Buora, Maurizio - Seidel, Stefan: Fibule antiche del Friuli, Cataloghi e Monografie Archeologiche dei Civici Musei di Udine, 9, 240 pp., 30 Ill. B/N, CD-Rom. 23 x 27 cm. ISBN: 978-88-8265-464-1, € 150,00
(L’Erma di Bretschneider, Roma 2008)
 
Compte rendu par Dominique Frère, Université Bretagne Sud
(dominique.frere@univ-ubs.fr)

 
Nombre de mots : 1593 mots
Publié en ligne le 2010-02-26
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=598
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    Maurizio Buora et Stefan Seidel dirigent cet ample travail de synthèse sur les fibules protohistoriques, romaines et médiévales du Frioul. Cette petite région des confins nord-orientaux de la République italienne représente une importante zone de frontière qui fut amplement marquée, dans l’Antiquité et au haut Moyen Âge, par un brassage entre influences culturelles méridionales et nord-alpines. En tant qu’objets à la fois utilitaires et décoratifs liés à l’habillement, les fibules représentent des témoins privilégiés de l’évolution des coutumes vestimentaires de part et d’autre de l’arc alpin oriental et des circulations de personnes et de biens. Dès la plus haute époque (VIIIe-VIe siècles avant Jésus-Christ), les fibules découvertes dans le Frioul attestent de relations avec la plaine du Pô et l’Italie centrale ainsi qu’avec les cultures celtiques cisalpines de Golasecca et transalpines hallstattiennes. Pour la période suivante, un ensemble important (16) de fibules dites « de Certosa » du Ve et du début du IVe confirme le rôle de carrefour que joue le Frioul entre le monde vénète et le monde celte. Un peu plus d’une dizaine de fibules laténiennes des IIIe-IIe siècles avant Jésus-Christ, marquent, par leurs lieux de découverte, l’existence, dès l’Âge du Fer, d’une importante voie d’échanges empruntant la partie navigable du fleuve Aussa/Torre qui permettait de structurer le commerce entre les ports adriatiques et les régions transalpines.

 

     Mais les fibules de l’Âge du Fer, sont, au total, peu nombreuses (49 en tout) et ce sont celles correspondant aux époques de la romanisation et de l’empire romain qui représentent la plus grande part du catalogue. Le musée d’Udine conserve ainsi trois fibules du type Nova vas datant du premier tiers du Ier siècle avant Jésus-Christ. La zone de production de ces fibules serait à fixer en Italie nord-orientale avec sans doute la localisation d’un atelier dans le territoire de la cité d’Aquilée. Pour la même période, sont attestée neuf fibules du type Nauheim et trois du type Schüsselfibeln. Les premières, datant de la seconde moitié du Ier siècle avant Jésus-Christ, sont caractéristiques de l’arc alpin nord-oriental et on peut supposer, pour quelques-unes d’entre elles, une production locale. Les secondes sont sensiblement de même datation et s’avèrent de mêmes caractéristiques que de l’arc alpin, peu diffusées en Italie centrale mais plus nombreuses en Europe centrale. Parmi les fibules de la Tène tardive, celles du type Almgren 65 s’avèrent d’une grande importance historique. Attestée entre le deuxième quart et le dernier tiers du Ier siècle avant Jésus-Christ, cette catégorie de fibules découvertes en très grand nombre dans l’aire vénéto-padane, marque un tournant à la fois technologique et économique. Il s’agit en effet d’une production de masse bénéficiant d’une ample diffusion grâce à un réseau de distribution très bien structuré. L’extraordinaire succès de cette fibule est sans doute à attribuer au fait qu’il s’agit d’un produit de grande qualité fabriqué en série et vendu à un prix attractif. Privée de plus de coloration culturelle locale, cette fibule pouvait plaire à une clientèle très diversifiée, accessoire de qualité d’un habillement inspiré de la mode romaine. Le musée d’Udine en conserve quatorze, hélas privées de leurs contextes d’origine.

