Lemaître, Capucine: La conservation des mosaïques. Découverte et sauvegarde d’un patrimoine (France 1800-1914), Coll. Art & Société, Broché, 25 x 17 cm, 341 p., ISBN-10: 2753507317, ISBN-13: 978-2753507319, 20 euros
(Presses Universitaires de Rennes 2009)
 
Compte rendu par Véronique Vassal
(v.vassal@voila.fr)

 
Nombre de mots : 2097 mots
Publié en ligne le 2009-06-30
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=739
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Depuis une vingtaine d’années, les études relatives au patrimoine se sont considérablement accrues : histoire de l’archéologie, architecture, sculpture, peinture. En revanche, la mosaïque qui fit pourtant partie des grandes collections du XIXe siècle est très peu évoquée. Capucine Lemaître propose de déterminer comment se sont élaborées la conservation et la restauration des mosaïques anciennes selon divers points de vue, conceptuel, esthétique et technique. Elle présente les nombreux protagonistes qui conduisirent à une politique de conservation, grâce à l’émergence de la notion de patrimoine.

Les techniques de restauration des mosaïques anciennes, inconnues en France avant le XIXe siècle, furent importées d’Italie par des mosaïstes romains et frioulans. Ceux-ci transmirent leur expérience, leur savoir-faire et encouragèrent l’État à fonder des écoles françaises de mosaïque.

 

L’ouvrage se compose de quatre parties, chacune constituée de plusieurs chapitres. Les notes sont reportées à la fin de chaque partie.

           

Conservation et sauvegarde des mosaïques

 

Dans cette première partie, « La conservation et la sauvegarde des mosaïques à l’époque moderne », Capucine Lemaître commence par une définition de la mosaïque, inspirée par Philippe Bruneau, (La mosaïque antique, 1987) : «  Toute mosaïque peut se définir comme l’assemblage, au moyen d’un ciment, de petits éléments distincts destinés à constituer une surface plane ou courbe, et préalablement préparés en série sans souci de la place qu’ils auront à y occuper ». La mosaïque est avant tout un art fonctionnel lié à une architecture. L’auteur définit les nombreux genres de mosaïques qui se différencient par leur technique ou leur fonction (p. 14) : opus tessellatum, opus vermiculatum, emblema, opus sectile, opus signinum, opus scutulatum, opus spicatum, opus figlinum ; elle décrit les différentes couches composant le support : statumen, rudus, nucleus.

           

Au chapitre suivant, nous sont présentées les principales causes d’altération des mosaïques : gel, infiltrations d’eau, développement de la végétation, exhumation brutale… 

L’auteur évoque ensuite les différentes interventions subies par les mosaïques dans le but d’assurer leur conservation, de leur découverte à leur présentation : la dépose (p. 18-19), le transfert de la mosaïque sur un nouveau support (p. 19-20), les traitements de surface (p. 19-20). À travers l’observation et l’analyse du traitement des lacunes restaurées depuis le XIXe siècle, on peut constater l’évolution et les changements de mentalités vis-à-vis du patrimoine archéologique.

 

Le chapitre « L’héritage italien »  montre comment l’Italie, « patrie de la mosaïque », sut transmettre les traditions depuis l’Antiquité. Tout au long du XVIIIe siècle, Rome et la manufacture pontificale du Vatican connurent une période d’activité intense au cours de laquelle la mosaïque se développa sous ses aspects les plus variés, pièces de mobilier, objets portatifs, miniatures (micro-mosaïque)… Les chantiers de fouilles archéologiques se multiplièrent et livrèrent de nombreuses mosaïques qui entrèrent dans les collections d’antiques. Ce patrimoine, largement diffusé par des copies, constitua un héritage commun pour l’ensemble de l’Europe.   

