Luce, Jean-Marc: L’aire du pilier des Rhodiens (fouille 1990-1992) à la frontière du profane et du sacré avec les contributions de Ph. Marinval, L. Karali, K. Christanis, J. Renault-Miskovsky, St. Thiébault et M.-Fr. Billot, volume I. Texte, volume II. Illustrations (Coll. Fouilles de Delphes II, Topographie et architecture 13) Format 2 vol. 25 x 32 cm, vol. I 464 p. Vol. II : 5 photos couleur, 114 photos n/b, 1 carte, 5 fig. couleur, 43 dessins au trait, 39 planches de fig., 2 dépliants, ISBN 978-2-86958-200-2, 125 euros
(École française d’Athènes 2008)
 
Compte rendu par Amélie Perrier, Ecole française d’Athènes
(perrieramelie@hotmail.com)

 
Nombre de mots : 2611 mots
Publié en ligne le 2011-01-10
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=764
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    Cet ouvrage, version revue et augmentée de la thèse soutenue par J.-M. Luce en 1993, présente les résultats de la fouille effectuée entre 1990 et 1992 sous la fondation et autour du pilier des Rhodiens (Atlas n° 406) dans le sanctuaire d’Apollon à Delphes. Il a bénéficié du concours de plusieurs spécialistes : M.-Fr. Billot pour les terres cuites architecturales, K. Christanis pour la géologie, L. Karali pour la malacologie, Ph. Marinval pour la carpologie, J. Renault-Miskovsky pour la palynologie, St. Thiébault pour l’anthracologie.

    Deux questions de départ, la place originelle de la fondation du pilier des Rhodiens et sa datation (A. Jacquemin et D. Laroche proposaient 324 comme terminus post quem, c’est-à-dire après la restauration du péribole alcméonide), ont permis d’élaborer la problématique. En effet, la fouille a mis au jour un nouveau tronçon du premier péribole, daté d’environ 580-570 par J.-M. Luce. Ce mur d’enceinte fut remplacé par un second après 548. La problématique générale est exposée p. 14 : il s’agit d’expliquer, par l’étude de l’évolution du téménos, l’empiètement progressif du sanctuaire sur la ville, c’est-à-dire d’écrire l’histoire du partage entre le domaine d’Apollon et celui des hommes. Cela conduit l’auteur à mener une étude plus large sur l’environnement et le paysage delphique.

    Cinq grandes parties forment le corps de l’ouvrage.

 

    La première partie présente la stratigraphie et les constructions du secteur fouillé. Plusieurs états se succèdent : des remblais mycéniens, suivis d’une maison géométrique détruite vers 730 par un incendie (la « Maison Noire »), à laquelle succède vers 715-700 une autre maison d’époque géométrique (la « Maison Jaune », qui constitue en réalité le « stade ultime » de la Maison Noire) qui laisse place ensuite à une maison construite dans le dernier quart du VIIe siècle et détruite entre 585 et 575 (la « Maison Rouge »), puis un tronçon du premier péribole, pour lequel J.-M. Luce propose une nouvelle datation (vers 580-570), sur lequel s’appuyaient des remblais archaïques et qui fut remplacé par un second péribole. Enfin, directement sous la fondation rhodienne, on trouve une fosse remplie d’un remblai moderne, autour duquel apparaissent des couches paléochrétiennes.

    Les murs de la Maison Noire qui comprend au moins deux pièces et quatre niveaux d’occupation n’ont pas pu être entièrement dégagés. Le plan allongé est caractéristique des maisons géométriques de Delphes et adapté à la configuration en pente du terrain, avec une structure en terrasse. La Maison Noire, comme plusieurs maisons de Delphes, était équipée d’un sol en argile, probablement pour prévenir des problèmes liés à l’importante humidité du site. Si la destruction de la Maison Noire est due à un incendie, il reste que la circulation d’eau souterraine constituait un risque majeur et explique sans doute l’exhaussement continuel des sols, phénomène qui se poursuit avec la Maison Jaune. S’appuyant sur le témoignage des sources littéraires, l’auteur émet l’hypothèse d’un lien entre l’incendie de la maison et un raid effectué contre Delphes dans les années 730 imputable aux Phlégyens des textes, c’est-à-dire, peut-être, aux habitants de Panopée.

    La Maison Jaune se distingue principalement de la Maison Noire par un nouveau mur de soutènement. Elle comprend quatre pièces constituant deux blocs distincts et les sols sont caractérisés par une couche d’argile jaune. La Maison Jaune aurait été détruite par solifluxion, due au ruissellement souterrain. L’orientation de ces maisons est oblique par rapport à l’axe du sanctuaire.

