Lebrec, Yves: Jules Touzard, L'orient d'un prêtre voyageur. 119 p.
ISBN 978-2-86050-0234-4. 15 €
(Archives départementales de la Manche, Saint-Lô 2006)
 
Compte rendu par Matthieu Ghilardi, Université Paris 12 Val-de-Marne
(matthieughilardi@wanadoo.fr)

 
Nombre de mots : 1658 mots
Publié en ligne le 2007-08-27
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
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Ce magnifique ouvrage richement illustré et joliment présenté nous fait revivre l’aventure d’un religieux normand d’origine à travers divers pays de la Méditerranée orientale. De septembre 1911 à juin 1912, l’abbé Jules Touzard, accompagné notamment de l’un de ses élèves les plus attentifs, l’abbé Alphonse Tricot, parcourt l’Italie, la Grèce, l’Égypte, la Palestine, la Jordanie et de nombreuses autres régions du Proche-Orient actuel. De ce séjour, il nous reste mille cinq cent quatre-vingt-quinze plaques de verre stéréoscopiques (prises grâce à un appareil de type Vérascope Richard) ayant pour ambition de rendre compte au mieux des lieux sacrés de Terre Sainte grâce à l'impression de relief offerte par ce procédé. Ce patrimoine photographique, exposé aux Archives départementales de la Manche du 15 octobre 2005 au 28 février 2006, grâce à une mise à disposition de l’Institut catholique de Paris et à un important travail de numérisation, a fait l’objet du présent ouvrage. Yves Lebrec a compilé et commenté dans ces pages empreintes d’authenticité et d’émotion des clichés d’une qualité exceptionnelle.

En guise d’introduction, une présentation biographique complète permet de mieux faire connaissance avec l’abbé Jules Touzard, natif de Méautis dans la Manche (le 9 mars 1867). Ce catholique définitivement convaincu après la mort de son père, fut ordonné prêtre à Coutances au début des années 1890 mais c’est à Paris et à l’Institut catholique de Paris en particulier, qu’en 1905 sa carrière de professeur débute. Cet érudit, passionné de langues anciennes, finira par y enseigner en 1909 l’hébreu. Par la suite, il effectua quelques voyages dont le plus célèbre se déroula pendant les années 1911 et 1912 au cours duquel il rapporta sa fameuse collection de plaques de verre (qui fait l’objet cet ouvrage). À son retour en France, il reprit ses activités d’enseignement et se fit blâmer par la commission biblique du Saint-Office le 25 avril 1920 à cause de sa remise en question de l’attribution à Moïse des livres du Pentateuque (les cinq premiers tomes de la Bible). En 1927, il devint curé de Notre-Dame-de-la-Croix de Ménilmontant à Paris et en 1929 chanoine honoraire de la cathédrale Notre-Dame de Paris ; il mourut le 18 décembre 1938 à la clinique des Frères de Saint-Jean-de-Dieu de Paris des suites d’une longue maladie.

Son voyage en Orient débute dans la deuxième moitié du mois de septembre 1911 (entre le 20 et le 26) et le mène dans un premier temps à s’embarquer pour la Grèce depuis la ville de Naples en Italie, pays dont il prit des clichés à Rome (colonne de Marc-Aurèle, basiliques de Sainte-Marie-Majeure, Saint-Laurent-hors-les-Murs…) et à Amalfi (cathédrale Saint-André).

À Athènes, où il est accueilli par le directeur de l’Ecole française de l’époque, Maurice Holleaux, l’abbé Jules Touzard obtient de nombreuses lettres d’introduction et de recommandations pour la suite du voyage en Égypte ; il en profite également pour immortaliser le Parthénon. Malheureusement les clichés pris en Grèce sont peu nombreux car probablement perdus. La suite du voyage d’études conduit la caravane à se déplacer en Égypte vers le 10 novembre, et à remonter la vallée du Nil, depuis la ville du Caire et les pyramides de Guizeh jusqu’à Louxor et Assouan, terme du périple égyptien. Les nombreux trésors archéologiques photographiés témoignent, de la part de l’abbé, d’une passion pour l’histoire et l’archéologie de ce pays. Après être retourné au Caire puis avoir embarqué à Port-Saïd pour le port de Jaffa, il débarque en Terre Sainte et arrive à Jérusalem le 16 décembre 1911. Les photographies rapportées montrent le mur d’enceinte ouest de la ville et la Basilique de Bethléem ; il semble charmé par le mont des Oliviers, depuis lequel il ne se lasse d’observer la ville de Jérusalem à divers moments de la journée ; malheureusement aucun cliché ne permet d’en rendre compte. Le 25 décembre 1911, il eut le privilège de célébrer la messe de Noël dans la grotte de la Nativité à Bethléem : ce fut pour lui l’occasion de découvrir avec une vive émotion ce rituel religieux dont son carnet de voyage rend compte avec une très grande précision. L’étape suivante du voyage amena l’abbé Touzard à se déplacer successivement en Palestine et au Sinaï du 1er au 9 février 1912, et autour de la mer Morte du 12 au 18 février ; des lieux de culte furent de nouveau photographiés à cette occasion : le couvent de Mar Saba et la citadelle de Massada en firent partie. Les sites archéologiques et les édifices religieux sont les cibles préférées de Jules Touzard, qui prend également le soin de photographier les instants de rencontre, de repos, de prière et de la vie quotidienne. À la page 72, une photo émouvante de l’abbé en plein recueillement sur la route du Serbal (le 15 mars 1912), au pied du Sinaï, laisse transparaître sa foi sans faille. Le retour à Port-Saïd puis à Jérusalem est marqué par la prise de nouveaux clichés et l’on peut notamment voir l’intérieur de la porte de Damas à la page 77 et une vue depuis la tour des bénédictins allemands sur la ville à la page 79. La Jordanie et la Palestine sont les pays qui furent ensuite visités à compter du 9 avril : Jéricho et la vallée du Jourdain sont à ce sujet largement illustrés. Aux pages 90 et 91, des prises de vue d’une grande netteté permettent de mieux faire connaissance avec le fleuve le long duquel le Christ fut baptisé et où la rencontre avec des pèlerins russes fut immortalisée. En Jordanie, le tombeau d’Ed-Deir à Pétra est également détaillé, les différents clichés montrent que l’auteur a souhaité bénéficier de différents éclairages et d’angles de prise de vue pour rendre compte de la majesté du lieu. La dernière étape de l’aventure fait connaître les paysages et autres lieux saints de Syrie, du Liban et de Constantinople (Empire ottoman, actuelle Turquie). Des scènes de la vie courante (jour de marché à Damas -p.107-, une scène de rue -p.108- et un café de Damas -p.109-) sont prises sur le vif et sont autant de témoignages sur les activités quotidiennes des populations locales. La Corne d’Or (p.115) et la Mosquée Sainte-Sophie (p.114), symboles de la ville d’Istanbul, sont mises sur plaques stéréoscopiques et permettent de découvrir la capitale ottomane dans son intimité : l’abbé Touzard nous fait découvrir des lieux chargés d’histoire et prend le soin de le faire avec une profonde humilité. À la page 117, l’intérieur de la mosquée de Sultan Ahmet dite la « mosquée bleue » est photographié : les jeux de lumière dans les vitraux font rayonner le centre de l’édifice et il faut y voir la volonté de l’abbé Touzard de jouer une fois de plus avec les jeux de lumière.

