Bormand, Marc: La Vierge et l’Enfant de Donatello. Deux reliefs en terre cuite, collection SOLO n°38, 14,2x21,5 cm, 56 pages, ISBN 9782757202388, 9,5 euros
(Somogy, Paris / Musée du Louvre 2008)
 
Compte rendu par François Terriez
(f.terriez@voila.fr)

 
Nombre de mots : 1148 mots
Publié en ligne le 2009-04-27
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=632
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      La Vierge et l’Enfant, deux reliefs en terre cuite est une étude de Marc Bormand qui suit les deux catalogues d’exposition Les Della Robbia (2002) et Desiderio da Settignano (2006). Elle démontre la volonté de l’auteur d’appréhender progressivement la vie artistique et intellectuelle du Quattrocento florentin. L’intitulé de l’ouvrage est trompeur car il s’agit d’étudier une vingtaine d’œuvres - attribuables à Donatello ou son entourage - à l’aune de deux chefs-d’œuvre (la Madone Piot et une Vierge à l’Enfant polychromée) actuellement conservés au Musée du Louvre.

      La claire et rigoureuse préface de Henri Loyrette permet au lecteur de saisir les enjeux de l’auteur : présenter les deux œuvres, les restituer dans le contexte de leur époque (Florence, première moitié du XVe siècle) et dévoiler les divers matériaux employés par Donatello, tels la terre cuite et la cire (p. 7). Cette introduction met en lumière les innovations de Donatello, qui assurent le renouvellement du thème multi-séculaire de la Vierge à l’Enfant.

 

      Fêté de son vivant, le sculpteur sombrera au fil des siècles dans un relatif oubli. C’est à partir de la seconde moitié du XIXe siècle que les historiens de l’art redécouvrent les trésors artistiques de l’Italie du Quattrocento. Cet intérêt se rattache à la constitution de grandes collections européennes dont l’actuel Bode Museum, le Louvre et le Victoria and Albert Museum. Grâce à l’érudition de Louis Courajod jointe à la générosité de certains collectionneurs comme Eugène Piot et Louis Charles Timbal, le Musée du Louvre accueillera des œuvres exceptionnelles (p. 4-5).

 

      C’est avec la Madone Piot (p. 11-14) que Marc Bormand aborde pour la première fois le tondo, avec une digression sur cette composition circulaire destinée à mettre en valeur la Vierge et l’Enfant. Cette mode de représentation voit le jour au début du XIVe siècle et est mise en rapport avec la littérature religieuse contemporaine dont les Méditations du Pseudo-Bonaventure et les Révélations de la sainte et mystique Brigitte de Suède. Comparer ce premier chef-d’œuvre avec d’autres créations de Donatello (Vierge de Seggiolino, Saint Matthieu, Judith et Holopherne) permet d’entrevoir les conditions de son acquisition ainsi que la date de son entrée dans les collections permanentes. Le second chef-d’œuvre, la Vierge à l’Enfant polychromée (p. 14-16), offre l’occasion de souligner l’influence des étoffes sur les arts visuels comme la peinture et la sculpture (p. 16-17). De même, le goût de la polychromie pousse Donatello à l’appliquer sur la terre cuite afin de créer des œuvres novatrices, telles Saint Jean-Baptiste et Marie-Madeleine (p. 17-18). L’auteur termine sa synthèse en évoquant succintement la période padouane du sculpteur (1443-1454). La lettre de Ludovic Gonzague, adressée à son épouse Barbara de Brandenburg, atteste la piété de l’époque (culte marial) et la production prolifique des Vierges à l’Enfant (p. 19).

 

      L’auteur conclut son étude par l’évocation rapide des artistes émergents, tels Antonio Rossellino et Desiderio da Setignano (p. 20). Ces derniers profiteront du départ momentané de leur prestigieux devancier pour Padoue et diffuseront à travers leurs œuvres un style doux et raffiné (Stil’dolce) si contraire au réalisme pathétique du vieux maître. 

 

      Le mérite de Marc Bormand est de présenter en peu de mots l’esprit créateur de Donatello. Cependant, il livre une vision globale du génie de l’artiste sans approfondir pour autant l’étude d’autres vecteurs de la Renaissance, tels les plaquettes et les mosaïques (p.13). De même, il aurait été fort judicieux de sa part de s’attarder véritablement sur les successeurs de Donatello comme Antonio Rossellino et Desiderio da Setignano, tous deux originaires de Setignano.     