    La Maison Rouge, qui doit son nom à la couleur de ses briques, est orientée quelque peu différemment, selon un axe qui sera celui du péribole, et comprend au moins trois pièces. Deux d’entre elles sont équipées d’un foyer. Cette maison est caractérisée par l’abondance des objets en bronze. Sa destruction est progressive. La dernière étape est due à la construction du péribole. La fouille a montré que la Maison Rouge n’était pas isolée, mais s’insérait dans un quartier, ce qui conduit l’auteur à consacrer un chapitre à la ville de Delphes depuis l’époque géométrique jusqu’à l’époque hellénistique, avant de conclure cette première partie par un développement sur le péribole. J.-M. Luce date la construction du premier péribole en pierre des années 580-570 et montre qu’elle a entraîné une rupture dans l’habitat, consacrant ainsi l’empiètement du sanctuaire sur la ville.

 

    La deuxième partie est consacrée au mobilier trouvé en fouille et étudié afin de comprendre l’histoire du partage entre espace sacré et espace domestique, de l’époque mycénienne à l’époque archaïque. À cette occasion, l’auteur propose une réflexion sur les types de classement à adopter pour la céramique. Pour le classement par la fonction, il remet en cause les catégories de P. Courbin et propose de remplacer le classement vaisselle de consommation / vaisselle de distribution / vases de transport / vases de stockage par le classement vaisselle de table / vaisselle de cuisine / vases de transport / vases de stockage. Pour le classement par la technique et le décor, l’auteur propose trois catégories : la céramique locale, la céramique brunie, la céramique corinthienne. Il souligne le manque d’attention portée jusqu’à présent à la céramique locale et définit la production de Delphes, du XIe au VIe siècle, par une pâte assez bien cuite contenant des inclusions blanches de faible dureté. Enfin, l’auteur propose aussi de prendre en compte le classement par le contexte. L’abondance de la céramique géométrique trouvée en fouille rendant difficile, ici, une publication exhaustive, l’auteur a choisi de l’étudier en fonction de la provenance. Il conclut à une augmentation massive des importations au VIIIe siècle, notamment en provenance du Sud. L’étude des offrandes datant du VIIIe et du VIIe siècle montre que le matériel votif et le matériel domestique appartiennent à des espaces bien différenciés, ce qui ne semble plus être le cas à partir du VIe siècle. L’étude du mobilier archaïque révèle, d’une part, que la céramique et les petits objets sans valeur constituaient l’essentiel des offrandes au VIe siècle, d’autre part, que le mobilier qui, auparavant, semblait exclusivement réservé aux espaces sacrés, fait son apparition dans l’espace domestique, comme en témoigne la vaisselle de bronze trouvée sur le sol de la Maison Rouge. L’importance de la céramique de table découverte invite alors à examiner les pratiques de consommation des Delphiens.

 

    La troisième partie développe la question de l’alimentation, montrant l’importance de la problématique environnementale dans les études consécutives à la fouille de l’aire du pilier des Rhodiens. Toutes les catégories d’aliments sont prises en compte, qu’on en ait retrouvé des restes ou que leur présence soit supposée ou, enfin, que des témoignages littéraires les mentionnent : la viande, les poissons et les mollusques, les végétaux (les céréales : orge, blés, millets ; les légumineuses : ers, lentille, gesse, fève ; enfin l’olive, les fruits, les végétaux de cueillette : chêne, églantier, etc). À ce catalogue, pourvu de nombreuses figures dans le texte, succède un chapitre sur la transformation des aliments, puis une étude statistique des modes de présentation, ce qui permet de revenir sur les fonctions de la céramique trouvée. Cette étude quantitative ne se fonde pas sur les méthodes de comptage traditionnelles, mais sur une nouvelle méthode proposée par l’auteur, dont il expose les principes, les avantages et les inconvénients : « Il s’agit d’effectuer des tris successifs permettant d’isoler chaque groupe de tessons qui peuvent avoir appartenu à un seul et même vase (…). Les critères utilisés sont le type de céramique, la forme, le décor, la qualité du vernis, dans une moindre mesure sa couleur, l’épaisseur des parois, les dimensions, la qualité de la pâte, sa couleur, et quand il s’agit d’une pâte semblable, de la taille des inclusions (…). Le rapport entre le nombre de tessons et le nombre minimum de récipients constitue ce que j’appelle le taux de regroupement» (p. 270). La conclusion générale de cette troisième partie porte sur l’existence d’une différence entre la cuisine domestique et la cuisine sacrée. L’auteur, revenant alors sur le rôle du péribole, conclut que cette différence est sensible dans les espaces et non dans les pratiques. Il note que la séparation entre l’espace domestique et l’espace sacré concerne l’ensemble du territoire et non seulement les abords du sanctuaire. C’est ce partage du territoire qu’il se propose d’étudier dans la partie suivante.

