Lamoine, Laurent: Le pouvoir local en Gaule romaine. Collection Histoires croisées, 472 p.
17x24 cm, 6 illustrations NB
ISBN 978-2-84516-371-3. 35 euros
(Presses Universitaires Blaise Pascal, Clermont-Ferrand 2009)
 
Compte rendu par David Colling, Université catholique de Louvain
(david.colling@uclouvain.be)

 
Nombre de mots : 1557 mots
Publié en ligne le 2009-09-18
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=760
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          L’exercice du pouvoir local, en Gaule romaine, résulte de la rencontre des réalités politiques et institutionnelles gauloises et romaines. C’est une évidence. Mais quand il s’agit de définir la nature exacte des fonctions et charges des différents magistrats locaux, le chercheur peut parfois être démuni et même avoir un jugement biaisé par des termes qui ne recouvrent pas toujours la même réalité à Rome et dans telle ou telle cité gauloise. En outre, comment bien comprendre la signification de certains noms de charges ou de certaines formes de pouvoir qui n’apparaissent que dans une province, voire dans l’une ou l’autre cité ? Pour tenter d’apporter des réponses et une synthèse à cette problématique, l’ouvrage de Laurent Lamoine vient à point nommé.

 

          Cette somme constitue, en fait, le résultat des recherches effectuées par l’auteur dans le cadre de sa thèse de doctorat soutenue à Clermont en 2003, sous la direction de Michel Provost. Et si l’objectif de la compréhension totale de l’exercice du pouvoir local en Gaule romaine n’est pas atteint au terme de l’étude, ce n’est certes pas dû à la méthode de travail de l’auteur, mais bien à la dispersion et à la rareté des sources en la matière. Relativement peu de renseignements fournis par l’épigraphie, une littérature centrée surtout sur des événements ponctuels ne reflétant pas forcément les réalités du quotidien, une iconographie difficile à interpréter, telles furent les principales sources à la disposition de l’auteur. Heureusement, de nombreux travaux récents et de première importance sur la municipalisation de la Gaule, lui ont permis d’ancrer cette synthèse sur des bases solides (1). En outre, les renvois abondants à W. Van Andriga (2) et à M. Tarpin (3) pour les questions relatives à la religion et aux découpages administratifs en Gaule romaine, lui ont évité de traiter dans le détail des sujets déjà brillamment étudiés. Concernant le processus de romanisation, qui évolue en arrière-plan de cette étude, il est également heureux de constater que l’auteur se réfère à l’abondante littérature actuelle sur le sujet. Peut-être aurait-il pu également inclure, notamment, le titre de Y. Thomas portant sur l’origo et la communis patria (4), dont l’apport aurait pu mettre en lumière le sens de certaines pratiques ou fonctions, teintées de traditions à la fois gauloises et romaines. Il faut encore souligner le fait qu’en raison de la quantité des sources disponibles, l’auteur a cédé à la tentation de recourir abondamment au comparatisme et à l’interdisciplinarité. Cette dernière approche s’inscrit parfaitement dans le cadre des recherches actuelles sur l’histoire de la municipalisation des Gaules, qui ne peut plus se concevoir sans recourir à l’étude de l’onomastique, de la religion ou de la prosopographie, pour ne citer que ces exemples. En ce qui concerne l’utilisation du comparatisme, même si l’auteur est particulièrement bien conscient de la fragilité des résultats que peut apporter ce type d’approche, le lecteur devra lui aussi redoubler d’attention lorsque cette méthode aura été utilisée.

 

          Le plan qu’a choisi de retenir l’auteur repose, d’une part, sur l’expression du pouvoir suprême dans le cadre local (première et deuxième parties) et, d’autre part, sur les moyens de coercition dont dispose ce pouvoir (troisième partie). Ainsi, dans la première partie, l’étude commence par un rapide résumé des connaissances sur la magistrature suprême gallo-romaine, avec une présentation des principaux échelons qui devaient jalonner le cursus honorum basique des cités gauloises. Toutefois la notion même de cursus hornorum était déjà un concept d’importation, tout comme les curatelles (munera) qui étaient nécessaires au fonctionnement de la cité, bien qu’elles apportassent moins de dignitas à leurs détenteurs. Malgré tout, même dans les noms de fonctions a priori purement romaines, l’auteur a tenté d’expliquer en quoi celles-ci étaient constituées d’un important substrat gaulois, c’est ce qui constitue le développement de la deuxième partie.

 

          Une première réflexion est menée sur la notion de princeps. Ce terme générique fut bien évidemment très difficile à aborder par l’auteur, tant la diversité des contextes dans lesquels il est utilisé dans les sources est grande. Les principaux témoignages qu’il épingle se trouvent, en effet, dans les récits de César, ce qui correspond naturellement à une période de l’histoire de la Gaule bien particulière. Selon ces témoignages, l’auteur comprend les principes comme des « princes-guerriers » auxquels se rattachaient vraisemblablement des cercles d’hommes aux situations de dépendances très variées. Il remarque, en outre, que dans ce contexte, le terme princeps est quasiment toujours utilisé pour désigner des partisans de Rome. Ces interprétations ont dû immanquablement changer durant toute la période gallo-romaine, avec l’évolution de la situation du territoire par rapport à Rome.

