Tarrête, Jacques - Le Roux, Charles-Tanguy (dir.): Le Néolithique. Archéologie de la France, 24cm x 28 cm, 430 pages, ISBN : 978-2-7084-0801-2, 88 euros
(Picard, Paris 2008)
 
Compte rendu par Walter Leclercq, Université Libre de Bruxelles
(wleclercq@gmail.com)

 
Nombre de mots : 2033 mots
Publié en ligne le 2009-06-08
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=615
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            Cet ouvrage, rédigé sous la coordination de Jacques Tarrête et Charles-Tanguy Le Roux, présente une synthèse des connaissances sur le Néolithique en France au cours de ces dix dernières années. Il a réussi le pari difficile de combiner un texte scientifique, agrémenté de nombreux renvois bibliographiques, qui intègre tant les nouvelles méthodes d’analyse que les diverses réflexions en cours, à un texte richement illustré ouvert à un large public par sa lisibilité aisée et ses explications sur les méthodes utilisées en archéologie.

 

            La structure de ce livre est essentiellement basée sur l’homme du Néolithique et ses relations avec son environnement naturel, la mort et les « divinités ». C’est la raison pour laquelle la première partie se penche sur l’évolution des relations entre l’homme et le monde qui l’entoure. Néanmoins, avant de rentrer directement dans le sujet, le livre développe les différentes méthodes d’analyses, notamment la dendrochronologie et le radiocarbone. Utilisées au début à outrance sur de nombreux échantillons, et ce sans réflexion préalable, la tendance s’est inversée à l’heure actuelle en faveur d’une plus grande rationalité par le biais de raisonnements à partir de diagrammes cumulatifs.

 

            Les dernières populations mésolithiques de chasseurs-cueilleurs et les premiers hommes du Néolithique ont côtoyé un milieu boisé caractérisé par une chênaie avec des spécificités régionales. L’arrivée des premiers agriculteurs néolithiques n’a pas entraîné une profonde dégradation du milieu au Néolithique ancien, et ce suite à des défrichements limités, qui s’accentuent seulement au Néolithique moyen. La rupture avec l’équilibre écologique se produit dans la phase finale avec une expansion des activités agro-pastorales. Il est évident que l’impact de l’homme sur son milieu peut fluctuer selon les régions. En effet, durant les phases ancienne et moyenne, l’apport en nourriture se base non seulement sur la culture à laquelle s’ajoute la chasse, mais aussi sur la cueillette des plantes. Cette exploitation aura un double impact sur la faune et la flore : une diminution de certaines espèces de grands mammifères (ou la diminution de leur aire de répartition), mais également un développement des espèces de végétation basse, tels le campagnol et les espèces anthropophiles.

            On remarque que la chasse s’amenuise souvent en période d’extension de la colonisation, intégrant des zones en marge des principaux centres de peuplement. La chasse garderait néanmoins un éventuel rôle de protection des troupeaux et des cultures et revêtirait également un rôle symbolique de différenciation sociale, une fois l’élevage implanté. Celui-ci arrive, notamment avec la chèvre et le mouton, par deux axes majeurs de diffusion, respectivement le littoral méditerranéen et l’Europe danubienne, vers 6500-5500 av.J.-C.

            Il est difficile d’apporter des éclaircissements précis sur l’homme du Néolithique, car, à défaut de corps, la seule source d’informations se compose des vestiges osseux. Si ces derniers donnent des renseignements parcimonieux sur l’organisation sociale, ils fournissent tout de même des indices sur les éventuels travaux effectués, ainsi que sur les opérations pratiquées sur les corps (trépanations,...) et leurs implications communautaires.

 

            D’autres éléments nous sont tout de même parvenus grâce à l’archéologie, permettant de mettre en exergue une notion d’habitat, objet de la seconde partie, et de mettre en évidence le mode de vie, l’architecture et la structure sociale qui en résultent. Une dichotomie s’installe entre les structures du Nord et celles du Sud de la France, le cas des stations lacustres devant être isolé. Dans la partie septentrionale, il semble que la colonisation rubanée ait préféré les terrains lœssiques et les vallées. La fréquentation des zones forestières et des plateaux est largement attestée par les découvertes d’objets épars, parfois sans que l’on puisse définir la nature de ces occupations. On observe une architecture domestique relativement constante : une construction tripartite à ossature en bois constituée de cinq rangées de poteaux, aux murs de terre. Ce type de maison longue connaîtra une légère évolution avec l’apparition des murs porteurs, sans que disparaisse la tripartition devenue inutile. Il est évident que certaines variantes existent, reflétant des préoccupations d’ordre économique ou pratique en fonction du nombre de personnes occupant l’espace domestique. Par l’apparition, dans certains cas, de petites maisons en parallèle avec les unités tripartites, on pourrait noter des modifications profondes de la structure sociale, voire familiale, ainsi que l’appartenance culturelle des populations.