 

    La quatrième partie est consacrée à l’étude du paysage de Delphes et de l’exploitation de son territoire, dans la perspective de la thèse défendue qui associe, d’après la nouvelle datation proposée, la construction du péribole à la première guerre sacrée et à la définition du territoire de Delphes. C’est une histoire du paysage qui est esquissée dans cette partie, d’après le paysage actuel et d’après les données environnementales (analyses géologiques, archéobotaniques, malacologiques) permettant une reconstitution du paysage antique. De nombreux diagrammes et tableaux rendent compte de ces données et des résultats obtenus. Un des objectifs de ces études était de vérifier, par les analyses archéobotaniques, la consécration de la terre sacrée qui « constitue l’événement majeur de l’histoire du paysage delphien » (p. 354-355). Le résultat est négatif puisqu’on constate plutôt une continuité dans les données environnementales. L’usage pastoral de la plaine sacrée à partir du VIe siècle semble en revanche bien attesté par les textes. Le paysage des premières pentes est également étudié, avec une mise au point sur l’eau et la végétation du sanctuaire, ainsi que le paysage des plateaux du Kirphis et du Parnasse, d’où il ressort qu’une partie au moins des plateaux était cultivée. Enfin, les résultats des études archéobotaniques permettent aussi d’esquisser le paysage de la haute montagne. Cette partie de l’ouvrage s’achève par une synthèse sur « Delphes et l’exploitation de son terroir » où l’auteur reprend ses résultats :

    - les analyses archéobotaniques mettent en évidence la stabilité du paysage entre 1200 et 500 av. J.-C.;

    - l’histoire du paysage de Delphes est marquée par la consécration du territoire de Kirrha au VIe siècle et par l’opposition entre Delphes et Kirrha et entre les intérêts des agriculteurs et ceux des bergers ;

    - la richesse du sanctuaire repose en grande partie sur l’économie pastorale, d’où l’interdiction de cultiver la plaine sacrée.

    En conclusion de la quatrième partie, l’auteur souligne les deux événements majeurs qui ont modifié le paysage de Delphes (c’est-à-dire du sanctuaire et du territoire) : d’abord l’abandon du ravin de Castalie et la construction d’une terrasse monumentale et d’un temple au début du VIIIe siècle, ensuite, au début du VIe siècle, la mainmise sur le territoire de Kirrha et l’interdiction de cultiver la plaine.

 

    La cinquième et dernière partie de l’ouvrage, intitulée « Delphes, nombril du monde », dresse un tableau, notamment à partir des données de la fouille, des relations entre Delphes et le reste du monde grec. Ainsi, la céramique montre que ces rapports commencent à s’affirmer à partir du IXe siècle, les importations étant exceptionnelles avant cette date. Aux IXe et au VIIIe siècle, Delphes semble entretenir des rapports privilégiés avec le Nord (Thessalie, mais aussi Eubée), qui disparaissent au VIIIe siècle, au profit de la céramique corinthienne, même si une importation attique est également connue vers 750. Les influences corinthiennes se font particulièrement sentir à partir de 760, aussi bien dans les vases de table (surtout la céramique de la classe de Thapsos) que dans les vases de transport (hydries et amphores).

    Une géographie des offrandes, mobiles et monumentales, est également esquissée : elle montre une grande diversité des provenances (il faut souligner l’importance des objets en bronze provenant de Crète, mais qui ne sont pas représentés dans la fouille de l’aire du pilier des Rhodiens), en dépit de la discrétion de la Grèce du Nord, et une concentration au VIe siècle, le VIIIe siècle n’étant pas représenté. L’auteur remarque également que l’on ne retrouve pas la même diversité dans le matériel domestique.

    Dans un chapitre sur la géographie des légendes et mythes de Delphes, J.-M. Luce souligne l’importance de la Grèce du Nord, qui se manifeste également sur le plan politique, au sein de l’Amphictionie. Il note à cet égard le contraste entre la domination politique des peuples du Nord au sein de l’Amphictionie et l’indigence croissante, à l’époque archaïque, du matériel en provenance du Nord ou attestant l’influence de cette région.

 

    La conclusion générale est organisée selon les trois grandes périodes qui marquent l’histoire de l’organisation de l’espace de Delphes : avant les débuts du sanctuaire d’Apollon, vers 800 ; puis au VIIIe et au VIIe siècle, lorsque le sanctuaire empiète progressivement sur la ville de Delphes ; enfin au VIe siècle, période marquée par la définition claire du téménos, grâce à un mur de péribole en pierre, et par l’extension du domaine d’Apollon, c’est-à-dire la confiscation, par les Amphictions, du territoire de Kirrha et sa consécration.

