Fiema, T. Zbigniew - Frösen, Jaakko: Petra - The Mountain of Aaron. The Finnish Archaeological Project in Jordan, volume I, The Church and the Chapel, 447 pages, 69 fig. couleur, 1 pl. hors-texte, 25 x 34 cm, ISBN 978-951-653-364-6, 125 €
(Societas Scientiarum Fennica, Helsinki 2008)
 
Compte rendu par Anne Michel, Université Michel de Montaigne-Bordeaux 3
(anne.michel@u-bordeaux3.fr)

 
Nombre de mots : 4168 mots
Publié en ligne le 2009-08-11
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=681
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     Cet ouvrage est le premier d’une série de trois volumes dédiés à l’étude de la montagne d’Aaron près de Pétra (Jordanie), publié par la Société Scientifique Finnoise sous la responsabilité de Z. Fiema et J. Frösen. Il porte sur les vestiges  d’une église et d’une chapelle constituant le cœur d’un complexe monastique fouillé au sommet de cette montagne. Les bâtiments du monastère et le complexe cultuel nabatéen qui l’ont précédé seront présentés dans un second volume, les travaux de prospection dans le troisième.

 

     L’ouvrage, de grand format, vient heureusement fournir une synthèse des volumineux rapports préliminaires publiés régulièrement depuis le début du projet en 1997 dans différents périodiques, dont l’Annual of the Department of Antiquities of Jordan. Les 447 pages et 32 planches couleurs se répartissent en 16 chapitres indépendants, qui constituent autant de monographies illustrées de plans et figures en noir et blanc. On regrettera le report les notes infrapaginales en fin de chapitre, sans doute pour des commodités éditoriales, qui alourdissent les manipulations à la lecture, ainsi que le choix de présenter une bibliographie indépendante pour chaque chapitre, ce qui entraîne inévitablement des redondances.


 

     J. Frösén rappelle en introduction (p. 1-3) l’origine du projet, né de la découverte, par une équipe américaine en 1993, de papyri dans une pièce annexe de l’église fouillée dans la ville basse de Pétra, dont l’étude fut confiée à l’université d’Helsinki. Les nombreuses informations qu’elle révéla sur Pétra et sa région à l’époque byzantine, jusqu’alors mal connues, incitèrent dès 1997-1999 les chercheurs à élaborer un vaste projet d’étude de la montagne d’Aaron dominant la ville de Pétra. Il se poursuivit de 2000 à 2005 grâce aux financements de l’Académie de Finlande, puis de 2006 à 2011 avec l’aide de financements privés, associatifs et de sponsors.

 

     Les cinq premiers chapitres de l’ouvrage présentent le cadre historique et méthodologique de ce projet. Comme la tradition associe le site au frère de Moïse, J. Frösén et P. Miettunen étudient dans un premier chapitre (p. 5-25) la place et l’image d’Aaron dans la littérature biblique, judéo-chrétienne, chez les pères de l’Église, les historiens grecs et chronographes de l’époque byzantine et les auteurs musulmans. Ils se penchent ensuite sur l’histoire et les traditions attachées au lieu d’inhumation d’Aaron, finalement peu précises et contradictoires. L’étude des témoignages écrits sur le christianisme à Pétra atteste l’existence sur la montagne d’une église dédiée à Aaron et d’un pèlerinage au moins jusqu’au Xe siècle, peut-être même plus tard. Au XIVe siècle, cette église a cédé la place à un sanctuaire musulman. Dans le second chapitre (p. 27-49), P. Miettunen retrace rapidement l’histoire de Pétra et de ses environs de l’époque byzantine à nos jours, avant d’évoquer les premières explorations menées sur le Jabal Harun depuis la fin du XVIIIe siècle.

 

     Ces préambules permettent de mieux situer l’ambition du projet de recherche mis sur pied depuis 1997. Z.T. Fiema dans le chapitre 3 (p. 50-59) présente les buts et la méthodologie mis en œuvre ; il explique qu’il ne s’agit pas seulement de fouiller l’église identifiée sur la montagne, mais aussi de lancer une vaste prospection pour étudier les environs de Pétra. Ces travaux aboutiront, entre autres, à la réalisation d’un modèle électronique du bâtiment et du site. L’ambition affichée est aussi d’y saisir les variations spatiales et temporelles de l’occupation humaine, en incluant notamment l’étude de l’adaptation à l’environnement (exploitation des ressources naturelles, agriculture, gestion de l’eau). Elle vise aussi une meilleure compréhension de la fin de l’époque byzantine et les débuts de l’époque islamique, en se concentrant sur l’essor et la continuité du monachisme dans la région. La mise en œuvre du projet nécessitait une approche pluridisciplinaire impliquant de nombreux partenaires (dont l’université d’Helsinki, l’Académie de Finlande, des étudiants) qui sont présentés rapidement dans le chapitre.