À Rome, la reproduction en mosaïque des peintures des grands maîtres débuta sous le pontificat d’Urbain VIII (1623-1644). Cette entreprise dura deux siècles et conduisit à la création d’un atelier, le Studio del Mosaico della Reverenda Fabbrica di San Pietro (p. 22-25), dont les mosaïstes, les Sanpietrini, furent à l’origine de la plupart des écoles et des manufactures créées au XIXe siècle. La formation était basée sur la reproduction d’œuvres peintes. La production d’émaux et la recherche d’une large gamme chromatique furent un souci permanent (15 000 nuances au XVIIIe siècle, 28 000 au XIX e siècle). Une autre grande école de mosaïque italienne fut le Studio Marciano attaché à la basilique Saint-Marc de Venise (p. 25-26).

 

Les découvertes des cités ensevelies par le Vésuve aux XVIIIe et XIXe siècles, suscitèrent un engouement pour le développement des « sciences archéologiques ». Les voyageurs effectuant le « Grand Tour » ne pouvaient échapper à une visite du Museum Herculanense (constituant aujourd’hui la collection du musée archéologique de Naples). De nombreux antiquaires italiens, mais aussi étrangers obtinrent un permis de fouiller et purent entreprendre des recherches d’antiquités qu’ils pouvaient vendre au pape ou à des collectionneurs privés. Les nombreuses mosaïques qui furent découvertes à Rome et dans les cités des États pontificaux apportent aujourd’hui des éléments de compréhension à l’histoire de la restauration ; elles illustrent les pratiques des mosaïstes qui exportèrent leur savoir-faire. Quelques exemples majeurs de restaurations, permettent de mettre en lumière les caractéristiques des pratiques italiennes : la mosaïque du Nil de Palestrina (p. 31-37), les emblemata de la villa d’Hadrien à Tivoli (p. 37-41), la mosaïque de la salle octogonale des thermes d’Otricoli (p. 41-43).

La redécouverte de l’Antiquité s’accompagne d’une abondante littérature illustrée, au travers de laquelle apparaissent les prémisses d’un intérêt pour la mosaïque (p. 45-58) : Giovanni Ciampini (1633-1698) fondateur d’un journal de savants, De Musivis, publié par le Cardinal Giuseppe Alessandro Furietti en 1752. Au XVIIIe siècle, le comte de Caylus publia un Recueil d’Antiquités, d’autres auteurs français livrèrent les premiers éléments de la connaissance sur la mosaïque : Pierre Le Vieil en 1768, avec son Essai sur la peinture en mosaïque, Aubin-Louis Millin (1759-1818), Pierre Schneyder (1730-1813) pour l’étude des mosaïques de Vienne…

 

L’importation des savoirs-faires en France

                                               

La seconde partie traite de « l’importation de la mosaïque et des techniques de restauration en France dans la première moitié du XIXe siècle ». Capucine Lemaître précise que la manufacture vaticane fut le modèle sur lequel se développèrent les ateliers officiels de mosaïque en Europe dans la première partie du XIXe siècle (p. 66-74). La première école française de mosaïque fut dirigée par l’Italien Francesco Belloni qui mit en place une technique afin de déposer les mosaïques en maintenant la cohérence du tessellatum grâce à un mastic à base de cire : Vienne, la mosaïque « Cassaire », la mosaïque « Michou-Revel », la mosaïque Montant (p. 81-93), Vaison-la-Romaine, la mosaïque de la place Neuve (p. 97-100).

Sous le Premier Empire, le gouvernement ne joua qu’un rôle restreint dans le développement de l’archéologie gallo-romaine. Aucune fouille officielle ne fut entreprise en France. Les découvertes pourtant nombreuses furent essentiellement réalisées dans le cadre de recherches privées, menées par des amateurs d’antiquités par le biais des sociétés d’érudition. Ces découvertes allaient bientôt faire partie du domaine public avec l’ouverture des premiers musées de province.

 

Sous l’impulsion de François Arthaud, Lyon allait être une pionnière dans le domaine de la conservation du patrimoine mosaïstique (p. 76-81). En 1830, le premier poste d’inspecteur général des Monuments historiques fut créé, puis en 1837, la Commission des monuments historiques. Le musée Calvet, secondé par l’Académie du Vaucluse, joua également un rôle moteur dans le développement des recherches archéologiques, dépassant largement le cadre de la ville d’Avignon : villes d’Orange, de Vaison-la-Romaine (p. 95-97).

