Le Bas, Antoine: Juvisy-sur-Orge, un territoire, des réseaux.
Collection nationale Cahiers du Patrimoine n° 88
Inventaire du patrimoine - Région Ile de France,
264 pages, illustré, 40 euros, ISBN 978-2-914528-40-5
(Editions Lieux Dits, Lyon 2007)
 
Compte rendu par Olivier Berger, Université Paris IV-Sorbonne
(olivierberger@laposte.net)

 
Nombre de mots : 1756 mots
Publié en ligne le 2009-07-30
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=724
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        La destinée particulière de Juvisy-sur-Orge, ou comment cette ville est devenue ce qu’elle est, passant d’un bourg rural sans importance à une ville insérée dans un ensemble plus vaste qu’est l’agglomération parisienne, en y jouant un rôle de premier plan, disposant d’un patrimoine constitué suite à différents facteurs structurels et conjoncturels, tel est le sujet du présent ouvrage que nous livre le service de l’Inventaire général du patrimoine culturel de la région Île-de-France. Il se situe dans la continuité d’une série consacrée à des édifices ou communes peu ou mal connus d’un point de vue artistique ou urbanistique.


        Autour d’un plan chronologique justifié par la richesse du sujet, les auteurs démontrent comment l’interaction entre plusieurs réseaux a façonné le visage de la commune, au cours de politiques volontaristes d’aménagement, impulsées par la monarchie sous l’Ancien Régime jusqu’à la Reconstruction en passant par les interventions étatiques du XIXe siècle relatives au développement du chemin de fer. Car Juvisy-sur-Orge est devenu un territoire à l’identité forte grâce à une position favorable, proche de Paris, au pied du plateau de Longboyau, au bord de la Seine, sur une plaine fertile traversée par la rivière de l’Orge et la route royale de Fontainebleau (actuelle Route Nationale 7). Depuis le premier aménagement au XVIIIe siècle, avec le parc du château dont les traces subsistent encore de nos jours sur le coteau, la ville n’a cessé de faire l’objet de transformations, dictées par différents impératifs économiques, politiques, hygiénistes, techniques (l’apparition des automobiles), sociaux aussi, sans parler des guerres et notamment des destructions liées aux bombardements de 1944 qui amèneront les urbanistes à repenser la ville.

 

        Ici les auteurs explorent le facteur humain dans ses moindres détails, car c’est bien la main de l’homme, après des facteurs naturels, qui fabrique la ville. Un souci de gestion présent déjà sous la monarchie, qui, au fil des siècles, prend une importance plus grande, la vie moderne avec l’augmentation de tous les flux de circulation, demande aux décideurs actuels de repenser le fonctionnement d’une commune insérée dans un maillage dense, parmi les pôles de la région sud de l’Île-de-France. Avec l’éclatement de la Seine-et-Oise et la naissance de l’Essonne, Juvisy-sur-Orge conserve son rôle en devenant chef-lieu de canton malgré sa taille restée modeste, tandis que Corbeil ne peut plus rivaliser avec la ville nouvelle d’Evry.

 

        Loin du cliché voulant qu’une ville de banlieue parisienne soit récente et sans passé, les auteurs reviennent sur l’histoire de Juvisy-sur-Orge, expliquant comment elle constitue un territoire, c’est-à-dire un espace vécu, maîtrisé, géré, commandant les communes des alentours sous son influence : à savoir, Athis-Mons, Draveil, Savigny-sur-Orge, Paray-Vieille-Poste, Viry-Châtillon. Ici, le paradigme proposé pour « lire » la ville est celui conceptualisé par le géographe allemand Christaller, et qui semble approprié au cas de Juvisy, proposant une vision de la ville selon un schéma centre/périphérie : un pôle central attractif, offrant des services et équipements à des pôles secondaires, dans un certain rayon d’influence (c’est la théorie des « lieux centraux »). Tout le travail des auteurs montre aux lecteurs les richesses cachées d’une ville qui a un patrimoine particulier : la demeure de Camille Flammarion, les centres administratif et culturel construits après guerre selon les principes de l’architecture moderne, un marché couvert en béton armé bâti de manière audacieuse, inspiré des constructions d’Auguste Perret, les décors de céramiques sur le gymnase Jules Ladoumègue…

 

        C’est bien l’interaction et l’imbrication des réseaux qui ont donné à Juvisy-sur-Orge cette personnalité forte, passant d’un village agricole, lieu de résidence aristocratique, à une ville de banlieue, nœud important d’un tissu urbain devenu dense, traversé par des réseaux routiers, fluviaux et ferroviaires qui sont tour à tour concurrents ou complémentaires. Tout au long du livre, l’approche géographique permet de saisir les différentes mutations, replacées judicieusement dans leur contexte historique. En somme cet ouvrage satisfera sans problèmes tous les amateurs d’histoire de l’art, d’histoire urbaine et de géographie humaine.

