Zanier, Khatarina : Tra Aquileia e Lacus Timavi. Il contesto del "ponte" romano di Ronchi dei Legionari, F.to 21, 5x28 cm, brossura, 168 p., 16 ill. e 19 tavv. in b/n, isbn 978-88-7140-101-0, 32,00 €
(Editions Quasar, Rome 2009)
 
Compte rendu par Maxence Segard, Université de Provence
(segard.maxence@gmail.com)

 
Nombre de mots : 1599 mots
Publié en ligne le 2009-11-16
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=767
Lien pour commander ce livre
 
 

           L’ouvrage de K. Zanier est la publication d’un travail universitaire réalisée en 2004-2005 à l’Université de Trieste, sous la direction de M. Verzár-Bass. Il constitue le vingt-deuxième numéro d’une collection dans laquelle plusieurs volumes ont déjà été consacrés à la région d’Aquilée.

           Comme le titre l’indique, ce livre est consacré à la région d’Aquilée et du Lacus Timavi, lagune antique au débouché du fleuve Isonzo. Plus précisément, ce travail se concentre sur la reprise d’un dossier, celui du "pont" de Ronchi dei Legionari, monument observé lors de découvertes et de fouilles anciennes et dont aucun vestige en place ne subsiste. Il est situé au cœur de la plaine isontine, délimitée par l’Isonzo à l’est, les premières pentes des hauts-plateaux du Carso au nord et par le golfe de Panzano. Partant de l’étude critique de la documentation sur ce site, l’auteur insère son travail dans une problématique plus générale de l’occupation de ce secteur situé au nord d’Aquilée, du réseau de voies et des axes de communication qui le parcourt, et de restitution du paysage antique. Ambitieux, ce travail s’attache à réunir et étudier une documentation très variée et sollicite des connaissances issues de plusieurs disciplines : épigraphie, architecture, iconographie, mais également géomorphologie. La problématique générale, qui est l’interprétation d’un monument mal identifié, pose en effet en même temps des questions d’un grand intérêt sur son environnement : environnement archéologique (plusieurs voies importantes sont connues, de même que des établissements ruraux), mais également environnement naturel, puisqu’aucun cours d’eau ne passe aujourd’hui dans ce secteur. Identifier et caractériser le monument de Ronchi dei Legionari renvoie donc à autant d’interrogations sur l’existence d’un cours d’eau, sur son importance et sur son tracé. Pour autant, si ces questions sont posées et explorées par l’auteur, elles ne sont pas au cœur de l’ouvrage. Mais là n’est pas l’ambition de l’auteur, dont le travail est avant tout concentré sur l’interprétation des vestiges identifiés à plus de trois kilomètres à l’est de l’actuel cours de l’Isonzo. Ces vestiges sont principalement des blocs de grande taille trouvés en place et aujourd’hui disparus, et d’autres blocs (dont des inscriptions et fragments sculptés) conservés dans des musées ou remployés.

           La démarche suivie consiste en un inventaire exhaustif de la documentation existante. Elle comprend deux types de sources : des descriptions anciennes des découvertes réalisées depuis le XVIIe siècle et les blocs conservés. Sur cette base, K. Zanier analyse les différentes interprétations possibles, les hypothèses proposées lors de recherches plus anciennes, et elle expose, comparaisons à l’appui, ses propres propositions. Cette démarche, entreprise de façon systématique, détermine un plan où alternent les parties consacrées aux sources et leurs commentaires.


           L’ouvrage se décompose en quatre parties. La première introduit aux questions posées par le site de Ronchi dei Legionari et à l’intérêt de son étude (p. 8-22). L’interprétation comme pont, affirmée depuis les premières découvertes à l’époque moderne, y est discutée sur la base des données récentes sur le paysage. L’appel aux données des géologues et des géomorphologues, notamment à la thèse récente d’I. Siché (2008), permet de donner un soutien fort à l’hypothèse d’un pont, puisqu’elles attestent l’existence dans ce secteur d’un ancien bras de l’Isonzo. L’absence de datation assurée pour la période d’activité de ce chenal est compensée par une relecture des comptes-rendus de fouille et des observations réalisées lors des découvertes réalisées à proximité. K. Zanier montre ainsi que la plupart des vestiges antiques identifiés, y compris ceux de Ronchi dei Legionari, ont été enfouis sous d’importantes épaisseurs de sédiments alluviaux, preuve incontestable de l’existence d’un cours d’eau à fort débit durant l’Antiquité. Cette même partie introductive pose ensuite la question de la place du site dans son environnement, en insistant surtout sur le réseau viaire qui dessert cette région. Cette mise en contexte justifie la reprise du dossier et les interrogations sur la nature des vestiges.

 

           La seconde partie consiste en une présentation des découvertes réalisées depuis le XVIIe siècle jusqu’aux fouilles de 1880, les dernières entreprises sur le site. Très brève (trois pages), elle est complétée par une importante annexe où les comptes-rendus de découverte et de fouilles sont retranscrits et commentés (p. 117-130). Elle ouvre sur une seconde partie consacrée aux vestiges conservés, c’est-à-dire des blocs retrouvés lors des différentes fouilles et travaux. Ce catalogue (p. 26-64) rappelle d’abord qu’aucun vestige n’a été conservé en place. Les blocs sont soit remployés dans des édifices proches, soit conservés dans des musées. Le catalogue, très complet et organisé, fournit pour chaque bloc les conditions de découverte et la bibliographie associée, les dimensions et la description, et l’interprétation fonctionnelle et chronologique lorsque c’est possible. Il s’agit pour la plupart d’inscriptions funéraires remployées dans le pont et de bas-reliefs dont les représentations sont d’une grande utilité pour l’interprétation générale du site.


