Galinier, Martin: La colonne trajane et les forums impériaux, 303 pages, 23 cm x 28 cm, ISBN : 978-2-7283-0775-3, 77 euros
(Ecole française de Rome, Rome 2007)
 
Compte rendu par David Colling, Université Catholique de Louvain
(david.colling@uclouvain.be)

 
Nombre de mots : 1480 mots
Publié en ligne le 2009-03-18
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=670
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En éditant cet ouvrage dans la prestigieuse Collection de l’École française de Rome, Martin Galinier propose une synthèse sur un monument qui a attiré toute son attention depuis l’époque où il était lui-même étudiant. Ce livre est une version remaniée et mise à jour de sa thèse de doctorat soutenue à l’Université  Montpellier III en décembre 1995. Si les années ont passé depuis la soutenance de sa thèse, l’attrait pour cet ensemble architectural exceptionnel qu’est la colonne de Trajan n’a pas faibli. Ses fonctions de professeur, puis de doyen de la Faculté des Lettres et Sciences humaines de l’Université de Perpignan ne l’ont pas détourné de ses premières amours. Au contraire, ses recherches portant sur la réception des images antiques en contexte l’ont amené à faire le tour de la question en ce qui concerne la colonne trajane. Car c’est bien de mise en contexte que cet ouvrage traite, reliant sans cesse la colonne à l’ensemble architectural dans lequel elle s’inscrivait – les forums impériaux – et tentant de comprendre la perception que pouvaient en avoir les contemporains de Trajan ainsi que leurs descendants.

D’emblée, le lecteur se trouve face à une introduction détaillée et riche en rappels historiques et historiographiques. L’auteur y fournit les informations essentielles à la bonne compréhension de la réalité de la colonne : chiffres, données sur l’architecte, bilan historiographique et quelques clefs de lecture iconographique et historique.

La première partie de l’ouvrage s’attache à proposer une lecture physique détaillée du monument. Cette description comporte deux volets, consignés en deux principaux chapitres : la lecture spirale et la lecture verticale de la colonne. Le premier chapitre consiste en une approche diachronique des événements relatés tout au long de la frise. De nombreux schémas viennent mettre en évidence les relations de causalité entre les différentes scènes. En outre, l’accent est mis plus particulièrement sur les apparitions de Trajan lui-même, l’Optimus princeps, que l’A. a reconnu à cinquante-huit reprises, ainsi que sur celles de Décébale, qualifié de barbarus rex, insolens et furiosus. S’il y a bien un enseignement que M. Galinier tire de l’analyse de l’étude spirale des cinq campagnes de Trajan, c’est qu’il ne faut pas y rechercher, à tout prix, une volonté explicite de la part du commanditaire de relater le plus exactement possible les détails historiques ; comparer les éléments de la frise avec les découvertes archéologiques ou le texte de Dion Cassius qui relate les mêmes événements, pourrait conduire à des conclusions historiques faussées. Car le but premier du commanditaire de la colonne était moins de réaliser une œuvre purement historique qu’une mise en scène de l’empereur, de l’armée et de la romanité dans son ensemble ; le discours est bien plus épidictique qu’historique.

Venant conforter l’hypothèse que la lecture de la colonne ne doit pas être entendue au sens strictement historique, le deuxième chapitre de la première partie développe longuement l’approche de la lecture verticale de la colonne. En effet, d’un point de vue pratique, il semble beaucoup plus simple de lire les scènes face par face, plutôt que dans le déroulement dit chronologique de la frise. M. Galinier n’est d’ailleurs pas le premier à relever l’existence d’alignements verticaux ; il en dresse rapidement l’historiographie. En ce sens, la comparaison avec la colonne de Marc-Aurèle est des plus intéressante dans la mesure où elle développe davantage et de façon plus aboutie le concept de lecture verticale (sur la colonne de Marc-Aurèle, avec laquelle les comparaisons possibles sont multiples, voir J. Scheid, V. Huet, Autour de la colonne aurélienne, Turnhout, 2000). Il semble donc indéniable que la réalisation de la frise a répondu à une double logique, spirale et verticale, ce qui a dû nécessiter une préparation très minutieuse. L’A. démontre en détail que la superposition des spires de la frise favorise la recomposition en grandes séquences thématiques. Ainsi, sur la face Sud-Est de la colonne, les douze spires inférieures présentent des scènes de passage, d’avance et de travail par l’armée, d’ambassades et de batailles, aboutissant à la scène de soumission. À quelques variantes près, les autres faces favorisent une telle recomposition des spires. La lecture purement verticale, peu importe la face sur laquelle on s’arrête, favorise donc un discours épidictique aux objectifs similaires à ceux poursuivis dans une lecture purement spirale. Ce sont les vertus de Trajan ainsi que ses nobles actions qui sont mises en avant par le biais de quelques thématiques. La problématique de la visibilité des reliefs, particulièrement pour les hautes spires, se pose quel que soit le système de lecture adopté.

