Lauffray, Jean: Fouilles de Byblos. Tome VI. L’urbanisme et l’architecture. D’après les manuscrits inachevés et les documents du "Fonds Maurice Dunand" de la Faculté des Lettres de l’Université de Genève, 500 p.+Atlas de plans et coupes : 19 cartes. ISBN 978-2-35159-064-5, 90 euros
(Institut Français du Proche-Orient, Beyrouth 2008)
 
Compte rendu par Christophe Nicolle, CNRS
(christophe.nicolle@college-de-france.fr)

 
Nombre de mots : 2106 mots
Publié en ligne le 2009-08-28
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=708
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          Voici la publication longtemps attendue des niveaux d’architecture du Bronze Ancien du site côtier de Byblos, l’actuelle Jebeil (Liban) à 40 km au nord de Beyrouth. Des fouilles à la suite de celles de A. Renan y ont été menées par l’égyptologue P. Montet, puis à partir de 1926 par M. Dunand pendant plus de 50 ans jusqu’à la guerre du Kippour de 1973. Elles ont révélé l’extrême importance de ce site pour l’archéologie du Levant. 

 


          M. Dunand a déjà publié le matériel mobilier et des relevés de terrain (Fouilles de Byblos, tomes I à IV parus respectivement en 1937 et 1954 et 1958). Le tome V, paru en 1973 est une synthèse des vestiges d’architecture du Néolithique et du début du Chalcolithique. Sa mort en 1987 a interrompu son travail de publication. Le tome III n’est jamais paru. Il devait présenter la documentation topographique recueillie postérieurement à celles des deux premiers tomes. Il reste encore à publier un tome VII et peut-être un tome VIII pour une présentation de la documentation des niveaux postérieure au Bronze Ancien jusqu’à l’époque romaine.

 


          Le tome VI des Fouilles de Byblos est le fruit d’un travail de longue haleine à partir de 250 pages d’un manuscrit (non compris les illustrations et les centaines de croquis et de relevés de terrain) conservé à l’Université de Genève dans le « Fonds Maurice Dunand ». La publication du manuscrit et la préparation de la documentation graphique sont le travail de J. Lauffray aidé de Y. Makaroun-Bou Assaf. A la mort de J. Lauffray en 2000, elle procéda aux collationnements et aux dernières retouches. Le projet a été soutenu par les différents directeurs de l’IFAPO depuis les années 1980. La publication est l’œuvre de l’équipe de publication de l’IFPO - Beyrouth.

 


          Le principal obstacle à une publication plus rapide des fouilles de Byblos est la technique de fouille développée par M. Dunand. Il s’agit d’une méthode de levées successives rigoureusement horizontales de 20 cm d’épaisseur avec un enregistrement en X, Y, de tous les éléments dégagés avec, pour ceux jugés les plus importants, la prise d’une cote particulière plus précise que les 20 cm de la levée. Une méthode d’enregistrement exhaustive qui a d’ailleurs permis le déplacement et la reconstruction à l’identique du théâtre romain et du temple aux obélisques. Le site est couvert par un carroyage de 50 x 50 m numéroté en fonction du rythme des expropriations, donc pas dans un ordre numérique logique. Chaque angle correspond à une station. Le numéro de la station est en italique. Ces carrés de station sont subdivisés en 25 carrés de 10 x 10 m. Le nord correspond à peu près à la diagonale de ce carroyage.

 


          La méthode de M. Dunand entraîne une multiplication des relevés topographiques, des notes de chantier et des photographies de fouille indispensables à une bonne compréhension des levées et à la reconstitution des plans chronologiques. Or, une partie de cette documentation n’a jamais été publiée ou elle a été perdue pendant les troubles du Liban. Cela explique la qualité et la précision inégales du volume VI. La première partie sur la période proto-urbaine rédigée par M. Dunand était pratiquement prête pour la publication. Le reste a été complété par J. Lauffray avec la documentation dont il a pu disposer.

 


          Dans son manuscrit, M. Dunand propose une périodisation, reprise telle quelle par J. Lauffray pour la publication. Elle est fondée sur l’utilisation et la mise en œuvre des matériaux. Il suppose des corrélations possibles entre les bâtiments utilisant les mêmes modes constructifs dans les différents endroits du site. Le volume VI comprend quatre parties : I l’installation rurale proto-urbaine (style « épi » = appareil en arête de poisson) ; II – l’installation rurale proto-urbaine (style dit « sableux ») ; III – L’urbanisation (style « des grosses fondations » = blocs volumineux et fondations très larges) ; IV – l’épanouissement de la vie urbaine (« style piqueté » = traitement de surface du bloc calcaire). L’ouvrage présente par textes, plans et quelques photos, les vestiges architecturaux du Bronze Ancien du site découpé en 11 zones (zone centrale, zone médiane sud-ouest, zone périphérique nord-est, etc.) elles-mêmes découpées en quartiers, îlots, complexes, puis pièces ou cellules.

