Tricoche, Agnès: L’eau dans les espaces et les pratiques funéraires d’Alexandrie aux époques grecque et romaine (IVe siècle av. J.-C. - IIIe siècle ap. J.-C.) BAR S1919 2009: ISBN 9781407304021. £43.00. iii+222 pages; illustrated throughout with figures, maps, plans, drawings and photographs, including 4 colour plates; catalogue. In French with English abstract.
(Archaeopress, Oxford 2009)
 
Compte rendu par Catherine Cousin, Lycée Fénelon - Ecole normale supérieure-CNRS (Paris)
(cath.cousin@wanadoo.fr)

 
Nombre de mots : 1934 mots
Publié en ligne le 2009-07-16
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=759
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Issu d’une thèse de doctorat sous la direction d’Anne-Marie Guimier-Sorbets, le livre d’Agnès Tricoche relatif à L’eau dans les espaces et les pratiques funéraires d’Alexandrie  témoigne d’une démarche originale, qui part de l’étude des installations hydrauliques des nécropoles d’Alexandrie et de sa région pour en déduire l’importance de l’usage funéraire de l’eau. Les limites chronologiques choisies, qui s’étendent de 332 avant J.-C, date de la fondation d’Alexandrie, au IIIe siècle après J.-C., permettent une mise en perspective et une prise en compte de l’évolution du thème. La richesse du développement vient du fait que d’une part l’auteur ne s’est pas limitée aux nécropoles de la ville d’Alexandrie, mais a inclus également celles des environs (jusqu’à une centaine de kilomètres de la mégapole) ; d’autre part, elle s’est appuyée sur des sources de nature et de provenance variées : vestiges archéologiques, textes littéraires et documentaires, iconographie. Le lecteur se représente sans difficulté les différents dispositifs hydrauliques décrits et peut approfondir tel ou tel aspect grâce à un catalogue précis, à d’abondantes photos, dessins ou plans (table des figures et des planches, p. 221-222), à de nombreuses notes et à une importante bibliographie qui va des publications de première main jusqu’aux études les plus récentes (p. 203-220). Au début du livre, un résumé en anglais (p. I) se révèle une aide précieuse pour les lecteurs plus ou moins francophones, de même que le plan très détaillé (p. III).

 

L’auteur part du constat que la ville d’Alexandrie et ses nécropoles, qu’aucun cours d’eau ne traverse, devaient être pourvues d’une organisation hydraulique réfléchie afin de subvenir à leurs besoins en eau. La recension des aménagements hydrauliques (la carte fig. 1, p. 7, permet de se forger une idée claire) montre d’ailleurs l’importance du réseau, largement supérieur au reste de l’Égypte et au monde gréco-romain en ce qui concerne les installations funéraires. Il convient donc d’établir les différents usages de l’eau dans les nécropoles alexandrines. Le plan adopté comprend trois grandes sections, chacune subdivisée en plusieurs sous-sections. Des conclusions partielles, rédigées avec une grande clarté et une prudence de raisonnement remarquable, font systématiquement le point sur le sujet traité. Le tout est suivi d’un catalogue des installations hydrauliques évoquées.

La première partie (p. 9-33), consacrée à « la gestion de l’eau dans les espaces funéraires d’Alexandrie » s’appuie surtout sur les vestiges archéologiques. Agnès Tricoche définit d’abord les quatre dispositifs mis au jour (puits, citerne, bassin, canalisation) pour l’approvisionnement, le stockage, la desserte et l’évacuation de l’eau dans les nécropoles. Une comparaison est régulièrement dressée avec le système hydraulique urbain afin d’établir la spécificité des espaces funéraires. Puis l’auteur détaille les procédés d’approvisionnement, le puits pour atteindre les nappes souterraines, la citerne pour recueillir les eaux pluviales, et considère la question de la qualité de l’eau collectée par ces deux aménagements ainsi que les différents procédés utilisés pour retarder sa corruption. Vient ensuite le problème de l’accessibilité à l’eau stockée, et enfin celui de sa régulation et de son éventuelle évacuation. Les aménagements hydrauliques funéraires, en effet, étaient souvent conçus pour cette double fonction. Cependant, les tombes dotées d’un système hydraulique particulier représentent moins d’un quart de l’ensemble des sépultures, ce qui laisse supposer l’existence de dispositifs collectifs préposés à la desserte de plusieurs tombes.