 

        Chaque époque, chaque politique interventionniste a laissé sa trace, faisant de la ville un laboratoire en matière d’aménagement. Le pont des Belles fontaines et ses travaux de terrassement, œuvre de Louis XV, le parc du château implanté sur les coteaux, la canalisation de l’Orge, les fermes et auberges du plateau en bordure de la Route Nationale 7, la création des premières lignes Paris-Orléans (PO), croisant le Paris-Lyon-Marseille (PLM), puis le chemin de fer dit de Grande Ceinture, placent Juvisy au cœur d’un pôle régional de premier plan. Au fil du temps, les réseaux imposent des activités : auberges et relais sur le bourg de Fromenteau, sur le plateau, autour de la Route Nationale 7, halles aux marchandises entre les voies ferrées, industries. Ensuite les premiers lotissements réservés aux mal-logés parisiens transforment la physionomie du bourg qui perd son caractère agricole pour devenir la ville-dortoir des migrants pendulaires, des notables en villégiature, et un centre industriel profitant de la position favorable du site à la croisée des voies de communications entre la capitale et les régions, la Seine permettant d’écouler les marchandises issues de la production locale. Mais la ville n’est pas pensée seulement sur le plan terrestre puisque les bords de Seine deviennent le lieu des premières activités de loisirs nautiques ouverts au plus grand nombre, au XXe siècle. Puis, les progrès techniques comme la naissance de l’automobile, voire son perfectionnement (augmentation de la vitesse et réduction des distances-temps) obligent les aménageurs à élargir les routes, ouvrir des rues et désenclaver des quartiers séparés par les voies ferrées en perçant des tunnels. Bientôt l’électrification des lignes et l’intensification du trafic feront de la ville un pôle majeur, qui a mérité entre autres l’appellation de « plus grande gare du monde » sur des cartes postales anciennes.

 

        Donc, le caractère de Juvisy-sur-Orge change en fonction de toutes ces transformations. Sur les temps les plus actuels, l’ouvrage s’achève, faisant une mise au point sur les défis des urbanistes, et les handicaps de Juvisy-sur-Orge, avec la saturation du trafic passager, l’arrêt des activités de transport de marchandises au triage, désaffecté depuis 1994, et le paradoxe d’une ville attirant davantage les populations chassées par le coût des loyers de l’agglomération parisienne, et qui ne peuvent se loger faute d’offre suffisante, malgré des réserves foncières (friches ferroviaires…) à exploiter dans un avenir proche. Malgré tout, l’équilibre a été maintenu, autant que faire se pouvait, entre les impératifs de la circulation à travers la ville traversée par la Seine, la route et le rail, et la conservation d’une qualité de vie résidentielle à laquelle les riverains sont attachés. En cela, l’ouvrage insiste bien sur cet aspect. Il apporte des anecdotes sur la vie des pionniers des lotissements, l’organisation des clubs sportifs, des essais aéronautiques à cheval entre Juvisy et Viry, sur le terrain appelé « Port-Aviation », ancêtre d’Orly.

 

        Un autre paradoxe de Juvisy, peut-être le plus curieux, est qu’elle doit beaucoup au bombardement allié, qui a offert l’opportunité de revoir l’organisation d’un bourg qui ne possédait pas de centre ville, l’espace dégagé par la démolition du château, trop endommagé, sera utilisé pour créer le centre administratif qu’il manquait aux riverains. En appliquant des modèles enseignés dans les écoles d’architectures, les aménageurs ont réussi le pari d’une ville modernisée à faible hauteur de bâti, avec de la verdure, en évitant de défigurer le site à la différence de ce qui a pu être fait ailleurs, comme au Havre. Ici, on n’a pas abusé de la Charte d’Athènes en appliquant à la lettre tous ses principes. Peu à peu les équipements publics sont venus compléter les installations existantes, nouvelles écoles, piscines et salles de sport, collèges et lycées, pas seulement ouverts aux seuls usagers juvisiens, mais aux habitants des communes limitrophes, placées sous son rayon d’influence. Comme toute ville qui voit croître sa population, elle s’adapte en équipements.