 

     Z.T. Fiema décrit ensuite la méthodologie mise en œuvre sur le terrain. Elle se caractérise, outre les techniques traditionnelles de prospection et de fouille stratigraphique, par un important recours aux technologies numériques, notamment pour l’établissement des relevés et de la documentation photographique. Cette dimension, essentielle au projet, est détaillée dans le chapitre 4 (p. 60-85). Plus qu’une technique de relevé, le recours à la géomatique constitue un objet de recherche à part entière : les six auteurs du chapitre présentent l’ambitieux projet d’établir des relevés géo-référencés au GPS, non seulement pour les structures, mais aussi pour les différents sondages. Leur objectif est de pouvoir réaliser un modèle électronique en 3D de la fouille et de reconstituer virtuellement son développement. L’ensemble fut complété par l’établissement de relevés tachéométriques et photogrammétriques. La mise en œuvre  concrète de ce projet expérimental, resté en définitive inachevé, s’est heurtée à de nombreuses difficultés – notamment en raison de l’évolution rapide des techniques. Si l’on peut s’interroger sur la pertinence de l’utilisation d’une technologie aussi lourde et coûteuse au regard des résultats obtenus (la précision du GPS pour le relevé des structures de faible ampleur s’avère encore insuffisante), qui souligne les limites posées par l’idéal de disposer d’une documentation totale, on peut néanmoins louer la réflexion méthodologique qu’il a suscitée.

 

     Après un exposé rapide de l’histoire et de la topographie du site dans le chapitre 5 (Z.T. Fiema, p. 86-97), le chœur de l’ouvrage est dédié à la présentation des vestiges et du matériel. Le plus gros chapitre de cette partie, fort de 87 pages (chapitre 6, p. 98-185) et illustré de nombreuses photographies, relevés stratigraphiques, plans de détail pierre à pierre et plans schématiques de phases est consacré à la présentation architecturale de l’église et de la chapelle au cœur du complexe monastique. L’abondance des données et le nombre de phases successives identifiées a conduit les quatre auteurs du chapitre (E. Mikkola, A. Lahelma, Z. T. Fiema, R. Holmgren) à présenter les vestiges état par état.  Pour chacun, une évocation des grandes caractéristiques liées à la phase précède une description précise, secteur par secteur, puis mur par mur. Les quatorze phases identifiées correspondent à des activités de construction (phases 2 et 4), de destruction (phases 3, 6, 8, 10, 12) souvent par des séismes (phases 3, 8, 10 et peut-être 12), entraînant des restructurations plus ou moins importantes de l’édifice (phases 5 et 7), qui connut finalement une réoccupation domestique plus ou moins structurée (phases 9, 11 et 13).

 

     On ne peut que louer l’articulation méthodique dans la présentation des données très abondantes liées aux vestiges. Cependant, cette précision entraîne parfois un manque de concision. Pour les phases les plus anciennes, la lecture est aisée, les informations demeurant relativement peu abondantes. Elle s’avère en revanche plus ardue lorsqu’on en arrive aux transformations les plus tardives : si l’on ne peut qu’apprécier la prise en compte de données souvent négligées dans les publications jusqu’à présent, la présentation des phases postérieures à l’occupation ecclésiastique du complexe se réduit souvent à une description littérale de vestiges, dont l’interprétation n’est pas toujours élucidée. On regrettera également l’aspect parfois trop technique du chapitre (certaines cotes altimétriques ne sont pas converties, empêchant le lecteur de saisir aisément les différences de niveau au sein de l’édifice), mais surtout la tendance à proposer des hypothèses dont certaines ne reposent pas sur des indices suffisants. En effet, en l’absence de tout indice matériel, la restitution de certains états (par exemple l’ambon de la phase 5, parce qu’il semble exister dans la phase 7) est proposée sur la base de comparaisons avec l’évolution générale connue des édifices byzantins des provinces d’Arabie et de Palestine. Même si ces restitutions demeurent plausibles, la démarche paraît gênante dans la mesure où ces hypothèses risquent d’être rapidement prises pour des certitudes, alors que chaque édifice conserve toujours son évolution typologique et chronologique propre.