            L’habitat lacustre, quant à lui, est un phénomène à isoler des autres structures d’habitats. Les raisons d’une telle installation des personnes, loin des milieux forestiers et agricoles, ont fait couler beaucoup d’encre. L’hypothèse défensive est une des explications plausibles, l’eau devenant un rempart naturel sur plusieurs fronts, un seul accès étant aménagé vers le village.

 

            Contrairement au Nord de la France où les unités domestiques sont plutôt homogènes, la structure d’habitat du Sud est relativement variée, reflet éventuel de la géographie locale. Une seule constante se dégage légèrement : la présence de fossés autour de l’habitat, qui perdure jusqu’au Néolithique final. Si la phase moyenne de cette période n’a livré que très peu de traces d’occupations, leur présence étant nulle à l’intérieur des enceintes, il est possible en conséquence que ces dernières aient pu jouer le rôle de lieu de rassemblement à des fins cultuelles ou commerciales.

 

            La troisième partie de cet ouvrage traite des productions de l’homme du Néolithique de la matière première à leur fabrication. Symbole de cette période, les lames en pierre polie évoluent peu au cours de cette période, contrairement aux modes d’acquisition, changements qui coïncident avec les trois grandes phases du Néolithique. Si, à la phase ancienne, on exploite généralement des ressources locales avec quelques importations, il n’en est pas de même pour la phase moyenne où l’on constate un envahissement de lames transalpines, combinées avec l’exploitation de nouvelles roches dans la production locale. Enfin,  les productions de pierres vont connaître un long déclin suite à l’apparition au IIIe millénaire des premières haches en cuivre. L’utilisation de ces pierres polies se base sur divers critères matériels, comme les propriétés mécaniques (plus la roche est tenace, plus son façonnage est difficile), les potentialités esthétiques (difficilement jugeables à notre niveau de perception), mais également l’accessibilité géologique, la gîtologie (l’emplacement des blocs dans un massif) et des facteurs humains (contrôles et gestions des ressources).

            Les recherches concernant les outillages lithiques du Néolithique français se sont multipliées durant les quinze dernières années et ont démontré que les industries portaient l’empreinte de comportements culturels, économiques et sociaux et contribuaient à la description des changements majeurs induits par la diffusion du Néolithique. Dans ce contexte, on doit également d’importantes avancées aux méthodes d’analyse fonctionnelle des outillages (tracéologie). Connues auparavant, les diffusions à longue distance se généralisent durant cette époque. Il faut noter que, même dans les régions où les potentialités en silex ne sont pas négligeables, des produits sont importés. Les Néolithiques n’ont pas négligé les ressources locales qui, dans les régions les moins privilégiées, pouvaient fournir la matière de substitution à la confection d’outils de qualité médiocre ; on note toutefois des importations de silex de qualité sous des formes élaborées, qui témoignent de changements dans les habitudes sans pour autant refléter la présence de réseaux d’échange.          

            Les populations animales, outre les éléments nutritifs, ont fourni les matières premières pour l’outillage, l’armement, mais également la parure. On remarque une augmentation du rôle des instruments en os à l’intérieur du système social, qui reflètent la valeur que procure la possession d’animaux et hausseraient par conséquent les ossements au statut de matières nobles. 

            Parmi les autres productions humaines, la céramique est considérée comme un marqueur social : le style céramique est une expression identitaire, ainsi qu’un excellent indicateur chronologique en raison de sa courte durée de vie. L’introduction de la céramique semble dépendre des courants de diffusion du Néolithique et de ses composantes socio-économiques liées à la production de nourriture. Son implantation est considérée comme résultant d’une part d’un courant méditerranéen avec les céramiques impressa et cardiales apparaissant dans le Midi de la France vers 5800-5600 av. J.-C., et d’autre part du courant Danubien avec la céramique rubanée qui apparaît dans l’Est et le Bassin Parisien vers 5400-5300 av. J.-C.

            Au niveau du façonnage, les sources d’extraction de l’argile se situaient dans un périmètre relativement faible, compris généralement entre 15 et 25 kilomètres autour de l’habitat, le produit fini ne dépassant quant à lui que rarement la maisonnée. Les vases destinés à préparer et cuire les aliments constituent la majorité des récipients retrouvés sur les sites. La céramique est également un élément commun du mobilier funéraire néolithique, souvent conservée entière, mais parfois déposée incomplète ou brisée.

            Il ne faut pas oublier que la céramique ne fournit qu’une partie des récipients : nombre d’entre eux étaient en bois ou autres matières périssables. En effet, les fouilles récentes ont livré un peu partout des témoignages, souvent modestes, de ces objets qui occupaient une place primordiale dans l’équipement des premiers paysans. La zone alpine reste la région qui fournit le plus grand nombre et la plus grande variété de vestiges. On constate que les populations du Néolithique connaissaient les propriétés techniques des diverses essences.

