Buora, Maurizio (a cura di): Sevegliano romana, crocevia commerciale tra Celti e Longobardi, Cataloghi e Monografie Archeologiche dei Civici Musei di Udine, 10, 272 pp., Ill. B/N, 23 x 27 cm. ISBN: 978-88-88018-73-7. € 80,00
(Editreg, Trieste - L’Erma di Bretschneider, Roma 2008)
 
Compte rendu par Stéphane Bourdin, Université de Picardie-Jules Verne, Amiens
(stephane.bourdin@u-picardie.fr)

 
Nombre de mots : 1842 mots
Publié en ligne le 2010-12-20
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
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          La collection des Civici Musei d’Udine accueille un volume, sous la direction de Maurizio Buora, consacré aux fouilles et au matériel du site de Sevegliano, dans la basse plaine frioulane, sur le territoire antique d’Aquilée. Cette monographie, qui regroupe une trentaine de contributions, accompagne une exposition qui s’est tenue en 2008 à Bagnaria Arsa. Elle est présentée comme une synthèse de toutes les données connues sur Sevegliano, avec en particulier l’étude du matériel inédit découvert lors des fouilles de 1972, à l’exception des résultats des prospections géophysiques entreprises en 2008, qui ne sont qu’évoquées. Il est à noter toutefois que la publication ne prend pas en compte l’intégralité du matériel découvert sur le site, mais uniquement un échantillonnage significatif. L’ouvrage s’ouvre par une première partie consacrée à la présentation des fouilles réalisées, suivie d’une deuxième partie consacrée aux différentes catégories de matériel et d’une troisième partie regroupant quelques analyses archéométriques ; il se clôt par une ample bibliographie.

 

          La première partie s’articule en cinq courts chapitres, dus à Maurizio Buora et Cristiano Tiussi, qui présentent successivement les premières découvertes ponctuelles (p. 13-14), la campagne de fouille de 1972 (p. 15-17), puis celles de 1990-1993 (p. 18-35), de 2003 (p. 36-37) et de 2005 (p. 38-41). Outre la découverte de nombreux objets, en particulier des fragments d’amphores lors de labours dès le XIXe siècle, c’est surtout l’expansion du village qui conduit aux premières interventions, qui vont intéresser essentiellement plusieurs parcelles cadastrales situées au N-O de l’habitat. Ainsi, en novembre-décembre 1972, à l’occasion de travaux, sont mis au jour deux dépôts d’amphores, principalement des Lamboglia 2, ainsi qu’une structure quadrangulaire de galets, difficile à dater, mais que l’on considère, sur la base de la présence d’un as républicain et de sigillée italique, comme globalement contemporaine des deux dépôts. Ces fouilles s’accompagnaient de prospections, mais la provenance des objets (céramique grise, monnaies etc.) n’a pas été notée. Sur la base du matériel, on identifie en outre une fréquentation de la zone jusqu’à la fin de l’Antiquité.

 

          Par la suite, des fouilles ont eu lieu sur des parcelles adjacentes et ont révélé une situation comparable, avec plusieurs accumulations d’amphores, qui sont alors interprétées comme des comblements destinés à drainer le terrain et à en corriger les inégalités topographiques. Malheureusement, les niveaux supérieurs semblent avoir été détruits par les labours successifs. On retrouve donc une situation stratigraphique bien connue dans la basse plaine du Frioul, où la couche d’humus recouvre en général directement le fond des structures en négatif. Plusieurs concentrations de matériel sont cependant identifiées, ainsi que quelques structures, comme un puits au cuvelage de briques, construit dans le courant du IIe s. av. J.-C. et utilisé jusqu’aux IVe-Ve siècles ap. J.-C., deux tombes à incinération dans des urnes de pierre et peut-être des lambeaux d’une route, alignée sur la centuriation d’Aquilée. Le matériel permet de dater l’occupation du site du IIIe siècle av. J.-C. (avant la fondation d’Aquilée), jusqu’au VIe siècle ap. J.-C., mais son interprétation demeure malaisée. Sur la base du matériel découvert, qui comprend une grande quantité d’amphores, de monnaies et des fragments de décorations architectoniques, on suppose que ce secteur bonifié à la fin du Ier siècle av. J.-C. avait abrité notamment un marché et un sanctuaire de la fin du IIe siècle av. J.-C., formant une sorte de relais sur un itinéraire reliant Aquilée à la Carnie.