           La présentation de l’ensemble des sources laisse la place à la principale partie (p. 65-116), qui est à la fois une analyse critique de la documentation et une véritable relecture étayée par de nombreuses comparaisons et une bibliographie abondante. Cette partie, la plus riche, est une véritable enquête pour laquelle le moindre indice est sollicité, où les différentes hypothèses sont présentées et analysées, et à l’issue de laquelle l’auteur ne laisse jamais le lecteur démuni, puisqu’elle propose, pour chaque question, l’interprétation qui lui semble la plus plausible. La première interrogation concerne la fonction de l’édifice dont seuls de rares blocs subsistent. Les hypothèses émises depuis le XVIIe siècle y voient un pont, un aqueduc ou un viaduc, en relation avec la dimension des blocs, mais également avec le périmètre important dans lequel ils ont été découverts. La discussion d’éléments d’ordre topographique et architectural suggère, selon l’auteur, qu’il s’agissait bien d’un pont pour lequel elle avance, très prudemment vu le manque d’éléments en place, une longueur d’au moins 200 mètres et une hauteur de 8-10 mètres. Les inscriptions funéraires retrouvées, très usées par l’érosion fluviale, auraient dans ce cadre été remployées lors d’une restauration de l’ouvrage. Le dossier du site de Ronchi dei Legionari est discuté dans un second temps sur la base de deux blocs importants par leur taille et par le décor qu’ils présentent. Découverts au XVIIIe siècle, ils avaient été interprétés dès cette période comme appartenant à un mausolée situé en tête de pont, au sud-est, où ils ont été trouvés. Sans entrer dans le détail, ces blocs de 2 mètres de haut et d’une trentaine de centimètres d’épaisseur représentent pour l’un un monstre marin ailé jouant de la harpe, et pour l’autre un ensemble d’outils sacrés sous une guirlande végétale. Différentes hypothèses sont évoquées par K. Zanier concernant le type de monument qui peut comporter ce type de décor. L’approche iconographique très complète, discutée à la lumière de nombreux exemples contemporains, oriente vers le décor d’un mausolée plutôt que vers d’autres hypothèses avancées à leur sujet (notamment le décor d’une arche ou d’un monument commémoratif d’une bataille navale). La discussion sur le type de monument, très détaillée et qui s’appuie sur de nombreuses comparaisons, suggère un édifice à base carrée surmontée d’un édicule ou d’une tholos. Deux suggestions de restitution sont données (planches XVIII-XIX). Elles témoignent de l’importance d’un édifice funéraire dont la taille, le décor et la localisation (en tête de pont et sur une voie importante) témoignent de l’importance d’une personne qui, même si l’on ignore son identité, devait être une personnalité importante de la région. C’est sur cette conclusion que s’achève la discussion, qui reprend cette analyse en la réinsérant dans les questions annoncées en introduction.


           Dans son ensemble, cet ouvrage se démarque par la qualité de l’enquête menée sur un sujet difficile, et à partir de sources peu aisées à manipuler, la documentation archéologique de première main étant peu abondante. Il faut signaler notamment la bibliographie très fournie (au moins 700 titres), où on retrouve l’ensemble des sources propres aux découvertes sur le site de Ronchi dei Legionari, mais également les travaux sur la région d’Aquilée (géomorphologie, occupation antique) et de nombreuses publications utilisées à titre de comparaison. La question centrale de ce travail, l’interprétation des vestiges du pont, tient ses promesses et est traitée de façon très rigoureuse. On peut saluer le caractère systématique de la recherche, qui présente les données, les analyse et les compare pour finalement dégager les hypothèses les plus vraisemblables. C’est la force de la quatrième partie, consacrée à la relecture des vestiges, qui redonne vie à un ouvrage considérable (le pont) et éclaire sur son environnement (le mausolée notamment).


           Sur le plan formel, il aurait sans doute été plus judicieux, pour l’équilibre des différentes parties, de joindre à la seconde partie, longue de seulement trois pages, les sources (comptes-rendus de fouille) renvoyées en annexe. Concernant les figures, la description des blocs du catalogue est renforcée par  des photographies ou des dessins. L’auteur présente en outre plusieurs planches où sont proposées des restitutions du mausolée et de son décor. On regrettera cependant, pour la compréhension générale, qu’aucune carte n’ait été réalisée spécifiquement pour cette publication. Les cartes données sont pour certaines anciennes (cartes du XIXe siècle), pour d’autres peu utiles (vestiges mentionnés sur le fond cadastral), et souvent sans échelle lisible. Manque une véritable carte qui permette d’accompagner les descriptions et où figurent, notamment, la topographie actuelle, les hypothèses de restitution des bras antiques de l’Isonzo et les vestiges mentionnés (pont, mausolée, mais également sites de villae ou de fermes, tracé des voies). On le regrette d’autant plus que l’auteur a mené un travail permettant de penser les vestiges d’un site dans son contexte géographique, en restituant à la fois les conditions du milieu et les modalités de l’occupation de ce secteur de la Vénétie-Istrie. Cependant, l’absence de carte de synthèse n’oblitère en rien les qualités générales de l’ouvrage et la rigueur scientifique dont il fait preuve. Au-delà des questions propres au site de Ronchi dei Legionari, il montre tout l’intérêt de recherches sur l’environnement dans un milieu lagunaire marqué en même temps par la confluence de plusieurs rivières dont le tracé antique est mal connu. À ce titre, le dossier publié par K. Zanier mériterait sans doute d’être mis en perspective avec d’autres cas similaires de ponts antiques dénués aujourd’hui de tout cours d’eau, comme par exemple à Aoste ou à Fréjus.