La deuxième partie (p. 35-87) répertorie « les besoins en eau dans la nécropole » en prenant en compte à la fois la documentation architecturale, textuelle et iconographique. Trois types de pratiques nécessitant une utilisation aquatique s’en dégagent : l’entretien de jardins funéraires, les soins donnés aux cadavres et la commémoration des morts. Les données archéologiques de l’Alexandrie antique ayant été détruites en surface par l’urbanisation moderne, il faut surtout se fier aux documents écrits qui témoignent de l’existence de jardins dans les nécropoles et dans les cours intérieures des hypogées : c’est le cas de trois documents épigraphiques, traduits et annotés par Agnès Tricoche, qui livrent un aperçu sur les régimes de propriété des képotaphes, jardins cultivés associés à un tombeau. Un papyrus (BGU 1120) mentionne également les différents systèmes d’arrosage artificiel auxquels on pouvait avoir recours pour irriguer ces jardins de rapport qui devaient appartenir aux familles les plus riches d’Alexandrie. L’eau était aussi utilisée lors des funérailles, pour les lustrations funéraires, puisque le rituel alexandrin semble prolonger la tradition grecque. Parfois, la momification est adoptée, qui suppose la présence d’officines d’embaumement dans la nécropole et une grande utilisation d’eau, tant pour le nettoyage des ateliers que pour les opérations de momification. Enfin, des pratiques commémoratives devaient se dérouler régulièrement à l’intérieur ou près des hypogées : prières, offrandes, libations, repas, qui nécessitaient de grandes quantités d’eau. À cela s’ajoutait le nettoyage régulier des tombeaux qui avaient rapidement tendance à s’ensabler.

 

La troisième partie (p. 89-137) traite d’un dernier usage, lié à la croyance selon laquelle l’eau était indispensable au mort pour qu’il subsiste dans l’Au-delà. Les témoignages écrits et iconographiques complètent la documentation archéologique sur ce point. La formule grecque de l’eau fraîche est attestée sur plusieurs documents à Alexandrie, mais aussi en Égypte et dans l’Empire romain. Ces documents, écrits en langue grecque, mentionnent cependant le dieu égyptien Osiris comme dispensateur de l’eau pour le mort. Leur étude, ainsi que l’étude d’un parallèle iconographique dans la nécropole de Kôm el Chougafa, montrent que ce désir de rafraîchissement du mort, plutôt qu’un simple emprunt, est en fait le reflet d’interférences religieuses entre les cultures grecque et égyptienne, interférences dues à des idées communes sur le sort des âmes bienheureuses dans l’Au-delà. Les vestiges archéologiques (cavités ou tuyauteries encastrées dans la tombe, mobilier funéraire évidé en son centre) témoignent également de la pratique de libations en l’honneur des défunts.

 

Le « catalogue des aménagements hydrauliques dans les nécropoles d’Alexandrie et sa région » (p. 143-181), précédé d’une introduction explicative (p. 143), détaille cinquante-et-une installations fiables, avec une bibliographie à la suite de chaque notice. Elles sont présentées par catégories : puits, citernes, bassins, canalisations isolées. Les aménagements plus hypothétiques, en revanche, sont regroupés à part, à la fin de chaque catégorie, et évoqués plus rapidement. Quatre tableaux synthétiques (p. 182-185) récapitulent les installations inventoriées dans le catalogue, leur répartition par zone géographique, par période chronologique et en fonction de leur accès. Les dessins, photos, plans relatifs au catalogue sont regroupés dans quinze planches (p. 187-201).

 

Ce livre, qui a le mérite de rassembler les résultats de monographies ou d’articles ponctuels et épars, constitue un travail scientifique très sérieux et fort utile. Il opère une synthèse réussie et établit un lien entre des domaines d’ordinaire nettement séparés : archéologie, épigraphie, littérature, iconographie. L’auteur a en outre su utiliser à bon escient les conclusions de son mémoire de maîtrise, La mort et l’eau en Grèce ancienne aux époques archaïque et classique, Université Paris X-Nanterre, 1999 (inédit), pour établir des comparaisons et montrer la persistance de la tradition grecque dans les coutumes funéraires d’Alexandrie. Mais Agnès Tricoche ne se contente pas de synthétiser des résultats, elle n’hésite pas à prendre position et à avancer de nouvelles hypothèses qu’elle s’efforce toujours de justifier : par exemple lorsqu’elle refuse, à propos de la soif du mort, une influence de la culture égyptienne sur la tradition grecque et préfère parler de « fruit d’une rencontre pluriculturelle autour de la croyance en la soif du mort » (p. 141). Seules quelques remarques sur des points de détail sont à signaler. À propos de la mention des bois sacrés dans les sanctuaires du monde gréco-romain (p. 35 et note 275), était attendue la référence au colloque de Naples organisé par le Centre Jean Bérard et l’ École pratique des hautes études (Ve section) en 1989 : Les bois sacrés, actes du colloque international, Naples, 23-25 novembre 1989, Paris (de Boccard), 1993. Une réserve est aussi à émettre sur la « cavité circulaire » (p. 119) du bothros (βόθρος) odysséen. Rien ne permet de préciser sa circularité, et l’expression βόθρον ἴσον τε πυγούσιον ἔνθα καὶ ἔνθα (Odyssée X, 517 et XI, 25), « une fosse d’environ la grandeur d’une coudée ici et là », peut tout à fait désigner une fosse « d’environ la grandeur d’une coudée ici (= en largeur) et là (= en longueur) », c’est-à-dire de forme plus ou moins carrée. Enfin, un index, même sommaire, sur les auteurs antiques mentionnés et les notions clefs, aurait été opportun. Il est par ailleurs dommage que ce travail de qualité soit déprécié par un certain nombre d’erreurs typographiques, notamment à cause de l’absence d’espaces insécables : ainsi, l’initiale du prénom ou la page se retrouvent en fin de ligne (p. 4, col. 2, l. 1 ; p. 51, col. 1, l. 27 ; p. 93, n. 713 ; p. 120, col. 1, l. 2 ; p. 126, col. 2, l. 12 ; p. 210, col. 1, l. 37 ; p. 211, col. 1, l. 32 ; p. 216, col. 1, l. 25) ou la ponctuation en début de ligne (p. 74, col. 1, l. 12 ; p. 76, col. 2, l. 44 ; p. 117, col. 2, l. 34). Il est vrai que la disposition de la page en deux colonnes facilite ce genre de problème. On note également une gestion parfois erronée :

