Bouet, Alain: Les latrines dans les provinces gauloises, germaniques et alpines (Gallia, supplément 59), broché, 488 pages; (28 x 22 cm); illustrations en noir et blanc;
ISBN : 978-2-271-06803-3, 75 euros
(Paris, CNRS éditions 2009)
 
Compte rendu par Gaëlle Dumont, Université libre de Bruxelles
(gaelledumont@yahoo.fr)

 
Nombre de mots : 2069 mots
Publié en ligne le 2009-06-05
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=770
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Professeur à l’université de Toulouse–le Mirail, Alain Bouet a déjà à son actif – outre de nombreux articles consacrés à l’architecture romaine – une étude portant sur Les matériaux de construction en terre cuite dans les thermes de Gaule Narbonnaise (1999) et une autre sur Les Thermes privés et publics en Gaule Narbonnaise (2003). Dans cette nouvelle monographie, c’est la question des latrines qui est abordée. Le sujet avait déjà été traité en profondeur par Richard Neudecker en 1994 (Die Pracht der Latrine. Zum Wandel öffentlicher Bedürfnisanstalten in der kaiserzeitlichen Stadt), mais il ne prenait en compte que les latrines les plus prestigieuses dans l’ensemble du monde romain, d’un point de vue purement architectural, en ne traitant de nos régions que très superficiellement. Ici, pour la première fois, les latrines sont envisagées de manière globale, tant du point de vue structurel que sociologique, dans un cadre géographique qui comprend les provinces gauloises, germaniques et alpines, depuis l’époque augustéenne jusqu’à la fin du Ve

siècle.

L’ouvrage est organisé en deux parties : une synthèse rédigée sur la base d’un épais catalogue, qui occupe la seconde partie du volume. La synthèse elle-même s’articule sur trois thèmes : le plan des lieux d’aisance, leur structure et leur utilisation.

 

Le premier chapitre dresse une typologie des latrines, qui peuvent adopter une grande variété de formes. Les vestiges les plus fréquents sont aussi les plus modestes et les plus malaisés à interpréter : il s’agit de fosses, de dimensions plus ou moins importantes, éventuellement cuvelées de pierre, de bois ou de vannerie. Dans certains cas, un dispositif d’alimentation et/ou d’évacuation complète la structure. De par leur conception, on les confond facilement  avec des puits.

La seconde catégorie regroupe des latrines munies d’un égout sur un, deux, trois ou quatre côtés de la pièce, le dernier cas étant le plus rare. Pour les pièces de grande superficie, une colonnade interne peut soutenir le plafond et ajouter à la monumentalité de la pièce, mais les exemples se rencontrent essentiellement en dehors du cadre de cette étude.

Des aménagements particuliers sont également répertoriés : l’égout peut être courbe pour faciliter l’évacuation des eaux usées, ou occuper toute la surface de la pièce et être recouvert d’un plancher. Dans la villa de las Peiras à Rabastens (Tarn), les sièges sont placés dans des niches, dispositif qui ne trouve ses comparaisons que dans les demeures impériales (domus Augustana à Rome et domus Hadriana à Tivoli). 

Il ne faut pas négliger non plus l’usage des vases de nuit, en complément ou à la place des latrines maçonnées. Leur étude est assez récente, et leur identification pas toujours aisée. Bien qu’on les appelle « pots de chambre », il en existe trois variétés qui correspondent chacune à un usage défini : la matella ou amis est un urinoir masculin, le scaphium un urinoir féminin et la lasanum un vase destiné à recueillir les déjections. Outre les vestiges archéologiques, il en est souvent fait mention dans les épigrammes. Par ailleurs, des amphores semi-enterrées dans des lieux publics (rues) ont été interprétées comme urinoirs, l’urine étant ensuite récupérée pour d’autres usages (tannerie, teinturerie, cosmétiques…).

 

La diversité observée dans les plans des latrines se manifeste également dans leur conception architecturale, objet du second chapitre.

L’appareil des murs et la toiture ne diffèrent pas du bâtiment dans lequel la pièce des latrines est intégrée. Si le sol de terre battue semble la norme dans les latrines privées, les vestiges d’un plancher sont parfois identifiables. Dans les édifices publics, le sol est le plus souvent maçonné très simplement, l’usage de mosaïque étant plutôt répandu en Italie ou dans les provinces orientales.

