Henry, Jean-Yves: Le canton de Provenchères-sur-Fave, 96 pages, 254 illustrations, 24 x 30 cm, ISBN 978-2-914528-63-4, 20 euros
(Lieux Dits, Lyon 2008)
 
Compte rendu par Dominique Hervier, Société française d’archéologie
(hervier2dominique@wanadoo.fr)

 
Nombre de mots : 1087 mots
Publié en ligne le 2010-09-20
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=658
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          Il faut d’entrée de jeu saluer l’élégance de la mise en page et la probité intellectuelle de cet ouvrage consacré à un canton nord-est vosgien : coïncidence dans l’histoire éditoriale de l’inventaire général, il s’agit du 250e volume de la collection des Images du Patrimoine dont l’invention se fit précisément en Alsace et en Lorraine au début des années 80 avec le concours de l’éditeur Berger Levrault. C’est d’ailleurs la première étude d’inventaire topographique programmée dans les Vosges, aux confins de la Lorraine, sur un canton dont le territoire  amputé suite au conflit de 1870, bouleversé par les deux guerres mondiales, présente également certaines affinités avec le patrimoine alsacien.

 

          La collection, on le sait, accueille le fruit des enquêtes d’inventaire et livre sous une forme concise l’étude des œuvres les plus représentatives ; après une courte introduction, Jean-Yves Henry et Mireille-Bénédicte Bouvet présentent en onze chapitres thématiques plus ou moins longs, d’abord l’architecture – vernaculaire, publique, industrielle, commémorative, religieuse et funéraire –  ensuite le mobilier religieux. Si on peut regretter ici comme dans la plupart des ouvrages de la collection, l’absence de notes, d’index et de références aux archives, les auteurs se sont toutefois efforcés de justifier avec précision leurs assertions et de nous faire profiter de leurs recherches en archives, allant même – excellente initiative –  jusqu’à mentionner le nom des éditeurs de cartes postales anciennes.

 

          Ce territoire est ceint par les contreforts du massif vosgien et seule la vallée de la Fave lui offre une voie de communication naturelle vers Saint-Dié. La forêt naturelle repoussée au XIXe siècle  par l’activité agro-pastorale tend de nos jours à occuper près de 78% de la surface du canton. Aussi, depuis 1997, la communauté de communes de la Fave est engagée dans un « plan paysage » mis en place sous l’égide du parc naturel régional des Ballons des Vosges qui vise à rouvrir le panorama en remettant en pâturage des parcelles déboisées.     

 

 

  

          Issu de multiples seigneuries et fiefs monastiques, le canton n’a été formé que tardivement. L’actuelle configuration de sept communes est une conséquence du conflit franco-allemand de 1870 qui entraîna la scission des cantons de Saales et de Schirmeck dont les communes restées françaises formèrent le canton de Provenchères-sur-Fave, zone frontière, propice à la guerre de position en 14-18 et siège d’actions de résistance  (maquis de l’Ordon) pendant la Deuxième Guerre mondiale.

 

          Suscitant dès le Moyen Âge les convoitises du duché de Lorraine, les petites seigneuries locales se développent dans son orbite et comme sur toutes les terres ducales, la population souffre de la Guerre de Trente ans. Il faut cependant relativiser la disparition du patrimoine bâti et mobilier antérieur au XVIIe siècle généralement attribuée aux sévices consécutifs à un demi siècle de troubles : l’enquête d’inventaire localise plusieurs éléments architecturaux (Colroy-la-Grande). Il s’agit surtout de fermes et de maisons villageoises proches par les techniques de construction et l’emploi du bois et du grès rose de l’habitat rural du nord-est vosgien. Les habitations mitoyennes, en retrait de la rue principale du village, laissent la place à un espace dégagé, l’usoir qui accueille fontaine, tas de bois de chauffage, voire le fumier. Cette caractéristique, tout comme la distribution  qui regroupe sous un même toit l’habitation, l’étable, la grange, espace matérialisé par une division transversale, régionalement nommé  le rain  (c’est la travée des géographes), reprend les caractéristiques de l’habitat rural lorrain. La première reconstruction, mise en œuvre par l’architecte départemental François Heck, se coule dans les plans des édifices détruits tout en recourant au béton et aux poutrelles métalliques. Presbytères, commerces, mairies-écoles, gendarmerie, villa de l’entrepreneur Salvini ou encore le château de Lusse, propriété de la famille de Bazelaire de Lesseux (avec son étonnante cheminée de Louis Majorelle) sont autant d’édifices qui structurent  les villages, œuvres des architectes locaux : Carbonnar l’Aîné, Alphonse Bryant, Boucher, François-Eugène Grijolot, A.Bailly, Edmond Martin, ou encore Charles Cariage de Saint-Dié.