            Au niveau métallique, les découvertes dans les différentes régions restent trop peu nombreuses et mal datées. La plupart des régions françaises présentent, dans des proportions et avec des caractéristiques variées, une métallurgie néolithique souvent pré-campaniforme qui enregistre des importations diverses révélées par des objets exceptionnels.

            Les relations de l’homme du Néolithique avec la mort sont brièvement évoquées dans les paragraphes précédents, entre autres avec le mobilier céramique. Sur un territoire où les témoins montrent une grande diversité de groupes culturels, les systèmes funéraires se singularisent en affichant pour leur part une relative unité. Néanmoins on peut distinguer quatre périodes différentes. La première, avant 4500 av. J.-C., montre que les hommes pratiquent une inhumation individuelle dans une position identique, avec un peu de mobilier et éventuellement la présence d’ocre. Cette technique contraste, à la même époque, avec le courant d’influence danubien, retrouvé uniquement en Alsace, qui se caractérise par des nécropoles à incinérations. Par la suite, entre 4500 et 3500 av. J.-C., l’inhumation devient banale, le cadavre est déposé dans un espace sépulcral confiné, et les sépultures prennent place dans un espace funéraire explicite. Le corps y est toujours séparé du contact avec la terre, soit par un cercueil, soit par la présence d’un coffre. C’est durant cette phase (Néolithique moyen) qu’apparaissent les tombes à couloir. De 3500 à 2800 av. J.-C., l’inhumation individuelle laisse place aux sépultures collectives dont l’espace est pensé pour rester accessible, clos par une fermeture amovible avec un vestibule d’accès dans lequel aucun cadavre n’est entreposé. Durant la dernière phase, comprise entre 2800 et 2000 av. J.-C., si ces tombes collectives persistent, on remarque la réapparition de sépultures individuelles. Néanmoins l’incinération y a supplanté presque totalement l’inhumation à certains endroits.

 

            Les tombes, dans le Nord, sont marquées par le monumentalisme, le mégalithisme et le collectivisme, trois caractères qui ne sont pas obligatoirement cumulatifs ni exclusifs. En effet, entre 5000 et 4300 av. J.-C., se rencontrent des modes sépulcraux variés : des tombes en fosse individuelles ; des tombes en fosse, généralement individuelles, sous tertre allongé bordé d’un fossé ; des tombes en fosse sous dalles ; des coffres de pierre à sépultures simples ou collectives sous des tertres.

            Au Néolithique ancien et moyen, le mode sépulcral communément utilisé dans les régions du Sud, pendant ces deux périodes, est l’inhumation en position contractée dans une fosse, creusée en pleine terre sur les lieux mêmes de l’habitat ou à proximité immédiate. Le comblement est souvent complété par des pierres ou des blocs disposés autour et/ou au-dessus de la sépulture. Au cours du Néolithique ancien, apparaissent toutefois d’autres pratiques qui constituent les prémices du mégalithisme et des sépultures collectives. Néanmoins la sépulture individuelle reste la plus fréquente au Néolithique moyen. La sépulture collective est seulement adoptée à la phase finale avec un caractère architectural diversifié où se développe un phénomène mégalithique sans équivalent dans le monde.

 

            Le livre se termine par la production « artistique » de l’homme du Néolithique. Celle-ci ouvre un autre volet pour la compréhension de ces sociétés. Dans l’histoire du goût et des techniques, les parures néolithiques sont, en regard des parures antérieures, plus variées et plus riches, tout en appartenant encore au même monde : les formes et les matières restent simples et naturelles, les procédés de fabrication peu sophistiqués. Par la suite, à l’âge du Bronze, le choix des matières premières se restreint et le métal prend une place de premier plan. Les formes gagnent en complexité et le savoir-faire de l’artisan devient prépondérant. Cette ornementation ne semble pas avoir eu, sauf exception, une très forte connotation sexuelle.

            Outre la parure, l’homme a produit un art dit « mégalithique » dans le Nord-Ouest de la France sous la forme de représentations sur des mégalithes. Celles-ci sont réalisées presque toujours par percussions sur les roches dures ou par raclage sur des matériaux tendres, tandis que l’action de type burin n’apparaît guère que sur quelques œuvres des hypogées champenois. Les œuvres plus élaborées sont exécutées en « faux relief ».

            À travers un vocabulaire simple avec une répétition des associations entre signes, l’iconographie montre que cet art est l’expression d’un système cohérent dont la signification s’organise sans doute autour du « signe en écusson ». On retrouve entre autres les célèbres statues-menhirs dans le Sud de la France et les stèles qui jouaient certainement un rôle particulier étant destinées à être vues.