- des espaces (p. 35, n. 279, il faut supprimer l’espace avant les points de suspension et en ajouter un devant les deux points p. 176, dernière ligne ainsi que p. 214, col. 1, l. 41 ; il y a un point en trop entre « tombe » et « 4 » dans la légende de la pl. 6, fig. 2, p. 192 ; il faut un espace après « p. », p. 206, col. 2, l. 61) ;

- des majuscules (majuscule omise p. 109, col. 1, début du deuxième paragraphe ; p. 156, l. 27 ; p. 181, l. 28 ; p. 218, col. 1, l. 41 pour le « IVème » siècle) ;

- des parenthèses (la parenthèse n’est pas fermée p. 24, n. 202 ; p. 168, l. 11 et p. 221, col. 2, fig. 35) ;

- ou de la ponctuation (il manque le point final p. 120, n. 906 ; un point après l’initiale du prénom p. 206, col. 2, l. 3 ; une virgule p. 203, col. 2, dernière ligne, après « eaux » ; p. 212, col. 2, l. 12, après « Wiesbaden » et p. 218, col. 1, l. 43, après « Paris »).

Les fautes de frappe ou  de « copier-coller » sont fréquentes : p. 13, col. 1, l. 14 (« a pu être été ») ; p. 149, l. 27 (« il pourrait s’agit ») ; p. 155, l. 30 (« aux 4 premières mètres ») ; p. 156, l. 6 (« le profondeur ») ; p. 157, l. 32 (« don’t ») ; p. 162, l. 46 (« d’environ d’environ ») ; p. 187, légende de la pl. 1 (« esnsemble ») ; p. 203, col. 1, l. 33 (handschriftlichen, et non « handschriflichen », et il faut supprimer la majuscule à herausgegeben qui est un participe) ; p. 205, col. 2, 4 lignes avant la fin (« ilôt », au lieu d’îlot) ; p. 209, col. 1, l. 18 (« aux Ptolemaïscher » au lieu de aus ptolemäischer) ; p. 213, col. 1, l. 12 (« spätägyptiscjen » pour spätägyptischen) ; p. 213, col. 1, l. 51 (« Grabinschiften » pour Grabinschriften) et l. 61 (il manque le tréma à Führung) ; p. 214, col. 1, l. 12 (le titre de la revue Orientalia n’est pas en italique) et l. 46 (il manque un r à Lissarrague) ; p. 215, col. 1, l. 14 (il manque le tréma à Einführung), l. 30 (il faut supprimer « aux ») et col. 2, l. 21 (pas de trait d’union entre « T. D. »), l. 54 (sepulcralibus, et non « sepulcrabilus ») ; p. 216, col. 1, l. 6 (Grabanlagen, et non « Grabalagen »), l. 49 (« rue rue ») et col. 2, l. 1 (Suburb, et non « Surburb ») ; p. 218, col. 2, avant-dernière ligne (dell’acqua au lieu de « delle’acqua »). Enfin, on relève quelques fautes d’orthographe (p 94, 3 lignes avant la fin du doc. 13 : « fut » au lieu de fût ; p. 167, l. 21 : « conduit verticale » ; p. 172, l. 29 : « sépultures… observés ») ou de style (p. 52, col. 2 ; l. 27 : « voire même » ; p. 177, l.  38 ; « ne nous permet cependant pas de reconstituer… et d’envisager », au lieu de ni d’envisager ; l’emploi de celui, celle(s), ceux suivis d’un participe étant controversé, il vaut mieux ne pas l’utiliser à l’écrit. Or on le trouve à maintes reprises dans le livre d’Agnès Tricoche : par exemple, p. 148, l. 4, il faudrait remplacer « comparable à celui situé » par comparable à celui qui est situé).

 

Mais ce ne sont là que broutilles, qui n’enlèvent rien à la valeur du travail effectué.  Le livre d’Agnès Tricoche est un ouvrage agréable à lire, susceptible d’intéresser autant les novices en la matière que les spécialistes. Il occupera assurément une place de choix dans la production scientifique relative aux pratiques funéraires à Alexandrie.