 


          Pour replacer plus facilement les différents états du site dans le contexte du Levant Sud, il convient de doubler cette périodisation avec celle plus usitée des âges des métaux comme le propose Y. Makaroun-Bou Assaf dans sa thèse en 2002 sur l’architecture de Byblos : Bronze Ancien I pour le style « épi » et le style « sableux ancien » ; Bronze Ancien II pour le style « sableux récent » et le style « grosses fondations » et Bronze Ancien III et IV pour le style « piqueté ». 

 

 

I- L’installation rurale proto-urbaine (style « épi »)


          L’établissement de cette période marque un changement complet par rapport à l’agglomération de maisons à double abside du Bronze Ancien Ia que M. Dunand présente dans son volume V.

 


          Le site est incomplètement fouillé sur environ 3 ha. Le fouilleur le décrit comme « une bourgade de type rurale avec de larges espaces non construits ». Sur le plan, on distingue, outre le sanctuaire dans l’enclos ovale, au moins 6 ensembles de bâti. Ces nouvelles constructions reprennent l’orientation et parfois le tracé des murs de l’établissement précédent.

 


          Il s’agit le plus souvent de grandes bâtisses rectangulaires composées d’une pièce principale et d’une pièce secondaire de plus petite dimension. Elles sont regroupées dans de grands enclos eux aussi rectangulaires de 35-40 m de côté. Ces bâtiments très standardisés (dim. moyen. : 14 x 6 m) sont dotés d’un sol en terre battue, sur lequel on trouve souvent deux bases axiales pour des piliers en bois. Les murs à double parement ont un appareil en épi (ou arête de poisson) de pierres sèches, provenant de grès dunaire extrait à proximité. Un enduit d’argile rouge recouvrait les murs enduits à l’intérieur. Une couverture légère à double pente est proposée. Dans les cours encloses, on note la présence de plusieurs aires circulaires empierrées que l’on peut interpréter, par comparaison avec d’autres sites du Levant Sud, comme des bases de silos. Le fouilleur indique que la céramique découverte ne présente pas pour le début de la période de rupture avec la céramique  de la période énéolithique précédente. Mais cette céramique est rapidement remplacée par une nouvelle céramique à pâte en argile fine à dominante rouge, bien épurée, faite au tour et à résonance métallique avec parfois un décor lustré de bandes parallèles ou entrecroisées.

 


          Le temple de la période de l’énéolithique continue d’être utilisé au milieu de son enceinte ovale, une ellipse de 30,15 m avec une entrée en chicane. Elle fait l’objet d’une réfection et n’incorpore plus la source dans son tracé. Le plan du « sanctuaire » alors reconstruit ne diffère pas de ceux des autres bâtiments découverts sur le site.

 

 

II- La naissance de la vie urbaine (construction du rempart, style « sableux »)

 


          La période suivante se caractérise par la construction d’un rempart (un mur simple de 2,50 m d’épaisseur) qui barre l’éperon rocheux et transforme l’établissement villageois ouvert en une ville fortifiée de 5 ha. Néanmoins, du fait d’une superposition d’un des îlots de bâtiments par le rempart, le fouilleur propose un développement déjà avancé de l’agglomération avant sa fortification. Il s’agit de la première des trois phases qui se succèdent sans hiatus : le « style sableux I à III ».

 


          Les bâtiments de plus petites dimensions deviennent monocellulaires et sont le plus souvent accolés les uns aux autres. Ils sont de plan quadrangulaire ou rectangulaire avec des bases de pilier qui ne sont plus seulement axiales, mais aussi placées contre la face interne des murs. Ces habitations se multiplient et se font plus denses. Sur la base du plan publié, on peut proposer le chiffre de 550 pièces ou cours pour l’ensemble de l’agglomération. Le fouilleur divise le site en 15 quartiers (MI-MVI et PI-P7). Ils rassemblent plusieurs îlots qui peuvent contenir plusieurs complexes. L’organisation d’un complexe se fait autour d’une « cellule mère », soigneusement construite qui est entourée de chambres secondaires accolées ou disposées autour d’une petite cour. On note du style « sableux I » au style « sableux II », une densification du bâti avec l’ajout de cellules annexes aux cellules mères.

 


          La première ville s’organise autour de la source et de «  l’étang sacré ». La source est une résurgence au fond d’un cratère naturel dont les pentes semblent avoir été partiellement empierrées. Le sanctuaire du niveau précédent est toujours utilisé avec juste la réfection de quelques pans de son mur d’enceinte. Au moins trois autres bâtiments religieux (des petites chapelles in antis de 5 m de côté) sont identifiés à travers le site. Les rues qui séparent les quartiers sont circulaires ou rayonnantes. Elles ont pour point central « l’étang sacré ». Il s’agit en fait d’un réservoir à ciel ouvert d’une superficie de 1200 m2 avec des rives pavées. Au moins 5 caniveaux débouchent des rues. Ils collectent les eaux de ruissellement vers le réservoir.