De nombreux mosaïstes romains (Clemente Ciuli, Costantino Rinaldi), à la suite de Francesco Belloni, se mirent au service des musées nationaux, afin de participer à la conservation de plusieurs pavements : la mosaïque de Bacchus de Sainte-Colombe (p. 102-104), la mosaïque de Chastellux (p. 104-109), la mosaïque du Bellérophon d’Autun (p. 110-114). 

Dans des années 1830-1850, un changement s’opère face à la restauration. Pour la première fois, on assiste à la préservation des fragments originaux ; les réfections sont réalisées selon un mode pictural, appartenant au XIXe siècle et non plus à l’Antiquité.


Essor et renouveau

 

La troisième partie est intitulée « Essor de la restauration et renouveau de la décoration en mosaïque dans la deuxième moitié du XIXe siècle ». La découverte de la polychromie monumentale, grâce aux fouilles archéologiques, devait redonner une place de choix aux arts décoratifs et renouveler la décoration en mosaïque.

L’un des principaux acteurs du renouveau de la mosaïque en France fut Gian Domenico Facchina (1826-1903). Les travaux qu’il réalisa à l’Opéra de Paris lui valurent une grande célébrité. À côté de ses activités artistiques, son apport à l’évolution des techniques de restauration fut considérable ; il déposa en 1858 un brevet à l’Institut national de la propriété industrielle pour l’invention d’un « système d’extraction et pose sans altération des mosaïques antiques » (p. 133-135). Nombreux furent les travaux de restaurations de mosaïques exécutés par Facchina à Béziers, Montpellier, Nîmes, Narbonne, Lillebonne (p. 135-142).

 

Nîmes, dont les richesses archéologiques étaient nombreuses, vit la naissance en 1823 du premier musée municipal. Situé dans la Maison Carrée, il conservait le mobilier archéologique. Des mosaïques furent recomposées et insérées dans le sol de la cella, participant à la muséographie générale des collections (p. 150-154). Antonio Mora, originaire de Sequals, installa la « Maison de la mosaïque » à Nîmes en 1850. Cette entreprise rayonna pendant un siècle sur le sud-est de la France aussi bien au niveau de la restauration du patrimoine mosaïstique que de la décoration dans les édifices privés et publics. Son fils Francesco Mora devint le spécialiste de la restauration des pavements : la mosaïque de Narcisse découverte à Vaison-la-Romaine en 1858 (p. 155-159), la mosaïque du Mariage d’Admète du musée des Beaux-Arts de Nîmes (p. 159-163)... Mora travailla avec l’architecte Henri Revoil qui consacra la majorité de sa carrière à la restauration des monuments du midi de la France. Ensemble, ils commencèrent à envisager une nouvelle conception de la restauration (lisibilité de l’intervention, utilisation des mêmes matériaux, pose des tesselles volontairement différente de la pose antique...).

           

Parallèlement, à Lyon, la maison « Mora et compagnie » fut l’une des premières entreprises de mosaïque frioulane implantée en France. Elle participa au renouveau de la décoration monumentale et, dans la seconde moitié du XIXe siècle, une partie de son activité fut consacrée à la restauration des pavements. De nombreuses mosaïques furent restaurées, comme celle de l’ivresse d’Hercule (p. 166-168). En 1863, un nouvel aménagement des collections du musée des Beaux-Arts de Lyon eut lieu. La réalisation du vestibule des Antiques avec des fragments remployés et recomposés dans un ordre nouveau, « d’un aspect pompéien », révèle la conception muséographique de l’époque.

