine smsm qui, selon certains serait à l’origine de notre sésame), est toujours l’objet d’un débat. Néanmoins, l’absence de graines de sésame dans les sites mésopotamiens ne semble pas être un argument suffisant étant donné la fragilité des graines de sésame et le manque de finesse des fouilles proche-orientales jusqu’à une époque relativement récente. En outre, les sources sumériennes et paléo-babyloniennes, en particulier l’Almanach du fermier (M. Civil, The Farmer’s Instructions, A Sumerian Agricultural Manual, Barcelone, 1994), documentent le cycle še-giš-ì qui s’applique parfaitement au sésame, semé au printemps et récolté à la fin de l’été, mais pas du tout au lin dont la croissance a lieu l’hiver (Bulletin on Sumerian Agriculture, volume II, Cambridge - U.K., 1985). L’utilisation de la laine se généralise entre le VIe et le IVe millénaire et s’impose en Mésopotamie comme l’élément de base de l’économie : laine, céréales et huile forment les trois éléments de la ration du travailleur. L’importance de ce matériau est perceptible à travers la richesse du vocabulaire sumérien et akkadien relatif aux variétés de moutons, aux objets façonnés en laine, qu’il s’agisse de vêtements ou de pièces d’ameublement. La découverte de nombreuses fusaïoles, souvent en terre cuite, témoigne du filage de la laine à l’aide d’un fuseau ou d’une quenouille. L’auteur évoque rapidement les teintures, abondamment mentionnées dans les textes, mais dont il est difficile aujourd’hui de saisir les nuances. À la bibliographie proposée à la fin de l’ouvrage, il est indispensable d’ajouter l’ouvrage magistral de D. Cardon, Natural Dyes : Sources, Tradition, Technology and Science, Londres, 2007. Dans son analyse des grandes catégories de métiers à tisser, C. Breniquet rejette l’idée traditionnelle d’un tissage exclusif sur métier horizontal et prouve l’usage de métiers verticaux à pesons (dont témoignent les nombreux pesons découverts en fouille) pour le tissage de la laine, dont la généralisation serait liée à l’apparition des premiers ateliers de tissage, et de métiers verticaux à deux ensouples attestés par les textes du Ier millénaire. L’apparition de vêtements formés de grandes pièces de tissu drapé au IIIe millénaire correspondrait à l’apparition du métier vertical. Ces tissus sont produits dans d’imposantes manufactures dépendant des institutions et employant principalement des femmes et des enfants, répartis en équipes dirigées par des hommes.

 

La troisième partie, et sans doute la plus innovante de cet ouvrage, traite des représentations figurées. Il n’existe pas, pour le travail de la laine, de scène similaire à la mosaïque de la Laiterie, découverte dans le temple de Ninhursag à Tell el-Obeid, datée du milieu du IIIe millénaire et qui présente le traitement du lait depuis la traite jusqu’au barattage et à la préparation des produits laitiers. Quelques bas-reliefs montrent des troupeaux d’ovins et une petite plaque de Suse datée du Ier millénaire représente une femme en train de filer. L’auteur s’est intéressée aux reliefs miniatures des sceaux-cylindres découverts sur les sites mésopotamiens ou à leurs nombreuses empreintes figurant sur des documents, des récipients, des étiquettes, des scellés… en argile. La grande majorité de ces reliefs dépeignent, selon les spécialistes de la glyptique, des scènes cultuelles et épiques. C. Breniquet propose d’y voir également des témoignages de la vie quotidienne et des activités artisanales ; elle y a découvert la totalité de la chaîne opératoire du travail du fil. Notons que ces activités artisanales peuvent parfaitement s’intégrer à des activités cultuelles. Sa lecture des représentations proposées par les sceaux-cylindres s’appuie principalement sur deux objets antiques orientalisants dont l’interprétation en lien avec le travail du fil est assurée. Il s’agit du lécythe dit « du tissage » découvert à Vari en Attique, attribué au peintre d’Amasis et daté du milieu du vie siècle av. J.-C. et du tintinnabulo en bronze de la tombe « des Ors » de Bologne daté de la fin du viie siècle. Par comparaison avec les scènes présentes sur ces deux objets, elle a pu identifier dans la glyptique mésopotamienne des IVe et IIIe millénaires les actions suivantes : arracher la laine sur le dos des moutons, la peser, l’étirer, filer avec la quenouille et le fuseau (scènes parallèles sur des vases peints de la Diyala), retordre le fil, ourdir sur un métier à pesons, tisser sur un métier horizontal (une seule représentation sur un sceau de Suse de l’époque d’Uruk), tisser sur un métier vertical, tisser sur un métier à ceinture, plier les étoffes tissées. Ces nouvelles interprétations semblent validées par l’existence de scènes complètes qui présentent plusieurs des séquences précédemment citées. Deux d’entre elles méritent une attention toute particulière car elles contredisent les études antérieures. Ainsi, quelques-unes des représentations de tissage sur un métier vertical avaient été préalablement interprétées comme la construction d’un temple, voire comme une scène agricole. Encore plus radicale peut-être est la nouvelle lecture proposée pour une cinquantaine d’empreintes de sceaux-cylindres protodynastiques traditionnellement comprises comme illustrant une scène de boisson au chalumeau. L’iconographie du banquet se résume, pour cette époque, généralement à deux individus en vis-à-vis soit pourvus d’un gobelet à la main, soit assis de part et d’autre d’un récipient d’où émergent des chalumeaux, en végétaux ou métalliques, sans doute munis d’un embout filtrant (des exemplaires en métal ont été exhumés sur plusieurs sites), leur permettant de boire la bière épaisse contenue dans la jarre. En ce qui concerne les scènes de la période protodynastique, l’auteur constate que les tiges qui émergent du récipient sont nombreuses et ne se dirigent pas vers la bouche des individus. De plus, au IIe millénaire, les véritables scènes de boisson au chalumeau présentent des hommes debout, portant l’embout à leur bouche afin d’aspirer la boisson ; ce motif apparaîtrait seulement à l’époque d’Akkad, par conséquent la majorité des scènes antérieures relèveraient de l’étirage de la laine. Les protagonistes sont des femmes, assises, et les autres tiges sortant du vase pourraient être des quenouilles fichées là en attendant d’être utilisées. L’association de ces représentations avec d’autres, clairement liées au travail du fil, confirmerait cette nouvelle interprétation. Bien que très séduisante, la lecture de ces sceaux par C. Breniquet laisse quelques questions en suspens : la forme du vase qui varie considérablement d’une représentation à l’autre est-elle adaptée à ce type de travail ? S’il s’agit de quenouilles, pourquoi certaines tiges supplémentaires qui émergent des vases semblent-elles courbes et pourquoi dans quelques cas sont-elles plus de deux (une quenouille par fileuse) ? Enfin, peut-on penser à une confusion, plus ou moins volontaire de la part des artistes, des différents motifs iconographiques ? À l’issue de sa démonstration, C. Breniquet note l’absence de scènes liées au travail du lin, en relation avec la teinture et la finition des tissus.

