Simantoni-Bournia, Eva: La céramique grecque à reliefs. Ateliers insulaires du VIIIe au VIe siècle avant J.-C. (Hautes Etudes du monde gréco-romain, 32), 248 p., 21/29,7 cm, 72 ill., ISBN 2-600-00936-1, CHF hors taxes 142
(Librairie Droz S.A. 2004)

 
Compte rendu par Ludovic Lefebvre, Université de Rouen
(ludovic.lefebvre@culture.gouv.fr)

 
Nombre de mots : 1715 mots
Publié en ligne le 2007-07-06
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=71
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Cet ouvrage entend présenter un bilan des découvertes, analyses et synthèses parues depuis un quart de siècle dans divers recueils et périodiques, en offrant une vue d’ensemble d’un matériel archéologique riche et original : la céramique grecque à reliefs issue des Cyclades, de Crète et de Rhodes. Cette production de l’art des Hellènes, étudiée dès la fin du XIXe siècle par d’éminents érudits tels que E. Pottier, A. de Ridder ou F. Courby, a été en effet laissée de côté par les spécialistes durant de nombreuses années et l’étude d’Eva Simantoni-Bournia permet de porter à la connaissance de tous une thématique iconographique particulièrement féconde mais pas toujours aisée à déchiffrer.

Il est important de rappeler que les conclusions de l’auteur font suite à une série de conférences présentée à l’Ecole pratique des Hautes Etudes en mai 1999. Ajoutons d’ailleurs que le lecteur est aidé dans cette approche technique de l’art grec par une série de planches (soixante-douze) qui totalise cent soixante-quatorze photographies très explicites.

Le matériel des ateliers insulaires est en effet plus riche (quant au choix des sujets représentés) et plus abondant que celui des ateliers continentaux et il est, en outre, mieux préservé (l’Egée du Nord est toutefois peu évoquée en raison de l’absence de matériel durant les VIIIe et VIIe siècles). L’auteur revient à cet égard sur la terminologie précise de ces grands vases et rappelle que dans l’Antiquité le terme de pithos désignait justement « un récipient grand et large, en usage du Néolithique jusqu’à nos jours, à cols bas et parois épaisses, généralement privé d’anses (ou doté d’anses qui ne servaient pas à le soulever), capable de contenir de grandes quantités de denrées solides ou liquides. » (p. 10). Certains auteurs préfèrent toutefois l’emploi du terme d’amphore en raison de la ressemblance évidente de ce vase avec cette forme. L’auteur suggère même de combiner les deux termes et de nommer cette céramique singulière pithamphore (p. 11). Le matériau de fabrication utilisé était l’argile, mais le bois et le métal existaient également. Soulignons que le décor à reliefs ne se limitait pas aux amphores et pithoi puisque d’autres formes typiques avaient cours sur le continent, telles que les cratères à volutes de Laconie. La fabrication de ces grands vases de stockage nécessitait d’ailleurs une grande dextérité de la part de ces artisans et l’application délicate du décor se réalisait quand l’argile du vase n’était pas tout à fait cuite (la panse ayant à ce stade la « consistance du cuir »). Ces récipients servaient à toutes sortes de stockage : grain, vin, huile ou farine y étaient entreposés, mais ils recueillaient également l’eau de pluie (leur destination funéraire est également connue). Dans le cas de Rhodes, nous avons d’ailleurs des exemples de réparations sur les grands vases qui corroborent l’idée que le coût de fabrication était important et que les propriétaires tenaient dans ces conditions à conserver le plus longtemps possible ces objets en utilisation.

Après avoir rappelé l’importance de ces vases à l’époque archaïque, Eva Simantoni-Bournia revient sur les grandes classifications périodiques de styles opérées par ses devanciers (et notamment sur celles de J. Schäfer) en analysant chaque aire géographique grâce en partie à des découvertes archéologiques nouvelles.

Ainsi, concernant les vases à reliefs crétois, l’auteur insiste sur la période allant de 690 à 550 (subdivisée en cinq groupes) et met en valeur une certaine imperméabilité des artisans autochtones à toute influence étrangère, avec des conclusions de portée historique pour certaines subdivisions. Le relief de la céramique de cette île était d’ailleurs infiniment plus plat que celui des Cyclades, notamment à l’époque protogéométrique, les artisans ayant préféré utiliser des poinçons plats pour décorer leurs pithoi à l’inverse de leurs homologues du centre de l’Egée, qui utilisaient avec dextérité et variété le décor à la main et au moule. La Crète ne vint à ce mode de décoration qu’au milieu du VIIe siècle. Autre signe distinctif : l’arrangement du décor en paires héraldiques et la fragmentation des zones de la panse en métopes sont plus fréquents en Crète que dans les Cyclades. Tout au long de ce siècle, un atelier se distingue, celui d’Arcadès (Aphrati), dont les amphores se signalent par la juxtaposition d’anneaux d’inégale hauteur ; à noter que les scènes mythologiques deviennent de plus en plus nombreuses au fur et à mesure que l’on approche de la fin du siècle, tandis que les éléments de paysages sont rares et que l’image du sphinx est la marque distinctive de l’atelier d’Arcadès. L’atelier de Phaistos prit quant à lui son essor au début du VIe siècle avec une prédilection pour les représentations animales sur le col des vases et un usage important de la peinture.