 

Si, à partir des années 1850, le Midi de la France bénéficia des ateliers de mosaïstes frioulans pour la restauration des mosaïques, le Nord, hormis Paris, semble totalement dépourvu de spécialistes. Capucine Lemaître fait l’inventaire de la disparité des moyens de conservation ; l’exemple de Reims est intéressant, car malgré l’abondance des pavements, la ville se préoccupa très peu de leur conservation (p. 182-186). En revanche à Troyes (p. 187-189), Bergheim (p. 190-192) et à Laon (192-199) furent tentées des expériences diverses grâce aux sociétés savantes.

 

La redécouverte de la mosaïque médiévale apparaît dans la seconde moitié du XIXe siècle, sous l’impulsion du mouvement archéologique initié par Arcisse de Caumont et la Société des antiquaires de Normandie. De nombreuses publications dédiées à la mosaïque médiévale voient le jour. « Au travers d’exemples, apparaissent des changements significatifs dans la pratique de la restauration. De la réfection totale des édifices et de leur décor – dont les églises de Germigny-les-Prés (p. 208-214) et de Saint Martin d’Ainay de Lyon (p. 214-219) – à la restitution partielle et prudente, illustrée par Saint-Paul-trois-Châteaux (p. 226-230), se met en place une doctrine en cours d’élaboration ».

 

Une discipline autonome

 

La quatrième et dernière partie, « Quand la restauration devient une discipline autonome à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle », revient sur la création de l’école nationale de mosaïque à Sèvres et sur la réintroduction de la décoration en mosaïque dans l’architecture.  

La production de cette école fut dominée par un retour aux traditions antiques et byzantines. La décoration de l’abside du Panthéon fut sans doute l’un de ses plus grands chantiers (p. 248-250). Cependant, contrairement aux ateliers frioulans qui connurent une grande prospérité à la fin du XIXe siècle et dans la première partie du XXe siècle, la manufacture nationale de mosaïque ne joua pas un grand rôle dans le renouveau de la décoration en mosaïque. La manufacture fut pour l’État et les musées nationaux, l’occasion de faire restaurer à moindres frais des mosaïques qui jusqu’ici n’avaient pu être montrées au public. La première mission confiée à la manufacture fut la nouvelle restauration de la mosaïque du Bellérophon d’Autun (p. 252-254), puis la mosaïque funéraire de Pélagius (p. 261-264) et les mosaïques Renan (p. 264-273). Au musée du Louvre, l’essentiel de la collection de mosaïques romaines et paléochrétiennes fut constituée dans la seconde partie du XIXe siècle. L’apport du conservateur des Antiques, Antoine Héron de Villefosse (1845-1919) fut très important pour l’étude et la conservation du patrimoine mosaïstique (p. 254-257).

Parallèlement à l’atelier national de mosaïque, la maison Auguste Guibert-Martin fut une entreprise spécialisée dans la mosaïque et de la restauration : mosaïque du calendrier de Saint-Romain-en-Gal (p. 279-285), mosaïque des chevaux du Soleil de Sens (p. 287-293),  mosaïque des cerfs de Sens (p. 294-297).

 

La fin du XIXe siècle fut marquée par l’essor de l’archéologie et par la mise en place d’un cadre réglementaire relatif à la sauvegarde et à la conservation des monuments. Soumise à un cadre législatif et guidée par le développement scientifique des connaissances archéologiques, la restauration devint une affaire de spécialistes.

 

Cet ouvrage se termine par un glossaire, des sources, une bibliographie, une table des images, une table des matières. Il est accompagné d’une documentation photographique en noir et blanc dans le texte, les photographies en couleurs sont regroupées au centre du livre.  

Le sujet abordé par Capucine Lemaître est particulièrement intéressant. En effet, l’histoire de la conservation et de la restauration des mosaïques n’a jamais été traitée dans son ensemble. L’auteur, à l’aide de nombreux exemples, nous livre des éléments de compréhension sur l’émergence de la notion de patrimoine. Le XIXe siècle a connu une évolution considérable sur les principes de restauration mis en lumière dans le livre de Capucine Lemaître, paru aux Presses Universitaires de Rennes.