 

          La seconde partie, la plus développée, regroupe 22 chapitres, consacrés au matériel découvert. M. Buora présente ainsi les quelques vestiges d’une fréquentation antérieure au IIe siècle av. J.-C. (p. 45), la céramique à vernis noir (p. 66-78), la sigillée nord-italique et africaine (p. 83-91), quelques importations d’Asie Mineure (p. 127-129), les lampes (p. 173-179), le verre (p. 187-198), les fibules (p. 215-221) et les objets en os (p. 222). Giovanni Filippo Rosset étudie les décorations architectoniques (p. 46-65) et les timbres sur tuiles (p. 180-186). Miriam Fasano analyse la céramique à parois fines (p. 79-82), tandis que Giovanna Cassani étudie la céramique grise (p. 92-100), la céramique grossière (p. 101-118) et commune (p. 119-126) et un curieux objet identifié comme un « tastevin » (p. 213-214). On note enfin les contributions de Massimo Fumolo sur les amphores (p. 130-152) et leurs bouchons (p. 162-171), de C. Tiussi sur les timbres amphoriques (p. 152-161), de Daniela Sedran sur le mobilier métallique (p. 199-212) et de Massimo Lavarone sur les monnaies (p. 223-236).

 

          Le parti pris des auteurs varie. Certains présentent l’intégralité du mobilier disponible, en intégrant notamment des objets déjà partiellement publiés, tandis que d’autres ne proposent qu’une sélection. En outre, si certaines catégories d’artéfacts proviennent de contextes clairement identifiés (les amphores et la céramique en particulier), pour d’autres, comme les monnaies ou les objets métalliques, la localisation n’est pas toujours connue avec précision.

 

          On a découvert à Sevegliano plus de 250 fragments de terres cuites architectoniques correspondant à la décoration d’un édifice, probablement un sacellum ou un petit temple. Dans l’ensemble, ce matériel (plaques de couronnement du fronton, plaque de sima, corniches strigilées, plaques de revêtement, antéfixes etc.), que l’on peut dater de la fin du IIe siècle av. J.-C., rappelle sensiblement les décorations des temples d’Aquilée. Ces décorations, parfois déposées face contre terre, dans de petites fosses, semblent donc indiquer, sans qu’il soit possible de préciser davantage, la présence d’un sanctuaire extra-urbain, à 10 milles d’Aquilée, aligné sur les axes de la centuriation de la colonie. Plusieurs objets ont été mis en relation avec la présence d’un sanctuaire, en particulier un petit bronze de type « guerrier en assaut », qui rappelle des exemplaires du IIIe siècle av. J.-C. ou des fragments de statuettes de bronze (léonté, clava, pied...). Ce type d’offrande est abondant en Frioul, sans que les provenances soient toujours bien connues [1].

 

          Le reste du matériel indique que ce sanctuaire est aussi un lieu de marché. On a en effet récupéré plus de 500 fragments de céramique à vernis noir, en général des productions d’Etrurie septentrionale ou leurs imitations cisalpines et de la céramique à parois fines de la fin de la République et du début de l’Empire, importée d’Italie centrale. L’importance commerciale de Sevegliano est visible surtout dans l’abondance des amphores, qui ont dans un deuxième temps été remployées pour bonifier le terrain dans le but de récupérer des terres agricoles, à la fin de la République, mais probablement aussi à la fin du IVe siècle ap. J.-C. Il s’agit en grande majorité d’amphores Lamboglia 2 (dernier quart IIe siècle -v. 30-20 av. J.-C.), mais on trouve aussi des Dressel 6 A à partir du dernier tiers du Ier siècle av. J.-C. et toute la gamme des formes intermédiaires, des Dressel 6 B (produites en Italie du Nord du milieu du Ier siècle av. J.-C. au milieu du IIe siècle ap. J.-C) et des amphores ovoïdes adriatiques (début Ier siècle-v. 30 av. J.-C.). Les 39 timbres recensés apparaissent presque exclusivement sur les Lamboglia 2 et renvoient à des productions d’ateliers en grande partie déjà attestés en Vénétie, au Magdalensberg, à Ancône etc. 239 bouchons d’amphores ont été récupérés en 1990-1991, dans des niveaux de remblai ;  aucun n’est en association avec l’amphore qu’il fermait à l’origine. M. Fumolo en propose un classement typologique, fondé sur la technique de fabrication et la décoration.