 

     Les premières fibules à charnière sont celles dites Aucissa qui sont au nombre d’une cinquantaine au musée d’Udine et qui sont produites de l’époque augustéenne jusqu’à l’époque flavienne. Dans la vision traditionnelle des scientifiques de langue allemande, ces fibules, bien présentes dans les castra transalpins, sont portées en particulier par les militaires originaires d’Italie. Toutefois, les contextes funéraires du nord-est de l’Italie permettent de constater que les femmes (en particulier des classes moyennes) pouvaient aussi porter ce type de fibule qui représentait un mode d’expression de l’adhésion au mode de vie romain. Pour les fibules du début de l’époque impériale, dominent les 232 kräftig profilierten Fibeln (KpF) du musée d’Udine. Il s’agit d’un type de fibule à ressort protégé fabriqué en masse. Le grand nombre de ces fibules dans le Frioul, dont les trouvailles sont principalement concentrées dans trois sites (Strassoldo : 100, S. Giorgio di Nogaro : 23 et Sevegliano : 29), attestent d’une part de l’existence d’une production locale et d’autre part du rôle accru de cette région des confins septentrionaux de l’Italie dans les relations avec les provinces romaines de Norique et de Pannonie où ces fibules sont de même représentées en très grand nombre. Pour la période suivante, à partir de la seconde moitié du IIe siècle, les 52 fibules coudées témoignent d’un intense trafic de personnes et de biens entre le nord et le sud des Alpes orientales. Sachant que ces fibules n’appartiennent pas aux coutumes des populations locales, nous pouvons interpréter leur nombre relativement important comme le témoignage d’une forte présence militaire liée aux troubles de la fin du IIe et de la première moitié du IIIe siècle, dont l’attaque d’Aquilée en 238 par les troupes de Maximilien le Thrace. Les fibules à charnière de type Hrusica, attestées dans le dernier quart du IIIe et au IVe siècle, ont une aire de diffusion très limitée correspondant pour leur très grande majorité à l’arc alpin sud-oriental. Étrangement, cette forme est très proche du type Aucissa malgré le grand hiatus chronologique les séparant (200 ans). Cette fibule, a priori à usage masculin, s’avère de tradition régionale et est sans doute utilisée par les populations locales. Pour la même période, 8 fibules de type Bügelknopffibeln attestent au contraire de la présence d’une population étrangère, des soldats germaniques et leurs familles présents dans le Frioul entre la moitié du IVe et le début du Ve siècle. Toujours dans le contexte de l’armée romaine, 228 fibules cruciformes, qu’on rencontre en particulier dans les tombes masculines tardo-antiques, attestent de la permanence de troupes et de leurs familles dans le Frioul, la plus grande partie de ces objets provenant du territoire de Strassoldo.

 

     Les fibules du haut Moyen Âge sont quant à elles rares, limitées à quelques exemplaires, l’un de tradition germanique, trois de tradition gothique, trois de tradition lombarde et le dernier en forme de masque animal. Celui-ci correspond à un type diffusé du sud de la Scandinavie jusqu’à l’Italie septentrionale à partir du troisième quart du VIe siècle.

 