 

      De format réduit, en argent ou en bronze, la plaquette joua un rôle de première importance dans l’histoire de la circulation des formes. Supplantant progressivement les recueils de modèles dessinés ainsi que la mémoire humaine, ce médium qui rappelle aux contemporains les camées et intailles antiques, exerce une influence considérable sur la vie artistique à Florence. Nous savons que des mécènes, tels Pietro Barbo et les Médicis, le considéraient comme un mode d’accès aisé à leurs fragiles collections pour artistes en quête de modèles. Le plus bel exemple réside dans la Vierge à l’Enfant, sculptée dans le marbre par Donatello, copiée en plaquettes de bronze durant les années 1460-1470 et transmise par ce biais à un céramiste actif à Gubbio vers 1530-1540 (Bertrand Bergbauer, Catherine Chédeau, Images en relief : les plaquettes de la Renaissance, Paris, 2006).

 

      Bien que le chroniqueur Michele Savonarole ait vu en Giotto le responsable de la rupture définitive avec l’art de la mosaïque, Florence sollicite dès le XIVe siècle quelques mosaïstes vénitiens pour achever le baptistère Saint-Jean. Ainsi, il est possible de prouver le pouvoir de fascination de la mosaïque sur les contemporains de Donatello. De plus, nous pouvons constater la présence d’une mosaïque dans la salle des Huit au Palazzo Vecchio qui révèle l’influence de la peinture sur cette œuvre capitale pour comprendre les exigences esthétiques de la Florence des Médicis. Enfin, nous ne pouvons ignorer les artistes Antonio di Iacopo et Silvestro di Pietro, disciples de Paolo Uccello, chargés de terminer les mosaïques de la Chapelle de la Madone des Mascoli au sein de la Basilique vénitienne de Saint-Marc. Le peintre Domenico Ghirlandaio avait ainsi coutume de dire : « la peinture, c’est le dessin, et la véritable peinture pour l’éternité, c’est la mosaïque. » (Collareta, p. 368-370).

 

      Bien qu’il ait eu beaucoup de collaborateurs et de disciples, nous devons reconnaître que Donatello n’a jamais été, au sens strict du terme, le maître de Rossellino et Setignano. Certes, il fut une référence incontournable pour ces derniers, notamment dans le traitement du relief. Ce n’est qu’à partir de 1453 qu’il est possible d’envisager une collaboration entre Donatello âgé et Desiderio jeune. Cette collaboration est attestée en 1460 à l’occasion d’un projet ambitieux relatif à la construction d’un mausolée monumental à la gloire posthume de Cosme l’Ancien (Gentili, 1985, p. 286-297). De même, il est très probable que les deux sculpteurs partagent la paternité du Saint Jean-Baptiste Martelli, actuellement conservé au Musée National du Bargello (Florence). Enfin, leur goût commun pour les camées les incitait à considérer le marbre comme une pierre précieuse de par sa texture et sa translucidité.

 

      La mort prématurée de Desiderio en 1464, à l’âge de trente-cinq ans, met fin à une très prometteuse carrière, permettant l’essor de celle d’Antonio Rossellino. Frère cadet de l’architecte et sculpteur Bernardo, c’est avec le tombeau du cardinal Jacques de Portugal (San Miniato al Monte, Florence) qu’Antonio s’imposera dans le paysage artistique florentin des années 1460-1470. Nous pouvons rapprocher la Vierge à l’Enfant du monument d’une Vierge à l’Enfant rieur en terre cuite, conservée au Victoria and Albert Museum (Londres). L’idée de l’Enfant rieur et la tendre intimité partagée entre la Mère et son Fils dévoilent l’esprit de la Devotio moderna. La terre cuite est probablement un modèle pour une statue en marbre, dont le rendu évoque la dernière œuvre d’Antonio : la Madonna del Latte du tombeau de Francesco Nori à Santa Croce de Florence (1478). La solennité apparente de la Vierge n’empêche pas la complicité Mère-Fils semblable à la terre cuite décrite plus haut. Les nez aquilins et les mentons pointus des différentes Vierges ainsi que le désir de créer un lien émotionnel avec le fidèle attestent la proximité stylistique des deux sculpteurs arétins. Présenter d’une manière concise la personnalité attachante et le talent fécond de Donatello devient un tour de force. Gageons que l’auteur Marc Bormand publiera prochainement une biographie détaillée de ce génie qui en précéda un autre, Michel-Ange.