L’ensemble des plaques stéréoscopiques rassemblées par Yves Lebrec dans cet ouvrage qui fait l’apologie des lieux saints visités par notre religieux témoigne d’une maîtrise photographique évidente. L’exposition, les jeux de lumière ainsi que la mise en valeur des unités paysagères et des populations rencontrées sont autant d’indices qui permettent de constater les qualités d’artiste de l’abbé Touzard dans le domaine.

L’œil du géographe :

À travers les magnifiques clichés rapportés, cet ouvrage invite plus qu’au voyage en Terre Sainte. Il autorise également des études de géographie humaine et ethnologique. À titre d’exemple, il convient de citer tout particulièrement la page 42 où une vue des paysages depuis le sommet de la pyramide de Chéops, en Égypte, révèle un paysage composé de champs irrigués à perte de vue et de maisons éparses. Un siècle plus tard, au début du XXIe siècle, la situation est tout autre et impose au regard une urbanisation galopante de la ville du Caire, dont les faubourgs les plus excentrés viennent désormais coloniser le pied des plus célèbres pyramides d’Égypte. De précieux renseignements nous sont également donnés sur le type d’agriculture pratiquée dans la vallée du Nil ainsi qu’au Proche-Orient. Les villes de Jérusalem, de Damas et de Constantinople sont photographiées à partir de points topographiquement hauts, situés en périphérie urbaine : ils permettent de juger de l’extension du bâti, l’approche géographique y est évidente. Outre l’intérêt urbanistique, l’attrait ethnologique est certain : les traditions vestimentaires des différents groupes ethniques photographiés par l’abbé Jules Touzard sont également mises en valeur à travers cet ouvrage. Même s’il apparaît extrêmement difficile de choisir tel cliché plutôt qu’un autre, notre choix s’est porté sur les pages 82 et 87 où les « groupe[s] d’africains » et de « bédouins » traduisent cette diversité vestimentaire propre à chaque groupe ethnique.

Avis final :

Cet ouvrage est à mettre en toutes les mains : les plus jeunes y trouveront certainement une invitation au voyage et à la découverte des paysages et des lieux saints de la Méditerranée orientale tels que l’on pouvait les voir au début du XXe siècle ; les autres générations y verront un magnifique témoignage visuel de lieux aujourd’hui défigurés par le tourisme de masse et dont l’auteur nous rend une image quasi-originelle. Feuilleter cet ouvrage nous donne envie d’aller consulter l’ensemble des mille cinq cent quatre-vingt-quinze plaques de verre stéréoscopiques pour se replonger dans l’ambiance de l’épopée de l’abbé Jules Touzard et de revivre pas à pas son itinéraire, comme si nous faisions partie intégrante de sa caravane. Enfin, les passionnés d’histoire et d’archéologie trouveront également leur bonheur dans ce livre qui révèle de nombreux sites archéologiques majeurs de Méditerranée orientale tels qu’ils étaient avant le développement urbain du XXe siècle : le Parthénon d’Athènes, les pyramides de Guizeh, la mosquée Sainte-Sophie à Istanbul, le théâtre antique de Jerash… sont ici cités à titre d’exemple.

Sommaire :

p.9 : Avant-propos de J.F. Le Grand, sénateur de la Manche, Président du Conseil Général

pp.10-25 : Introduction

     pp. 10-14 : Biographie

     pp.15-19 : Présentation de l’itinéraire de voyage

     pp.20-24 : Présentation du matériel utilisé

     p.25 : Glossaire

pp.26-117 : Étapes du voyage

     pp.28-35 : L’Italie et la Grèce

     pp.36-53 : L’Égypte

     pp.54-59 : Jérusalem et Bethléem

     pp.60-75 : Excursions en Palestine et au Sinaï

     pp.76-87 : Retour à Jérusalem

     pp.88-103 : Excursions en Jordanie et en Palestine

     pp.104-117 : Le voyage de retour : Syrie, Liban, Constantinople

pp.118-119 : Notices biographiques/nécrologiques et références bibliographiques