 

     Cette longue description architecturale est complétée par une série de chapitres plus courts présentant les éléments du mobilier liturgique (chap. 7) et aménagements spécifiques (baptistère chap. 8), le décor (mosaïque du narthex chap. 9), les inscriptions (chap. 10) et le matériel recueilli lors des fouilles (céramique, chap. 11 ; verre, chap. 12 ; briques et tuiles, chap. 13 ; les objets métalliques, chap. 14 ; les fragments d’enduits muraux, chap. 15).

 

     L’étude des éléments de marbre du mobilier liturgique n’est guère aisée comme l’explique A. Lehtinen dans le chapitre 7 (p. 186-233) : la plupart des fragments ont été trouvés hors contexte et fréquemment brisés, parfois en situation de remploi. Bien souvent les traces laissées par l’emplacement de ce mobilier ont disparu, du fait des multiples réoccupations du complexe. Bien peu pouvant être associés à une phase précise de l’édifice, c’est essentiellement sur des comparaisons avec d’autres églises de la province que se fonde l’étude des fragments. Le chapitre s’organise en quatre sections (éléments de la clôture de chœur, éléments liés à l’autel, autres éléments de mobilier liturgique, éléments d’ambon), suivies d’une conclusion interprétative, très hypothétique aux dires mêmes de l’auteur. À l’intérieur de chaque catégorie, les 250 fragments enregistrés – dont la majeure partie est présentée ici – sont groupés en fonction du type de marbre, des proportions, du dessin ou du traitement du revers. Une description des caractéristiques générales du groupe précède celle de chacun des fragments, accompagnée d’un dessin ou d’une photographie pour les plus grands ou significatifs. L’église de Marie dans la ville basse de Pétra (bien étudiée et géographiquement proche), ainsi que celles du Néguev fournissent les parallèles les plus pertinents. Comme dans ces édifices, un matériel de marbre importé des grands centres méditerranéens côtoie des éléments de grès qui reflètent le goût local.

 

     Après un rappel sur les rites du baptême et l’état de la recherche, A. Rajala et Z.T. Fiema présentent rapidement dans le chapitre 8 (p. 234-245) les deux cuves baptismales qui se sont succédé dans la chapelle. La typologie différente des cuves (cruciforme et partiellement taillée dans la roche, puis circulaire et maçonnée au-dessus du sol) n’est pas suffisante toutefois pour proposer ni une datation précise, ni une restitution des circulations lors des cérémonies.

 

     Le chapitre 9 est consacré à l’étude de la mosaïque du narthex par B. Hamarneh (p. 246-271). L’auteur en présente de façon détaillée la bordure et les fragments des différentes scènes cynégétiques. Les parallèles stylistiques les plus proches – dont la portée est limitée par l’état de conservation du pavement – renvoient à des tapis datés par inscription à une période qui est qualifiée prudemment de « postérieure aux premières décades du VIe siècle ». L’étude soignée des réparations du pavement, qui ne sont pas toutes contemporaines et dont certaines résultent de mutilations volontaires d’ordre iconoclaste, précède un long développement accordé à ce phénomène, qui n’apporte pas d’éclairage réellement nouveau. On ne peut guère que conclure de ces réparations que l’église était encore utilisée dans le courant du VIIIe siècle.

 

     Les inscriptions grecques découvertes dans l’église et la chapelle, présentées par J. Frösén, E. Sironen et Z.T. Fiema dans le chapitre 10 (p. 271-285), se limitent à 18 fragments pour la plupart très lacunaires. Seule fait exception une inscription de trois lignes, découverte in situ sur une dalle de marbre remployée dans le sol de la nef, qui reprend le texte du psaume 29 : 3. C’est également le texte d’un psaume (Ps 91 (90)) qui figurait sur les 80 fragments d’enduit découverts dans la pièce annexe au sud de l’abside de l’église.