     C’est donc un vaste panorama d’une histoire régionale de l’évolution des fibules sur 1 500 ans qui est proposé dans cette œuvre collective réunissant les contributions d’une dizaine de chercheurs italiens, allemands et autrichiens (mais toutes sont en italien). Ces spécialistes signent les articles de la première partie, consistant en synthèses fort bien documentées et complètes sur chaque type de fibule. Les problématiques de la chronologie, de la répartition géographique, de l’usage de chacun des types sont abordées avec une documentation graphique et cartographique de qualité. Nous pouvons juste regretter l’absence, sur plusieurs cartes de répartition, des noms de lieux. Maurizio Buora est l’auteur de huit contributions. Hormis les études typologiques, l’une présente une historiographie de l’étude des fibules dans le Frioul et une autre s’intéresse à la signification des fibules en forme d’animaux. L’intérêt pour les fibules de la part des antiquaires remonte au XVIIIe, avec des dessins rares mais de grande qualité. Il faudra toutefois attendre les années cinquante du XXe siècle pour voir apparaître un premier article régional consacré aux fibules, qui, bien qu’hétéroclite, pose les bases de la recherche dans le domaine des éléments métalliques liés à l’habillement. L’ouvrage de Pier Giovanni Guzzo sur les fibules en Etrurie (1972) marque l’avènement réel d’études scientifiques consacrées à une culture matérielle autre que céramique. Dans les années 1980 se mettent en place des explorations systématiques de ce genre de matériel jusqu’à une époque récente où le riche dialogue entre chercheurs de l’Italie nord-orientale, de l’Autriche et de la Slovénie permet de reconnaître les axes fondamentaux de la distribution des fibules dans l’arc alpin oriental. Mais manquait une œuvre d’ensemble présentant les résultats de cette recherche internationale : tel est l’objectif de cet ouvrage que d’offrir un panorama général complet et articulé de l’évolution des fibules dans cette région des confins septentrionaux de l’Italie. Dans l’article sur les fibules en forme d’animaux, Maurizio Buora réfute l’idée qu’il ne puisse s’agir que de scènes de genre et propose quelques pistes de recherche. Les motifs animaliers pourraient faire allusion à des faits économiques, dans la mesure où le bestiaire choisi correspond aux animaux nobles du monde rural et aux animaux sauvages les plus communément chassés. Les fibules en forme de mouton et de chèvre peuvent faire référence au commerce connu à Aquilée (Strabon) de peaux et de bétail. En plus des interprétations religieuses, zodiacales et symboliques, l’auteur n’exclut pas la possibilité que nombre de ces fibules puissent faire référence aux noms de famille de leurs possesseurs (Aper, Capella, Pavo, Passer, Leo, Columba, Ursus, Gallus).

 

     La seconde partie de l’ouvrage, signée de Stefan Seidel (avec la collaboration de Massimo Lavarone), est constituée du catalogue de 921 fibules et fragments de fibules (dont 35 non identifiables) du musée d’Udine. Chacune de ces fibules fait l’objet d’une documentation graphique de très grande qualité consistant en deux ou trois dessins à l’échelle 2/3. Tous les détails des décors sont ainsi fort bien reconnaissables, le recours aux seuls dessins et non aux photographies s’avérant, pour ce type de petit matériel en métal, judicieux. Ces dessins, intelligemment présentés sur la page de droite, complètent à merveille les notices de la page de gauche, claires et concises. Manquent toutefois à celles-ci les fourchettes chronologiques proposées pour chacune de ces fibules. Le lecteur doit faire des allers-retours avec les articles de la première partie pour s’informer sur la datation de tel ou tel objet l’intéressant particulièrement.

 

     Enfin, la troisième partie consiste en trois éléments : une bibliographie importante, la concordance des numéros d’inventaire et des numéros du catalogue et enfin une présentation, avec carte détaillée, de chaque lieu de provenance.

 

     Cet ouvrage, destiné aux spécialistes et aux amateurs éclairés, est fourni avec un petit fascicule intitulé : « Habitus. Identità ed integrazione nel mondo antico attraverso lo studio delle fibule ». Il s’agit d’un manuel s’adressant à un public plus large pour l’initier au monde des fibules, chaque article, de deux ou trois pages, présentant un type de fibule replacé dans son contexte historique. Pour compléter l’ensemble, un DVD didactique présente un film d’une vingtaine de minutes abordant des thématiques aussi diverses que l’historiographie, la technologie, l’usage, l’intérêt historique, et l’évolution des fibules. Enfin, un dernier DVD offre, en format PDF, 35 articles parus dans des revues italiennes et allemandes et 13 cartes de distribution de différents types de fibules.