Chankowski, Véronique: Athènes et Délos à l’époque classique. Recherches sur l’administration du sanctuaire d’Apollon délien.
BEFAR 331.
Format: 21 x 29,7 cm, 588 p., 5 photographies, 1 planche au trait in fine
(Ecole française d’Athènes, Athènes 2008)
 
Compte rendu par Fabrice Delrieux, Université de Savoie
(fabrice.delrieux@univ-savoie.fr)

 
Nombre de mots : 1291 mots
Publié en ligne le 2009-06-28
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=602
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Site antique sans doute le plus connu des Cyclades grâce aux fouilles systématiques conduites par l’École française d’Athènes depuis la seconde moitié du XIXe siècle, Délos est à l’origine d’une bibliographie des plus abondantes. S’il ne saurait être question de rappeler ici tout son contenu, nous retiendrons au moins qu’elle a donné lieu, dans le courant du XXe siècle, à plusieurs synthèses, chacune consacrée à une période de l’histoire du sanctuaire. Ainsi nommera-t-on, dans l’ordre chronologique des parutions, Délos primitive et archaïque publié par H. Gallet de Santerre en 1958 et consacré à l’histoire de Délos avant le Ve siècle av. J.-C., Délos, colonie athénienne de P. Roussel dont le contenu, paru en 1916 (réédité et enrichi en 1987), s’intéresse aux événements postérieurs à 167 av. J.-C., ainsi que Délos indépendante publié par Cl. Vial en 1984 et dédié à la période 314-167 av. J.-C. Aussi curieux que cela puisse paraître, aucune étude d’ensemble comparable à ces travaux n’a en revanche été réalisée sur les siècles les plus fameux de l’histoire de l’île, ceux de l’époque classique. J. Coupry avait prévu de combler cette lacune dans un ouvrage dont le titre aurait dû être Athènes et Apollon Délien. Recherches sur l’histoire de Délos de l’époque de Pisistrate à l’époque d’Alexandre. Le temps lui manqua malheureusement ; la synthèse tant désirée semblait donc devoir rester encore longtemps à l’état de projet. Cela n’est plus le cas aujourd’hui.

Comme son titre l’indique, l’ouvrage publié par V. Chankowski est une histoire de l’administration du sanctuaire d’Apollon délien à l’époque où celui-ci était sous le contrôle des Athéniens, depuis la fondation de la Ligue de Délos en 478 av. J.-C. jusqu’au départ de ces derniers en 314 av. J.-C. Sans négliger les sources littéraires et archéologiques, l’auteur a bâti l’essentiel de sa réflexion d’après les actes administratifs athéniens du sanctuaire gravés sur pierre pendant environ un siècle. Grâce à ces documents, publiés pour la première fois par J. Coupry en 1972 dans la série des Inscriptions de Délos (t. 2, nos 89-104. Période de l’Amphictyonie attico-délienne : Actes administratifs), V. Chankowski a remarqué qu’il était possible « de définir précisément le statut de l’île de Délos, mais également de mettre en évidence la progressive élaboration, par l’autorité athénienne, d’un système administratif, financier et économique qui, parallèlement à la construction idéologique et religieuse élaborée par Athènes dans le cadre de sa politique impérialiste, rend compte des innovations introduites en Égée au cours de la période classique » (deuxième de couverture). L’obtention d’un tel résultat bouscule l’idée ancienne selon laquelle le sanctuaire de Délos aurait été « le centre d’une ancienne amphictyonie fondée sur la syngeneia ionienne, active dès l’époque archaïque et peu à peu monopolisée par Athènes » (p. 3). En réalité, à l’époque classique, celui-ci « ne comporte nulle dimension amphictyonique mais se trouve totalement intégré à la sphère administrative athénienne. Il constitue, en quelque sorte, une excroissance des sanctuaires attiques sur le plan administratif » (p. 3). Très novatrice, cette thèse a vu le jour non sans difficultés.

Tout d’abord, comme le soulignait déjà J. Coupry (Inscriptions de Délos, t. 2 [1972], p. 55), les textes épigraphiques utilisés ici forment un dossier « désespérant, livrant trop pour qu’on puisse renoncer à interpréter, trop peu pour qu’entre les jalons que l’on plante les chemins soient un peu sûrs ». Le fait est que les documents sont, pour beaucoup, parvenus jusqu’à nous dans un mauvais, voire un très mauvais état de conservation (il suffira pour s’en convaincre de regarder les pauvres vestiges proposés dans les planches photographiques I à V). De plus, non seulement le matériel ne couvre pas la totalité de la période embrassée, mais celui-ci est inégalement réparti dans le temps. Ainsi, le texte le plus ancien actuellement connu date de 434/3 et le plus récent de 345/4. Par ailleurs, la documentation est plus abondante au IVe siècle qu’au siècle précédent. Dans tous les cas, les lacunes sont si importantes qu’elles « ne permettent que rarement des rapprochements » (p. 2). D’où le recours indispensable aux sources littéraires et, dans une moindre mesure (car peu fournies encore pour la période classique), archéologiques évoquées plus haut.