 

        On notera la richesse documentaire de l’ouvrage et la qualité des illustrations choisies, tout comme la reproduction de plans et d’archives pour la plupart absolument inédites. Des photos issues de collections privées agrémentent le texte, des schémas aident à comprendre les différentes phases de modification de la physionomie urbaine de Juvisy. On remarquera la qualité des descriptions d’édifices, par la plume d’historiens de l’art chevronnés. Au final, les auteurs ont mené une grande enquête de terrain, complétée par des recherches en archives, permises par la coopération des centres de ressources les mieux documentés tels les Archives Nationales, les Archives départementales de l’Essonne,  le Musée de l’Île-de-France à Sceaux pour n’en citer que quelques-uns. Sans oublier l’aide apportée par les propriétaires et particuliers qui ont gracieusement ouvert leurs papiers personnels, voire les portes de leurs maisons ou institutions. Assurément le travail des auteurs a été très minutieux, avec un certain souci didactique et la passion de leur métier. En fin de volume, on trouvera l’ensemble des notes, allégeant ainsi le texte, accompagnées de quelques annexes, dont un index pratique.

 

        Pourtant la lecture du livre n’est pas toujours facile d’accès, concernant les parties plus techniques liées aux périodes très contemporaines. En ce qui concerne les problématiques de la Reconstruction et les différentes phases d’aménagements récents, il aurait été plus judicieux de condenser les chapitres et de synthétiser davantage.

        Il n’empêche que l’approche patrimoniale choisie, en dehors de son originalité, permet de faire découvrir des richesses que le curieux ignore, et donne finalement au lecteur un autre regard sur la banlieue. Donc, un livre à mettre entre les mains d’amateurs éclairés, désireux de mieux connaître les trésors de la région Île-de-France.

 


Sommaire :

 

Avant-propos (p. 9)

Avant-propos (p. 11)

Préface (p. 13)

                      

INTRODUCTION (p. 15)

UN TERROIR RURAL SUR LA VOIE DE L’HISTOIRE NATIONALE, 1632-1839 (p. 21)

Les origines (p. 23)

La Seine et la route, une convergence bénéfique (p. 25)

Le détournement du pavé de Lyon : la nouvelle route et le pont des Belles fontaines (p. 33)

La Restauration et les voies navigables (p. 49)

La route, la poste, l’auberge de la Cour de France, 1800-1840 (p. 51)

Un monde agricole en progrès (p. 55)

 

L’AFFIRMATION DE LA VILLE, 1839-1944 (p. 61)

LA MUTATION DÉCISIVE DU XIXe SIÈCLE, 1839-1914 (p. 63)

L’intrusion du chemin de fer (p. 63)

Le chemin de fer et la ville (p. 71)

L’urbanisation en marche (p. 75)

Les équipements municipaux (p. 85)

Commerces et industries : des productions bien desservies (p. 89)

Sport, loisirs et culture (p. 95)

L’observatoire de Camille Flammarion (p. 101)

 

UNE POLITIQUE URBAINE EN GRANDE BANLIEUE, 1914-1944 (p. 105)

La Grande Ceinture dans la Grande Guerre (p. 107)

Trafic et croissance ferroviaire de l’après-guerre (p. 109)

Usines, ateliers et entrepôts (p. 113)

La révolution automobile (p. 117)

La ville et ses réseaux (p. 121)

Lotissements et construction (p. 125)

Une politique urbaine d’équipement et d’aménagement (p. 135)

Paroisse de banlieue, terre de mission (p. 143)

Culture, sport et loisirs (p. 153)

 

RECONSTRUIRE ET MODERNISER, 1944-2000 (p. 157)

LA RECONSTRUCTION, 1944-1960 (p. 159)

Les désastres de la guerre (p. 159)

La réorganisation et la reconstruction des infrastructures (p. 161)

La reconstitution des structures de production (p. 165)

L’administration de la Reconstruction (p. 167)

Reconstruction et remodelage urbain (p. 169)

Un interventionnisme reconstructeur (p. 175)

L’œuvre de la Reconstruction (p. 179)

 

LA MODERNISATION URBAINE, 1960-2007 (p. 193)

1960-1992 (p. 195)

Entre les mailles du réseau routier (p. 195)

Grandeur de la gare voyageurs et décadence du triage ferroviaire (p. 199)

Modernisation urbaine et participation citoyenne (p. 203)

Renouvellement urbain et cohérence territoriale, 1992-2007 (p. 215)

Le tournant du siècle (p. 215)

L’avenir de Juvisy, du plan à la réalité : le P.L.U., 2004-2007 (p. 219)

 

CONCLUSION (p. 221)

Documents annexes (p. 225)

Notes (p. 235)

Orientations bibliographiques (p. 254)

Index (p. 255)

Liste et plan de localisation des édifices (p. 262)