 

          Cette datation de l’occupation du site est en grande partie confirmée par les monnaies. 526 monnaies ont été découvertes à Sevegliano, notamment grâce aux prospections. M. Lavarone montre que 60,8 % concernent la période préromaine (essentiellement des monnaies celtiques tardives du Norique, mais aussi trois monnaies hellénistiques) et républicaine (18 victoriats et des as), mais qu’on trouve également 86 monnaies du Ier siècle ap. J.-C., une trentaine des IIe-IIIe siècles et 84 du IVe siècle ap. J.-C. Durant toute l’époque impériale, le site est encore occupé, comme en témoignent les timbres sur tuile, qui renvoient à des ateliers actifs dans la région entre la fin Ier siècle av. et le Ier siècle ap. J.-C., les fragments de céramique sigillée, italique, orientale et africaine, les fragments de verre (coupe Isings 3, gobelets ovoïdaux Lazar 3.4.1 et 3.4.2, bouteilles Isings 50/51 et 51 etc.), les fibules etc.

 

          La troisième partie est consacrée à des études archéométriques, portant sur les trois sépultures découvertes, deux urnes cinéraires (Maria Romagnoli, p. 239-243) et une sépulture en amphore (Gaspare Baggieri, p. 244-246), ainsi que sur des échantillons de verre (Marco Verità et Marta Vallotto, p. 247-253) et des scories de fer (Alessandro Bachiorrini, p. 254-256).

 

          Ce volume apporte donc une grande quantité d’informations et fournit notamment d’utiles mises au point sur certaines catégories de matériel. Il manque cependant parfois une réflexion d’ensemble, une interprétation générale des données brutes. Les brèves considérations (en une page !) de M. Buora qui ferment le volume (p. 257 : Linee per un quadro dell’economia locale) ne suffisent pas à faire prendre toute la mesure de l’importance du site, mais surtout des problèmes qu’il pose. De la même manière, il aurait été souhaitable à l’issue de la présentation des campagnes de fouille, et notamment du chapitre de M. Buora sur Gli scavi degli anni novanta, qui ne fait que reproduire des extraits des carnets de fouille et n’est donc le plus souvent qu’une indigeste énumération de découvertes jour après jour, qu’on revienne sur la localisation et le phasage des différentes structures et des différents faits (qui semblent porter parfois des numéros d’US, ce qui ne facilite pas la compréhension). Il manque en effet une interprétation générale de la fonction du site et même de sa situation, centre mineur du territoire d’Aquilée, colonie latine déduite sur un territoire peuplé précédemment de Vénètes. Plus qu’une synthèse, cet ensemble de chapitres thématiques de très bonne tenue, fonctionne comme un catalogue et ne dispense malheureusement pas de la consultation des publications antérieures.

 

          On remarque enfin que le sous-titre invite à encadrer cette occupation de la fin de la République et de l’Empire, entre deux référents, les Celtes et les Lombards. La question des Celtes en Frioul n’est malheureusement pas exempte de polémique, dans la mesure où « l’héritage celtique » est parfois brandi par certains mouvements politiques régionalistes et xénophobes [2]. Or, dans le cas de Sevegliano, comme de la basse plaine frioulane dans son ensemble, force est de constater, de l’aveu même des auteurs (p. 53 et 257), que le peuplement est constitué majoritairement de populations que l’on peut considérer comme des Vénètes, ce que confirment notamment l’abondance de la céramique grise (production diffusée de la Lombardie à la Slovénie entre le IIIe siècle av. et le Ier siècle ap. J.-C.) ou la céramique commune de tradition locale, mais également certaines inscriptions, comme un graffiti sur une coupe. Cet objet est illustré dans le catalogue, mais il aurait sûrement mieux valu reproduire ou reprendre l’étude que M. Buora et A. Marinetti lui avaient consacrée [3] Parler de « Celtes », alors qu’on ne trouve que huit monnaies du Norique postérieures à la fondation d’Aquilée et que le matériel préromain (une pointe de lance et un fragment d’épingle du XIIe siècle av. J.-C. et trois fibules Certosa de la fin Ve-début IVe siècle) est extrêmement réduit, constitue davantage un slogan publicitaire qu’un acquis scientifique.

 

          Au-delà de ces quelques points de détail, cet ouvrage est donc une solide mise au point, une présentation d’une situation archéologique complexe, en grande partie détruite sans aucun contrôle par l’expansion urbaine, et d’un ensemble de matériel extrêmement riche. C’est assurément une étape utile dans la connaissance du peuplement de la basse plaine frioulane et de l’organisation du territoire d’Aquilée de l’époque républicaine à la fin de l’Antiquité.

 

 

[1] P. Càssola Guida, I bronzetti friulani a figura umana. Tra protostoria e romanizzazione, Rome, 1989.

[2] M. Avanza, Une histoire pour la Padanie. La Ligue du Nord et l’usage politique du passé, Annales HSS, janvier-février 2003, p. 85-107.

[3] M. Buora, A. Marinetti, Graffito su vaso da Sevegliano (Bagnaria Arsa), AN, 63, 1991, p. 61-92.