 

     Malgré son abondance, l’étude de la céramique découverte à Jabal Harun n’était guère aisée non plus. Dans le chapitre qui y est consacré (chap. 11, p. 286-329), Y. Gerber rappelle le faible nombre d’études publiées pour le sud de la Jordanie, ce qui ne permet pas de disposer d’un référentiel chronologique précis : toute typo-chronologie ne peut donc être établie qu’en interne. La sélection des fragments sur le site (seuls les lèvres, bases et fragments décorés ont été conservés) ne permet pas le recours à des statistiques quantitatives et l’absence – ou presque – de forme complète, de même que le contexte de découverte souvent lié à des destructions, impliquant un matériel hétérogène et mélangé, limitent la portée de l’étude. Néanmoins les premières comparaisons montrent que la nature des pâtes est différente de celle du site voisin d’al-Zantur, ce qu’Y. Gerber attribue à une chronologie plus tardive, pour laquelle on ne possède que peu de comparaisons régionales. L’auteur étudie ensuite un échantillon choisi de céramique provenant de l’église et de la chapelle en s’attachant aux types de pâtes et de décor, avant de proposer un essai de synthèse sur la typologie formelle.

 

     Dans un dernier temps, elle tente d’établir une typo-chronologie reliée aux séquences stratigraphiques qui ont été individualisées lors de la fouille. En tenant compte de toutes les réserves émises en préambule du chapitre, elle essaie, à l’aide de comparaisons, de proposer un arc chronologique pour chaque lot de céramique par couche stratigraphique, et donc pour les différentes phases. Le texte s’accompagne d’un tableau présentant la provenance des tessons (nom ou n° du sondage), leur nombre et leur datation ; un second tableau récapitule les dates proposées, qui restent très incertaines à partir de la phase 7 (approximativement la première moitié du VIIe siècle). L’examen, dans une dernière brève section, des centres de production, révèle des parallèles avec ceux de Pétra pour le début de l’époque byzantine, qui reste finalement assez marginale dans le complexe d’Aaron. Pour les périodes plus tardives, on se heurte à l’absence de comparaisons valables ; ces dernières confirment cependant la spécificité du faciès céramologique des régions du sud du wadi Mujib, qui entretiennent davantage de liens avec les régions du Néguev et de l’Égypte qu’avec le Nord, comme l’avaient déjà montré les conclusions du colloque d’Amman de 1994 sur la céramique byzantine et proto-islamique en Syrie-Jordanie (1). Le chapitre se conclut par un catalogue des tessons publiés.

 

     Le chapitre consacré à l’étude du verre par D. Keller, J. Lindblom  (chap. 12, p. 330-375) débute comme les précédentes par un long historique des recherches qui mène l’auteur à recenser les différents types d’utilisation du verre, d’après les sources écrites et archéologiques. Le nombre de données assez restreint l’entraîne à des comparaisons chronologiquement et géographiquement assez lointaines, dont on saisirait parfois mieux la pertinence si elles étaient – au moins en partie – présentées après l’étude des verres de Jabal Harun. Cette dernière s’organise selon les quatre sections reprenant les catégories définies dans l’historique : les lampes, la vaisselle de verre, le verre de fenêtres, les tesselles de mosaïque. L’étude des lampes, étayée par de nombreux dessins et tableaux, se fonde d’abord sur une typologie générale considérant d’abord le type du verre, puis les formes. L’auteur présente ensuite les fragments phase par phase, en les associant à chacune des catégories définies (qualité du verre et typologie formelle), essayant, à l’aide de comparaisons, de proposer des éléments de datation. Une rupture remarquable est à signaler pour la phase 9 qui serait caractérisée par le renouvellement complet des luminaires de l’église. L’étude de la vaisselle de verre souligne un phénomène analogue : dans les phases 9 à 11, les typologies qualitative et fonctionnelle diffèrent dans l’église et dans la chapelle, ce qui conduit à postuler un usage différent des deux édifices (domestique pour l’église et liturgique pour la chapelle).