Articulant son ouvrage en quatre grandes parties, V. Chankowski étudie tour à tour l’origine de l’autorité athénienne sur le sanctuaire de Délos (p. 5-49), l’intégration de ce dernier à l’empire athénien (p. 51-146), l’administration des lieux par les Athéniens à travers les collèges d’amphictyons (p. 147-273), l’activité économique du sanctuaire tout au long de la période classique (p. 275-376). Ce cheminement, éclairant à la fois l’histoire de Délos et celle d’Athènes, montre notamment que c’est à ce moment essentiel qu’ont été posées les bases du développement ultérieur du sanctuaire. Celui-ci tomba, semble-t-il, sous le contrôle des Athéniens en 478 av. J.-C., une domination plus ancienne relevant « en grande partie de la propagande et du mythe » (p. 380). Sans doute la raison de cette mainmise est-elle à chercher dans le trésor de la Ligue conservé dans le temple d’Apollon et placé sous la responsabilité de l’hégémôn des alliés (p. 42). Important alors dans l’île des méthodes de gestion éprouvées dans les sanctuaires de l’Attique, les Athéniens ont ainsi jeté les bases « d’un système d’exploitation rationnel des ressources du sanctuaire dont bénéfici(èrent) les Déliens de l’Indépendance » (p. 380). Dans le même temps, comme une suite logique à cette position privilégiée, ils tentèrent, du moins jusqu’à l’expulsion ratée des Déliens en 422, d’intégrer l’île d’Apollon au territoire de leur cité (p. 53 sq.). Leur projet ayant échoué, ils durent par la suite composer plus avant avec ces derniers dans l’administration du sanctuaire, en particulier au IVe siècle av. J.-C. (p. 158 sq.). Cela étant, l’influence d’Athènes continua à peser sur les destinées de l’île car, si les ressources de celle-ci n’étaient pas de nature à satisfaire les appétits financiers de l’Attique, le prestige de son sanctuaire (exprimé par ses fêtes restaurées, comme les Délia, et ses constructions nouvelles, comme le Néôrion) ne pouvait que servir celui des Athéniens (p. 273). Pour y parvenir à moindres frais, il était nécessaire que le patrimoine sacré d’Apollon délien fût administré avec efficacité, selon des règles éprouvées sur le continent (p. 339 sq.). Les effets bénéfiques de cette gestion assurèrent son renom et sa pérennité après le départ des Athéniens de Délos en 314. Ainsi, contrairement à ce que l’on a longtemps pensé, nombre de taxes sacrées attestées chez les Déliens à l’époque hellénistique (p. 323 sq.) ont vu le jour durant l’époque classique. Sans doute le phénomène s’est-il même étendu à d’autres endroits, comme à Cos par exemple (p. 300). Se pose alors la question de l’influence athénienne dans le monde grec, « non pas tant en termes d’expansion territoriale que de diffusion des savoirs et des techniques » (p. 385).

À l’issue de cette riche réflexion, l’ouvrage de V. Chankowski s’achève par un précieux corpus épigraphique regroupant les 55 actes administratifs athéniens du sanctuaire de Délos gravés à l’époque classique (p. 397-521). Ne se limitant pas à une simple réédition des textes tels que J. Coupry les a publiés en 1972, V. Chankowski a réalisé à cette occasion un très important travail de révision des documents. Outre une relecture de la plupart d’entre eux directement sur les pierres, l’auteur a ainsi apporté non seulement quelques corrections aux restitutions passées, mais a procédé à un reclassement chronologique des documents. Tous ont également fait l’objet d’une traduction en français.

Athènes et Délos à l’époque classique, par le précieux matériel mis en œuvre et l’usage pertinent que V. Chankowski en a fait, est donc un livre important avec lequel tout chercheur des choses de Délos aux Ve et IVe siècles av. J.-C. devra compter. La lacune relevée, au début de ce compte rendu, entre les synthèses de H. Gallet de Santerre et de P. Roussel est désormais comblée.