Mme Simantoni-Bournia s’attache ensuite à la description des grands vases à reliefs rhodiens en rediscutant la tripartition chronologique de Schäfer élaborée comme suit : 740-675, 675-600 et 600-510, les ateliers de Camiros (avec pour celui-ci une monumentalité de plus en plus évidente) et d’Ialysos prenant progressivement l’ascendant sur celui de Lindos. Le décor figuré, dans tous les cas, ne devient courant pour cette île qu’au VIe siècle, mais sans acquérir l’importance qui prévalut en Crète ou dans les Cyclades. Les sphinx sont alors un thème de prédilection. La représentation figurée est, sinon, sans signification particulière et les potiers se contentent de reproduire les motifs sans y accorder une grande importance, ce qui explique la rareté des scènes mythologiques et de combats. Les motifs décoratifs sont constitués de minces rubans d’argile et comportent rarement des thèmes végétaux, que ceux-ci soient imprimés à la roulette ou à la main.

L’auteur s’intéresse en dernier lieu à la production cycladique et souligne à cet égard que celle-ci ne doit pas être isolée des ateliers continentaux qualifiés de « secondaires », au sens où ceux-ci furent tributaires des premiers, notamment, sans doute, sous l’influence de potiers insulaires itinérants. Ténos et Naxos étaient à cet égard des centres insulaires de première importance par rapport aux ateliers de Grèce. Les artisans insulaires firent preuve d’une richesse et d’une variété dans leurs styles tout à fait impressionnantes, et même si chaque île a pu marquer de son sceau la diversité des décors à reliefs, « l’art de l’Egée » a tout de même introduit des caractères communs. Cette partie centrale de l’Egée servit d’ailleurs de « relais » aux thèmes figurés et décoratifs de la céramique du Proche-Orient qui furent finalement importés en Grèce continentale.

Trois groupes de production se distinguent donc durant l’intervalle chronologique qui nous occupe : le premier concerne les îles d’Andros, Ténos, Naxos et Amorgos qui débute au milieu du VIIIe siècle. Le deuxième est constitué des îles de Délos, Paros et Kéos et date du premier quart du VIIe siècle. Enfin, le troisième réunit les îles de Kythnos, Théra, Siphnos et Mélos ; il commence à la fin du VIIe siècle et perdure jusqu’au VIe siècle. Les trois centres majeurs furent néanmoins Naxos, Ténos et Paros.

À l’époque géométrique, la figure humaine est assez abondamment représentée sur la céramique à reliefs (contrairement à la céramique peinte). De même, la céramique cycladique utilise avec prédilection dès le géométrique moyen le motif curviligne, qui est en avance sur les pithoi rhodiens d’un demi-siècle et qui resta d’un usage courant durant tout le VIIe siècle. Autres dessins en vogue : le motif en escalier qui peut être « considéré comme la marque de fabrique de la céramique naxiote peinte et à reliefs » (p. 70) ; le méandre est, lui, très représenté à Ténos et Andros.

Les importations et les imitations prouvent l’intensité des échanges entre les Cyclades et Rhodes sans qu’il soit toujours possible d’identifier dans quel sens s’exercèrent ces influences. C’est au VIIe siècle (dans son deuxième quart) que les amphores cycladiques à reliefs atteignirent leur apogée par la diversité et la richesse de leurs thèmes figurés ; les trois ateliers principaux (Andros, Naxos - dont les vases sont décorés au moule - et Ténos, qui utilise le décor à main libre) ont un style plus personnel et il est arbitraire et inutile de vouloir restreindre leurs domaines iconographiques de prédilection. Ainsi la thèse en vogue au début du XXe siècle, qui énonçait que les îles avaient essentiellement cultivé le style décoratif et non les styles narratif ou naturaliste, n’a plus cours. Eva Simantoni-Bournia remarque même à l’aune des découvertes et recherches récentes : « La richesse et la diversité des thèmes figurés, mythologiques ou épiques, sur la céramique à reliefs des Cyclades au VIIe siècle, ne peuvent être égalées que par la céramique peinte du protoattique moyen » (p. 79). Cette production se retrouve durant ce siècle dans une région continentale proche, la Béotie. Concernant la production cycladique, il est enfin important d’observer que le nombre des vases à reliefs entiers et de fragments qui nous sont parvenus est moindre que pour Rhodes et la Crète.

En conclusion, l’auteur tient à souligner que la céramique à reliefs représente « un domaine à part entière de l’art grec » (p. 123) et que l’origine du décor de ce mode de stockage et de fonction funéraire doit être recherchée « sur des jarres votives ou sur des récipients qui signalaient une tombe ». Les Cyclades et la Crète eurent dans ce contexte une vocation de précurseurs vis-à-vis des régions continentales telles que l’Attique ou le Péloponnèse. Il n’en reste pas moins vrai que chacune des trois principales aires géographiques étudiées garda durant la période archaïque des particularités qui la différencièrent de sa voisine et qui lui conférèrent une identité propre :

  • la céramique à reliefs crétoise évolua dans un rapport étroit avec les autres arts de l’île (céramique peinte, toreutique) : décor et iconographie eurent les mêmes traits stylistiques ;
  • la céramique à reliefs rhodienne témoigna du même goût que la céramique peinte pour une ornementation dense qui tendit à délaisser et à standardiser les thèmes figurés ;
  • la céramique à reliefs cycladique puisa au début du géométrique dans les mêmes motifs décoratifs que la céramique peinte, mais avec un accent plus prononcé pour les formes curvilignes et la représentation des figures humaines. L’inégalité du matériel conservé interdit toutefois toute conclusion trop hâtive pour cet archipel.

Malgré le caractère lacunaire et disparate des vases parvenus jusqu’à nous, il ressort effectivement de cette étude que, par son emploi quotidien et ses représentations iconographiques, la céramique à reliefs des ateliers insulaires constitua une part importante de l’art et de la vie des Grecs de l’époque archaïque.