La visibilité, la réception et la compréhension de la colonne dans l’Antiquité font l’objet du troisième chapitre. Bon nombre d’hypothèses sont énumérées par l’A. pour tenter de dégager la manière dont les Anciens percevaient la colonne. Pour ce faire, il rappelle notamment l’existence possible, à mi-hauteur du monument, de balcons sur les bâtiments (Basilica et bibliothèques) qui se trouvent de part et d’autre. Mais l’argument qui, à notre sens, semble le plus décisif, est celui de l’utilisation de la couleur. Il suffit de prendre comme exemple le pilier d’Igel, sur la Moselle, pour s’en convaincre. Ce monument d’une vingtaine de mètres de haut a été conservé en l’état dans la petite localité allemande, tandis qu’une reproduction entièrement peinte, grandeur nature, a été réalisée dans la cour du Rheinisches Landesmuseum de Trèves. Quiconque aura pu comparer les deux se sera rendu compte qu’à angle de vue équivalent, là où les scènes supérieures sont presque invisibles sur le monument original, elles apparaissent clairement sur le monument coloré. Au vu de tous les arguments qu’il avance, M. Galinier penche pour une lecture quasi-totale de la frise dans l’Antiquité, avec un message principal articulé autour de la personne de l’empereur.

La deuxième partie de l’ouvrage analyse plus spécifiquement les forums de Trajan. Si cette seconde partie est un peu moins volumineuse que la première, ce n’est pas parce que l’A. y accorde moins d’intérêt, mais c’est surtout parce qu’elle suit la description de la colonne, qu’elle vient compléter du point de vue des thématiques abordées et de l’interprétation que l’on peut en donner. Ainsi, l’extension des représentations des barbares de Dacie est un thème particulièrement important. M. Galinier, comme d’autres avant lui, compare les décors du forum de Trajan avec ceux du forum d’Auguste. Mais, contrairement aux avis souvent exprimés avant lui, il n’estime pas que le passage des allégories abstraites du forum d’Auguste vers le réalisme facilement accessible du forum de Trajan soit une pure dégradation due à une simplification des formes. L’A. y voit plutôt l’émergence d’une nouvelle forme d’expression artistique, purement romaine, motivée par des desseins politiques. Le type du prisonnier dace ne restera, par ailleurs, pas sans écho dans l’histoire de l’iconographie impériale romaine, puisqu’il sera diffusé jusqu’en Asie Mineure et qu’il sera abondamment repris à l’époque des Sévères.

Tout au long de son ouvrage, l’A. tente de démontrer que la colonne trajane et les forums impériaux – dont elle fait partie – ont comme objectif essentiel de dresser un certain portrait de l’empereur Trajan en tant qu’Optimus Princeps. Ce portrait n’est pas propre à cet ensemble architectural mais il met en valeur la volonté de l’empereur d’exalter ses propres vertus par le biais de tous les moyens qui sont mis à sa disposition, comme l’art, la construction d’édifices publics ou l’émission de pièces de monnaies. Constatons que cet état d’esprit transparaît également dans la littérature et l’iconographie. Les principales vertus, à savoir la virtus militaire et la sapientia dans le gouvernement, apparaissaient à des endroits stratégiques, les plus visibles de la colonne de Trajan : les spires inférieures ainsi que les spires médianes, à hauteur des terrasses de la cour des bibliothèques. En même temps, si Trajan se démarque dans sa manière d’exalter les vertus impériales, ces idéaux ne sont pas neufs et les forums impériaux ne tranchent pas de manière catégorique avec les forums antérieurs ; on constate d’ailleurs qu’il existe un certain nombre d’emprunts, qui ont valeur d’hommage à des prédécesseurs comme César, Auguste ou Vespasien. Mais c’est plus encore, probablement, à Alexandre le Grand qu’il cherchait à se comparer.

Le lecteur appréciera les nombreuses illustrations reproduites dans les LXXXI planches en fin d’ouvrage. La plupart présentent des scènes de la colonne, proposées en lecture verticale, pour chacune des huit faces. Les autres planches présentent des détails de certaines scènes ou des documents de comparaison comme des pièces de monnaies, des fragments de frises ou de statues, etc. Par ailleurs, le texte est agrémenté d’une cinquantaine de figures, tableaux et graphiques, fruits de l’analyse de la colonne et des forums. Enfin, notons l’abondante bibliographie, mise à jour à la date de la publication, dans laquelle l’A. ne manque pas de puiser tout au long de son livre, n’hésitant pas à soumettre à sa critique les opinions diverses formulées à l’égard de ce monument exceptionnel. C’est sans doute ce qui fait un des grands attraits de cette importante synthèse sur le sujet.