 

     L’étude du verre à vitre est ensuite présentée phase par phase en suivant une typologie fondée sur la forme de la bordure et sur la couleur ; seul ce second critère peut être pris en compte pour la plupart des fragments. L’auteur tente néanmoins une courte synthèse restituant les types de fenêtres de l’église et de la chapelle dans chacune des phases. Une brève présentation des tesselles vitrées précède un paragraphe général de conclusion mettant en perspective les différents types de lampes avec celles connues par ailleurs à Pétra. Il s’en dégage une évolution typologique au fil des phases, qui indique qu’à chaque destruction l’ensemble des luminaires était remplacé ; ce n’est que dans les phases tardives que des types anciens et récents ont coexisté. De même, la vaisselle de verre trouvée dans l’abside de la chapelle dans les phases d’occupation attribuées aux VIIIe-IXe siècles peut correspondre à une vaisselle liturgique qui, dans un contexte général d’appauvrissement du site, aurait remplacé les matériaux plus coûteux. Le catalogue de la vaisselle de verre, des fragments de verre de fenêtre, les éléments métalliques de suspensions est présenté en annexe au chapitre. On soulignera l’effort fait pour la présentation de ce matériau, souvent négligé jusqu’à présent dans les publications des fouilles menées en Jordanie et au Proche-Orient en général.

 

     On saluera de la même manière la présentation des éléments de construction dans les trois chapitres suivants. Dans le premier (chap. 13, p. 376-391), P. Hamari s’attache à l’étude des terres cuites architecturales (briques et tuiles). Les fragments, peu nombreux, ne permettent guère qu’une étude plus descriptive que quantitative. L’examen des traces visibles sur les briques permet de restituer la chaîne opératoire de leur fabrication, le mode de fixation des tuiles sur la charpente et les marques de fabrique. L’étude typologique aboutit à distinguer cinq lots correspondant à des provenances et des datations différentes. Vers la fin de son utilisation, la chapelle était couverte par un mélange de tuiles de types divers, probablement de remploi. Lors de son dernier état, cependant, elle possédait une toiture plate couverte de mortier.

 

     L’étude des objets métalliques provenant de l’église et de la chapelle par S. Pouta et M. Whiting (chap. 14, p. 392-403) constitue un complément au chapitre précédent. En effet, hormis une garde d’épée découverte dans l’annexe au sud de l’abside de l’église, la plupart des objets pris en compte, en mauvais état le plus souvent, sont des clous, crochets et chevilles de bronze, dont beaucoup peuvent correspondre à des éléments de construction (clous de charpente, fixation de revêtements de marbre éléments de mobilier liturgique en bois). Malgré un préambule historique un peu long sur l’usage des enduits depuis la préhistoire sur tout le pourtour méditerranéen et les sources écrites évoquant leur composition, puis l’établissement d’une liste – incomplète – des églises syro-palestiniennes d’époque byzantine dans lesquels sont signalés des enduits, peints ou non, on appréciera également l’analyse des échantillons d’enduits muraux par C. Danielli dans le chapitre 15 (p. 404-423). Après avoir pris des mesures de stabilisation des enduits découverts in situ dans l’église et la chapelle de Jabal Harun, neuf échantillons ont été prélevés et analysés afin de tenter d’en établir une chronologie. L’analyse au microscope polarisé, puis par diffraction aux rayons X n’a guère été fructueuse de ce point de vue et la chronologie hypothétique qui est proposée se fonde essentiellement sur la composition des enduits et de leur contexte stratigraphique. La comparaison entre les échantillons analysés et les fragments conservés in situ aboutit à une proposition de classement des différents enduits qui sont attribués à trois phases (2, 4 et 7). Cependant ces datations restent fragiles : à cause du faible nombre d’études sur le sujet, elles se basent souvent sur des comparaisons lointaines (Turquie et Égypte) prenant en compte la nature de l’enduit et le traitement formel de la peinture dans le cas des enduits peints. L’auteur ne note aucune différence intentionnelle entre les enduits, hormis dans les absides où ils étaient destinés à être peints ; les autres différences sont attribuables aux matériaux et techniques familiers aux artisans lors des différentes réparations du complexe.

 

     En guise de conclusion, Z. T. Fiema (chap. 16, p.424-441), situe le complexe dans son contexte régional. Des comparaisons évoquées une à une par l’auteur, il ressort que l’édifice s’inscrit avant tout dans une aire géographique qui s’étend du sud de la côte palestinienne à la mer Rouge en passant par le désert du Néguev et les régions au sud du wadi Mujib. L’édifice le plus proche reste l’église de Marie étudiée dans la ville basse de Pétra qui montre assez logiquement une prééminence des habitudes constructives locales sur les nécessités fonctionnelles, puisque cette dernière est une église urbaine alors que le groupe étudié est un ensemble monastique et de pèlerinage. De ce fait, les différences qui le distinguent de l’église de Marie l’inscrivent dans la série des grands sanctuaires bibliques transjordaniens, tels que celui de Moïse sur le mont Nébo et celui de Lot à Dayr ‘Ayn ‘Abata. Comme ce dernier, le sanctuaire d’Aaron a subsisté longtemps, mais les vestiges archéologiques et les témoignages littéraires ne s’accordent guère : les premiers indiquent un abandon au Xe siècle, alors que les seconds suggèrent une fréquentation jusqu’à l’époque des croisades.