 

          L’évolution des magistratures gauloises, depuis la Guerre des Gaules, jusqu’à la mise en place de magistratures gallo-romaines, part de la définition des vergobrets. Sur la base de quelques exemples, l’auteur explique la réalité que pouvait recouvrir le vergobrétat, en tant que pouvoir suprême, et quels étaient les moyens d’y accéder pour les principes gaulois. La documentation pour ce type de magistrats, que César appelait le summus magistratus, est la moins abondante, et donc, la plus difficile à interpréter. Pour les préteurs, le corpus de l’a. est quelque peu plus étoffé, avec une vingtaine d’inscriptions. Il distingue la préture importée de la péninsule italique dans les fondations romaines de la Gaule méridionale, et la préture habillant une ancienne fonction gauloise dans certaines cités. Comme magistrature indigène préexistant à l’arrivée des Romains, l’a. cite encore les magistri helvètes, attestés par quatre inscriptions. Parallèlement à la lente formation de la magistrature gallo-romaine, L. Lamoine analyse l’étiolement et la disparition de l’ancienne fonction royale gauloise. Il y constate une mort naturelle et inévitable, étant donné les échecs militaires des rois gaulois face à la conquête romaine, mais aussi étant donné la montée en puissance inexorable d’Auguste, et d’un nouveau système de gouvernance romain : le principat. Le Prince, depuis Rome, était dès lors à même de combler les Gaulois des bienfaits que leurs propres rois s’étaient montrés incapables de leur procurer. L’a. pense que la structure institutionnelle qui se mettait peu à peu en place dans la jeune Rome impériale, semblait pertinente et cohérente dans l’esprit des Gaulois, qui allèrent jusqu’à offrir à Auguste un torque en or, symbole par excellence de l’autorité suprême de l’aristocratie gauloise.

 

          À côté de la magistrature suprême, l’auteur a choisi de consacrer un chapitre entier, le quatrième, à l’étude de la questure locale. Cette fonction lui importe pour plusieurs raisons. La nécessité de gérer les richesses d’une communauté préexistait à la conquête romaine, ce qui signifie que cette fonction a probablement permis d’assurer la municipalisation des cités gauloises sur un système de gestion déjà établi. Ainsi, la questure, plus que d’autres fonctions, permet de tenter d’étudier ce que pouvait être son substrat gaulois. 66 mentions épigraphiques de questures ont été listées et présentées au début du quatrième chapitre. Toutes ne sont pas réalisées dans un contexte public (les productions épigraphiques publiques et privées représentent à peu près chacune 50 % du corpus), ce qui signifie que toutes ne peuvent pas être d’un secours égal en ce qui concerne l’analyse du substrat gaulois de la fonction. Ceci dit, après avoir appréhendé de manière différenciée les attestations chez les Belges, chez les Allobroges et chez les Volques, l’a. met en avant le lien probable qui devait exister entre la questure gallo-romaine et les magistratures monétaires gauloises, comme les arcantodans. Cependant, si la questure gallo-romaine est l’héritière d’une partie des compétences d’anciennes magistratures gauloises, elle s’en différencie sur plusieurs aspects, comme elle se différencie de la questure telle qu’on peut la rencontrer en Italie, ce que l’a. ne manque pas de rappeler dans la conclusion de ce chapitre. Dans certaines cités, dit-il, avec la magistrature suprême, [la questure] aurait constitué une quasi-dyarchie, ce qui nous éloigne sensiblement du cursus honorum romain classique, ainsi que des modes de gestion de la Gaule préromaine.

 

          Dans la troisième et dernière partie, L. Lamoine s’intéresse aux moyens auxquels recouraient les magistrats suprêmes gaulois pour exprimer leur pouvoir sur le territoire dont ils avaient la charge ; c’est le terme potestas qui était utilisé pour désigner ce pouvoir. Ici, plus que dans les deux premières parties de l’ouvrage, l’auteur recourt essentiellement à des sources littéraires, qui offrent l’avantage d’être plus explicatives que les sources épigraphiques, mais qui présentent le désavantage d’aborder de préférence des phénomènes extraordinaires. Cette troisième partie se compose de deux chapitres. Le premier des deux (chapitre 5) tente de dresser une liste de l’étendue de la potestas des magistrats municipaux, sur la base de documents italiens et gallo-romains (les premiers venant essentiellement combler les carences des seconds). Le chapitre sixième, quant à lui, est consacré à la compétence du maintien de l’ordre avec, en corollaire, la question du brigandage et des milices locales.

 

          Après la conclusion générale, l’ouvrage se clôt par une importante bibliographie d’une quarantaine de pages, suivie d’intéressants index nominum et locorum. Enfin une première table reprend la liste des 164 citations et inscriptions commentées ; une seconde table référence les 6 figures. La constitution de cet ouvrage a nécessité un certain nombre de choix, notamment dans les critères de sélection des sources ou dans l’établissement du plan. Néanmoins, les questions abordées ont le mérite de réunir, en un seul volume, l’essentiel de la documentation existante, ce qui permet une meilleure compréhension de l’exercice du pouvoir local en Gaule.

 

Notes :

(1) Les travaux  de l’équipe de l’UMR 8585 du CNRS (Paris) « L’empreinte de Rome sur les Gaules et les Germanies », en constituent un pilier sur lequel l’auteur s’appuie judicieusement : Cités, Municipes et Colonies, Paris, 1999 ; Noms identités culturelles et Romanisation sous le Haut-Empire, Bruxelles, 2001 ; et Sanctuaires, pratiques cultuelles et territoires civiques dans l’Occident romain, Bruxelles, 2006.

(2) W. Van Andringa, La religion en Gaule romaine. Piété et politique (Ier-IIIe siècles ap. J.-C.), Paris, 2002.

(3) M. Tarpin, Vici et pagi dans l’Occident romain, Rome, 2002.

(4) Y. Thomas, « Origine » et « commune patrie ». Étude de droit public romain (89 av. J.-C. – 212 ap. J.-C.), Rome, 1996 (Collection de l’École française de Rome, 221).