 

    On trouvera ensuite la bibliographie et la table des matières, mais il manque un index.

    Le deuxième volume comprend les illustrations, à savoir une photographie satellite de la région de Delphes, une carte de la région, des clichés de la fouille, des plans de la fouille ainsi que des coupes stratigraphiques, des photographies et des relevés du matériel (objets en bronze, céramique, coquillages), enfin une vue aérienne de la région de Delphes, un plan général de la fouille au 1/40e et un plan général du sanctuaire au 1/500e montrant les vestiges antérieurs à 548. Il manque la table des illustrations et l’index des crédits photographiques et des auteurs des relevés, qui auraient sans doute permis d’éviter certaines confusions (à la p. 299 du vol. I, la référence à la planche 79 est erronée : il faut y voir une référence à la planche non numérotée qui suit la planche 102). Par ailleurs, alors que la photographie de la pl. 101 G (« Sacrifice de buffles en pays Toraja [Indonésie, îles Célèbes] »), illustrant l’expérience d’un des contributeurs mentionnée p. 384, semble quelque peu incongrue, aucune carte n’accompagne la mise au point très claire du contexte géomorphologique aux p. 297-299, carte pourtant indispensable à la clarté de la quatrième partie. Le rappel de ce contexte est d’autant plus utile qu’il est absent du Guide de Delphes (dans la dernière version de 1991). Seule la figure 49, dans le texte, illustre sommairement l’emplacement des cinq carrottages effectués.

 

    Cet ouvrage représente à la fois le résultat d’une thèse et un travail collectif. À chaque étape de la fouille et de l’étude, J.-M. Luce a fait appel à des spécialistes, afin de ne négliger aucune des données et d’en tirer le meilleur parti, tout en appuyant constamment son analyse sur les sources littéraires. L’approche environnementale qui a été choisie donne à l’ensemble une place tout à fait originale au sein de la collection des Fouilles de Delphes II et l’on appréciera l’intérêt porté au paysage de Delphes, ainsi qu’à la céramique locale, deux sujets qui mériteraient une étude à part entière. Mais l’ouvrage a aussi les défauts de ses qualités :

    1) Les analyses littéraires proposées ou les citations de sources littéraires sont nombreuses et témoignent d’un souci constant de ne pas réduire l’étude archéologique à un ensemble d’analyses en laboratoire, pour au contraire mettre en perspective les résultats de ces analyses avec le contexte historique. Cependant, les références à ces sources littéraires ne semblent pas toujours nécessaire à l’argumentation (par exemple p. 254, p. 383, p. 385)

    2) De nombreuses pages offrent des synthèses pédagogiques et très utiles à quiconque s’intéresse à l’archéologie grecque en général et aux méthodes de l’archéologie : p. 222-225 sur les mollusques en général et les mollusques marins en particulier, p. 341-347 sur les mollusques terrestres, p. 310 sur les causes de la présence de pollens, entre autres, et plus généralement sur les problèmes de classement du matériel et sur les méthodes de comptage. Mais l’indéniable enthousiasme scientifique qui pousse à l’exhaustivité entraîne parfois les auteurs loin de la problématique.

    3) On peut enfin regretter que certaines analyses n’aient pas été menées à terme pour la publication : ainsi, les résultats de l’étude des ossements ne sont pas disponibles (p. 286)  et les analyses palynologiques des carottages effectués dans la plaine n’ont pas abouti (p. 302 et p. 310 : seule l’étude des pollens de l’aire du char des Rhodiens est disponible).

 

    Les deux premières parties répondent principalement à la question du partage de l’espace entre le sanctuaire et la ville, entre le sacré et le domestique, tandis que les trois parties suivantes élargissent l’étude à l’ensemble du territoire de Delphes, ce qui modifie légèrement la problématique puisqu’il s’agit alors davantage d’évaluer les relations entre Delphes et les autres régions de la Grèce, mais cela permet, d’une part, de présenter les pratiques de consommation des Delphiens et donc de dresser un tableau de leurs ressources alimentaires entre le VIIIe et le VIe siècle, d’autre part, de montrer comment l’extension du domaine d’Apollon a modifié l’économie de la plaine. L’approche environnementale renouvelle, de manière heureuse, les études delphiques et invite à développer les études géomorphologiques dans la région. Enfin, saluons la démarche de l’auteur qui fut de ne négliger aucune des données de la fouille, d’avoir su collaborer avec les spécialistes et d’avoir constamment cherché à replacer les données archéologiques dans une perspective historique.