 

     On est un peu déçu par cette conclusion qui, finalement, se livre à des comparaisons d’ordre essentiellement architectural, sans réellement proposer de synthèse de l’ensemble des données présentées dans les chapitres précédents, qui incombe donc au lecteur. C’est peut-être l’élément qui fait le plus défaut à un ouvrage par ailleurs remarquable et qui s’explique en partie par l’ampleur du projet, le nombre des auteurs et l’abondance de données récoltées grâce à la mise en œuvre d’une méthodologie de terrain très précise et attentive.

 

     L’ouvrage présente d’indéniables qualités qui font défaut à la plupart des publications de fouilles plus anciennes sur la période byzantine pour la Jordanie. Ainsi, on retiendra la prise en compte et la présentation la plus exhaustive possible d’un matériel souvent négligé : aux côtés de la céramique, qui fait désormais partie intégrante de toute étude digne de ce nom, et du verre, auquel on prête désormais un peu plus attention, apparaissent dans l’ouvrage des études dédiées aux briques et tuiles, aux matériaux de construction métalliques et aux enduits. Certes ces chapitres restent d’une lecture bien aride, faute d’éléments spectaculaires et faute de comparaisons disponibles, mais ils posent les premiers jalons d’éléments qui peuvent fournir des indices précieux aux problématiques émergentes en archéologie byzantine au Proche-Orient dans les domaines de l’artisanat, de la production et de la construction.

 

     La prise en compte de l’ensemble du site dans une perspective diachronique et fonctionnelle ancre également l’ouvrage au cœur des problématiques archéologiques actuelles, en écho aux thématiques développées par les archéologues médiévistes du bâti en Europe. Dans cette optique, on apprécie tout particulièrement l’attention qui est accordée à l’histoire la plus récente du complexe, notamment à sa réoccupation domestique, puis à son utilisation sporadique lors des derniers états qui sont rarement détaillés dans les rapports de fouilles. Une fouille de terrain minutieuse et attentive permet ainsi de restituer toute la séquence de l’action humaine sur le site au fil du temps.

 

     Cependant, le calage chronologique reste aléatoire : en l’absence d’inscriptions datées, de monnaies – dont on sait aussi la prudence avec laquelle il faut les utiliser – la datation des différentes phases repose essentiellement sur l’analyse de la céramique et du verre. Or il s’agit d’un matériel local, peu étudié et mal daté pour les périodes postérieures au début de l’époque byzantine, souvent composé – du fait de la longue histoire du site – d’éléments résiduels ne correspondant pas à des lots scellés liés à une phase d’occupation. Le recours ponctuel à des analyses archéométriques n’a pas été d’une grande aide, contredisant parfois les datations proposées par l’analyse stratigraphique ou typologique de la céramique et du verre. Une fois une phase plus ou moins calée dans le temps grâce à l’analyse de la céramique et de comparaisons architecturales généralement bien théoriques, la suivante l’est souvent par rapport à celle-ci ou par rapport à celle qui lui succède, elle-même plus ou moins bien datée. On voit bien la fragilité et le caractère aléatoire de ces datations, dont témoigne d’ailleurs la terminologie : associées parfois à des siècles ou des portions de siècles précis, les différentes phases sont le plus souvent qualifiées de « byzantine précoce », « byzantine », « byzantine tardive », « omeyyade précoce » etc. sans qu’on sache toujours ce que ces expressions recouvrent, et qui peuvent d’ailleurs varier d’un chapitre et d’un auteur à l’autre. On touche là à une double limite : celle des fouilles qui restituent avec une grande finesse l’évolution naturelle et anthropique du site, mais que les indices et techniques actuels ne permettent pas de dater avec précision ; et celle posée par la synthèse d’abondantes données recueillies par de grosses équipes pluridisciplinaires, mais morcelées.