 

          Le passé industriel est fort, au début du XXe siècle, de sept moulins à farine, de dix  scieries, une féculerie et cinq tissages alimentés par l’énergie hydraulique produite par la Fave. L’industrie textile amoindrie par la Première Guerre mondiale, est en déclin dès les années soixante. Du complexe de l’usine de tissage de Provenchères il ne reste guère que le logement patronal, des logements jumeaux de contremaîtres et d’intéressants bâtiments de bureaux ; L’enquête d’inventaire a également mis en valeur des logements ouvriers à Lubine, l’entrepôt de vins de Provenchères et son élégant  logement patronal de style néo-régionaliste alsacien (1932). Les historiens de la Grande guerre apprécieront le repérage photographique des vestiges du réseau des tranchées (Le Beulay), des blockhaus (cote 607), chambres de tir, sépultures (cimetière de la Petite-Fosse), stèles. Quatre pages denses sont consacrées au patrimoine commémoratif omniprésent dans le canton : monument aux morts de la guerre de 70 à Lusse, statues de la Vierge, ornements liturgiques (bannière de procession, drapeau, nappe d’autel, voile huméral) ; elles sont révélatrices de la fusion des patriotismes lorrain (avec le recours à la croix de Lorraine et au chardon) et français aussi bien laïc que religieux, du renouveau également de la dévotion à Jeanne d’Arc.

 

 

          Les églises datent des  XVIIIe ou XIXe siècle, pionnières dans l’introduction des clochers couronnés de bulbe ou de la façade aux ailerons à enroulements d’inspiration baroque, elles sont toutes à nef unique et chevet polygonal ; elles constituent des repères dans l’histoire de l’architecture de la région et les morceaux de bravoure d’un canton architecturalement modeste.

 

          Dix-huit pages denses sont consacrées au mobilier d’église. Des mécanismes d’horloge aux vitraux (Carmel du Mans), des maîtres-autels aux meubles de sacristie, des ornements sacrés aux bannières de procession, c’est tout l’appareil et l’apparat des célébrations religieuses qui sont documentés. Ils complètent l’image qui se forme au fil des pages de ce patrimoine rural. Les sculptures des saints et des saintes des XVIe au XVIIIe siècle ne sont certes pas du grand art ; il faut toutefois noter les saisissantes images des vestiges du chemin de croix retrouvés dans le grenier de Lusse. Ces fragments en terre cuite sont l’œuvre du sculpteur Anselme de Warren qui conçut à la fin du XIXe siècle toute une série d’un nouveau modèle de chemin de croix en ronde bosse qu’on retrouve dans les  églises de l’Est de la France. Celui-ci  offre en outre l’intérêt de n’avoir jamais été peint. 

 

 

          On aura donc beaucoup de raisons, au terme de cette recension, de saluer la très remarquable complémentarité entre le texte et les photographies choisies dans une palette chromatique de tons vert, ocre et rose qui satisfait sans faille tout au long de l’ouvrage l’intérêt du lecteur, et de se féliciter également des engagements financiers de la Région Lorraine et du Conseil Général des Vosges qui, depuis 2006, ont reçu la direction du service régional de l’inventaire du patrimoine culturel et ont permis cette publication.