 

La quatrième partie, nettement plus courte, traite des représentations symboliques des activités liées au travail du fil. À partir de plusieurs études traitant de différentes populations, tels les Berbères d’Algérie au début du xxe siècle, l’auteur étudie quelques aspects symboliques du tissage. Intégré au cycle des activités saisonnières et agricoles, le tissage, qui relève du travail féminin (le fuseau est le symbole de la femme), est mis en parallèle avec le labour, propre aux activités masculines, le mouvement de la navette sur la chaîne rappelant celui de l’araire ; l’enlèvement du tissu évoque la moisson. Quelques scènes de sceaux-cylindres associent sur deux registres ces activités. L’ourdissage figure la naissance, tandis que le pliage du tissu démonté rappelle la mort, mais les outils de l’artisanat du fil découverts dans les tombes de femmes symboliseraient une renaissance dans l’Au-delà. Les fils croisés de chaîne et de trame représentent le lien social central qu’est le mariage et ce motif se retrouve sur de nombreux supports. Les dieux tissent également l’idéogramme de leur demeure, lieu de culte, é, « maison », rappelant le métier ou le tissu. Cette analyse ouvre la voie à une nouvelle lecture iconographique transposable sur bien d’autres thèmes.

La conclusion de l’ouvrage propose une synthèse chronologique des activités de tissage au Proche-Orient ancien. L’iconographie du tissage semble disparaître à la fin du IIIe millénaire alors que se mettent en place à Ur III les grandes manufactures de tissus employant milliers de personnes ; il n’y a pas de correspondance entre les différents corpus qui répondent chacun à une logique différente.

 

L’ouvrage de C. Breniquet, de lecture très agréable, présente donc une analyse érudite et très complète sur le travail du fil au Proche-Orient ancien. La pauvreté du matériel archéologique l’a obligée à multiplier les angles d’études, et toutes les sources disponibles sont prises en compte. L’accent a été mis sur la richesse du fonds documentaire iconographique représenté par les très nombreux reliefs miniatures des sceaux-cylindres à partir du IVe millénaire et sur les nombreuses empreintes de ceux-ci sur divers supports. C. Breniquet propose une nouvelle lecture de ces images qui ont un caractère figuratif mais non narratif et dont le sens, à caractère souvent symbolique, peut être interprété selon différents degrés. Cet ouvrage représente désormais une référence incontournable pour quiconque s’intéresse à l’artisanat textile ; conçu comme une recherche ouverte, il va servir de source d’inspiration à d’autres programmes de recherche, tel ceux du Centre for Textile Research à Copenhague (http://ctr.hum.ku.dk/).