 

     L’ouvrage illustre parfaitement les développements récents de l’archéologie en général et proche-orientale en particulier, avec la constitution de programmes marqués par l’intérêt diachronique pour l’histoire d’un site et non plus uniquement pour la plus spectaculaire de ses phases d’occupation, et par l’emploi croissant des technologies numériques d’une mise en œuvre souvent assez lourde. On entrevoit cependant l’une des limites de ces projets : les nécessités du stockage et de modélisation des données recueillies (souvent par SIG) pour conserver une vue d’ensemble se font souvent au détriment de la synthèse historique du fait d’une spécialisation accrue des différents acteurs et partenaires du projet.

 

(1) La céramique byzantine et proto-islamique en Syrie-Jordanie (IVe-VIIIe siècles apr. J.-C.). Actes du Colloque tenu à Amman, les 3, 4 et 5 décembre 1994, E. Villeneuve et P.M. Watson (éd.), IFAPO, Beyrouth, 2001 (B.A.H., t. 159). 232 p. + 8 p. non paginées en arabe. ISBN 2-912738-10-5.

 

Sommaire

 

Introduction, J. Frösén, p. 1-3

Chapter 1, p. 5-25

Aaron in religious Literature, Myth and Legend, J. Frösén, P. Miettunen

 

Chapter 2, p. 27-49

Jabal Harun : History, Past Explorations, Monuments, and Pilgrimages, P. Miettunen

 

Chapter 3, p. 50-59

The FJHP : Background, Goals and Methodology, Z.T. Fiema

 

Chapter 4, p. 60-85

The Cartographic Documentation in the FJHP Excavations, H. Junnilainen, K. Koistinen, J. Latikka, H. Haggrén, A. Erving, N. Heiska

 

Chapter 5, p. 86-97

The FJHP Site, Z.T. Fiema

 

Chapter 6, p. 98-185

The Church and the Chapel : Data and Phasing, E. Mikkola, A. Lahelma, Z.T. Fiema, R. Holmgren

Appendix : The Object from Locus E1.09, Z.T. Fiema, M.-C. Comte,

 

Chapter 7, p. 186-233

Marble Furnishing and Decoration, A. Lehtinen

Appendix. The 2007 Finds, A. Lehtinen

 

Chapter 8, p. 234-245

The Baptismal Fonts, A. Rajala, Z. T.Fiema

 

Chapter 9, p. 246-271

The Mosaic, par B. Hamarneh, K. Hinkkanen

 

Chapter 10, p. 271-285

Greek Inscriptions from the Church and the Chapel, J. Frösén, E. Sironen, Z.T. Fiema

Appendix. Two Arabic Inscriptions form Jabal Harun, J. Hämeen-Anttila, K. Öhrberg

 

Chapter 11, p. 286-329

The Byzantine and Early Islamic Pottery from Jabal Harun, Y. Gerber 

Appendix. The Catalog of Ceramics from Selected Deposits associated with the Church and the Chapel, Y. Gerber, V. Holmqvist

 

Chapter 12, p. 330-375

Glass Finds from the Church and the Chapel, D. Keller, J. Lindblom

Appendix 1. Catalog of Glass Lamps and Vessels associated with the Church and the Chapel, J. Lindblom

Appendix 2. Table of Glass Windowpane Fragments from the Loci associated with Phases 9 and 11, J. Lindblom

Appendix 3. List of Metal Objects associated with Glass Lamps, S. Pouta

 

Chapter 13. p. 376-391

Tile sand Bricks from the Jabal Harun Monastery, P. Hammari

Appendix. Catalog of Tile and Brick Material from Jabal Harun, P. Hamari

 

Chapter 14, p. 392-407

The Metal Objects from Jabal Harun : A Descriptive Catalog of Objects related to the Church and the Chapel, S. Pouta, M. Whiting

Appendix. Decorated Iron Sword Guard (Reg. No. 245), J. C. N. Coulston

 

Chapter 15, p. 404-423

The Analysis of Wall Plaster : Ps 1 and Ps 3, P. saturno, C. Danielli

 

Chapter 16, p. 424-441

The Concluding Remarks, Z. T. Fiema

Appendix 1. List of Walls, J. Vihonen 

Appendix 2. Illustration Credits

Appendix 3. List of authors and their affiliations