 

 

III- L’urbanisation, époque des « grosses fondations »

 


          La transition entre le « style sableux III » et le style « des grosses fondations » se fait lors d’une phase de coexistence. Le fouilleur ne note pas de hiatus, notamment parce que les murs de la nouvelle agglomération réutilisent souvent les murs antérieurs et coexistent même dans un premier temps avec certains anciens bâtiments.

 


          La nouvelle phase de construction se marque dans l’architecture avec le remplacement du grès par des blocs de calcaire débités par percussion. Les fondations sont très importantes, elles peuvent atteindre 1,25 m de profondeur et sont souvent débordantes. Un nouveau rempart est construit. Épais de 5 m, il est doté de contreforts internes espacés de 3 m.

 


          L’organisation générale de l’agglomération change peu. Les limites des îlots sont souvent les mêmes, même si elles peuvent parfois varier comme dans le quartier MV. Le plan des habitations évolue peu. Les « cellules mères » de la période précédente sont souvent réutilisées après un rehaussement des sols. Certains secteurs, comme celui dans le carré 18, sont pourtant complètement reconstruits.

 


          Au cours de cette période, on constate une multiplication des édifices publics. Le sanctuaire de la source est reconstruit toujours selon le même plan mais avec des murs plus imposants. Un trottoir empierré est construit en avant du sanctuaire. L’ancienne chapelle 17-24 voit son enceinte partiellement reconstruite ainsi que les trois chapelles dotées d’antes alors que de nouvelles annexes sont ajoutées contre les murs du fond. Dans le carré 11, on note la construction du « temple oriental », un bâtiment in antis de 10,40 m x 9,65 m, construit au milieu de l’enclos de la période du style « sableux ». Le temple perdurera jusqu’à la fin du Bronze Moyen. Outre la construction de nouveaux bâtiments religieux, on relève celle d’édifices publics. Il y a notamment une esplanade quadrangulaire de 23 x 18 m entourée d’un épais mur et un complexe de 15,50 m x 7 m au débouché de la principale porte de la ville.

 

 

IV- Épanouissement de la vie urbaine (style « piqueté »)

 


          La dernière phase d’occupation du Bronze Ancien correspond à un autre stade d’accroissement de l’agglomération en trois phases avec le développement du système fortifié et la construction de plusieurs grandes résidences et d’un ensemble monumental (palais ?). Les zones, qui ne sont plus qu’au nombre de 6, selon le fouilleur, sont plus vastes. Le nouveau style architectural se caractérise par une nouvelle répartition des bases de piliers qui permet pour chaque pièce des hauteurs de toit différentes. Les pierres angulaires des grands bâtiments sont parées par piquetage pour faciliter l’adhérence d’un enduit.

 


          Quatre phases de Piqueté sont identifiées. Le style du Piqueté I est une phase de transition avec le style précédent. Le style du Piqueté II correspond à une refonte plus importante de la ville avec des rehaussements parfois importants des sols. Si plusieurs temples existants sont reconstruits aux mêmes emplacements, ils empiètent sur les îlots voisins. L’aire du réservoir est diminuée par la construction du temple de la Ba’alat. Le complexe du temple en L lui aussi s’agrandit. Il regroupe 6 chapelles et leurs annexes. Un nouveau style architectural apparaît caractérisé par un grand hall axial couvert et des décrochements de 20 cm en vis-à-vis dans les murs (ex.  de la résidence aux cent piliers d’une superficie de 900 m2). Il s’agit de l’adoption d’un système de jumelage par ligature des poutres pour s’adapter aux plus grandes dimensions des portées à couvrir qui atteignent souvent 6 m. Le style du Piqueté III voit l’apparition d’édifices monocellulaires avec un usage plus systématique des décrochements dans les murs. Le Piqueté IV intervient après l’incendie général de la ville que M. Dunand attribue aux Amorites (à placer vers 2200 av. J.-C.). Il s’agit de la survivance de quelques grands bâtiments monocellulaires qui dénotent une régression des techniques de construction.

 


          La publication de ce volume VI des fouilles de Byblos apparaît plus comme le renouveau que comme la conclusion d’une étude trop longtemps laissée en suspens. La disparition d’une partie importante de la documentation de la fouille n’a pas permis aux auteurs de présenter les plans définitifs des différents niveaux d’occupation. Il reste aux archéologues intéressés à travailler sur ces plans, en espérant réussir à trouver et à avoir accès, dans ce qu’il subsiste des archives, aux éléments qui permettent la construction d’une chrono-typologie. Il s’agit aussi d’arriver à localiser dans les levées, les objets découverts en fouille. Utiliser, comparer et dater les données de Byblos est un travail rendu encore plus ardu par le fait qu’il est, au moins à partir de la période des « grosses fondations », un site atypique, car exceptionnellement riche du fait de son rôle de plaque tournante dans le commerce levantin et ses rapports avec l’Égypte. Pour autant, le travail réalisé pour la publication de ce volume doit être souligné tant pour son ampleur que pour son importance pour l’archéologie levantine, dont il sera sans doute rapidement une référence indispensable.