Les accès et les seuils ne sont pas toujours conservés, et encore moins les systèmes de fermeture. Dans certains cas, une crapaudine indique la présence d’une porte, mais on peut également imaginer des charnières ou une simple tenture. Dans la plupart des cas, l’intimité des usagers est garantie par une entrée en chicane, un mur élevé obliquement dans le passage ou des sièges aménagés sur les parois de la pièce qui ne font pas face à l’entrée. Les élévations étant rarement conservées, on sait peu de choses des fenêtres et de l’éclairage des latrines. Dans certains exemples italiens, des fenêtres étroites sont aménagées à hauteur d’homme, tandis que le haut des murs est occupé par de grandes baies. Aucun indice ne permet de résoudre la question du chauffage : en l’absence d’hypocauste, il faut admettre l’usage de braseros.

Les sièges sont constitués de banquettes percées reposant sur un support, qui peut être un ressaut dans les murs ou une console. Une plaque verticale obture parfois la face avant, permettant de cacher la chute des déjections, mais rendant par conséquent l’accès à l’égout impossible. Les lunettes – circulaires et équipées d’une rigole permettant de s’essuyer facilement – sont le plus souvent percées dans une plaque de pierre, les vestiges en bois étant plus rares. Les sièges individuels sont exceptionnels, et souvent richement sculptés.

Une des principales questions qui se pose dans le cas de ce type de structures est la circulation des liquides. L’eau provient souvent de la vidange des installations des thermes – qui sont fréquemment voisins des latrines – mais également du drainage des eaux de pluie ou du trop-plein d’une citerne. Il peut également arriver qu’aucune alimentation en eau ne soit prévue, le nettoyage s’effectuant alors à l’aide de seaux. Dans tous les cas, il faut noter que l’alimentation en eau n’était probablement pas continue, contrairement à l’idée qu’on s’en fait généralement. Les conduites d’alimentation et d’évacuation peuvent présenter une grande variété de matériaux : pierres, briques ou bois, au fond tapissé de dalles, de tuiles ou de gravier. Les largeurs moyennes s’échelonnent entre 30 et 80 cm ; la pente est fonction de la morphologie du terrain, mais dépasse rarement 5 %.

Outre l’égout qui évacue les déchets, d’étroites rigoles aménagées au pied des banquettes charrient de l’eau claire permettant de rincer l’éponge avec laquelle on s’essuie. En leur absence, il faut supposer l’utilisation de récipients mobiles.

Dans les latrines les plus luxueuses, des fontaines et des nymphées agrémentent la pièce, dans un souci plus esthétique que fonctionnel. Un seul exemple – les latrines des Thermes des Lutteurs à Saint-Romain-en-Gal – est connu dans la région envisagée ; elles sont en outre ornées de peintures murales figurant des scènes de gymnase et lambrissées de marbre. Quant à la statuaire, bien que les exemples ne manquent pas en dehors du cadre de cette étude, aucun vestige n’a été retrouvé dans la région envisagée.

 

Le troisième chapitre aborde la dimension économique et sociologique des latrines, et notamment leur place au sein du contexte architectural. Les latrines publiques sont souvent situées à proximité des grands complexes tels que le forum ou les sanctuaires qui, en plus d’être très fréquentés, nécessitent une purification avant d’y pénétrer. Malheureusement, le cas des latrines dans les lieux de spectacle est mal connu, en raison d’un état de conservation souvent déficient. Les latrines domestiques en fosse sont généralement rejetées en fond de parcelle, le plus loin possible de la rue, et souvent à proximité des puits. Cette dernière observation en dit long sur le manque de connaissance des Romains à propos de la contamination bactérienne, puisqu’on sait que le cuvelage des fosses laissait filtrer les déjections, qui étaient progressivement absorbées par le sol.

Sur la base de son vaste corpus, l’auteur peut proposer une évolution des latrines depuis l’époque augustéenne jusqu’au Ve siècle. Les premières structures apparaissent à la fin du Ier siècle av. J.-C. au sud et à l’est de la région étudiée ; elles sont rattachées à des maisons (Besançon, Lyon, Narbonne, Oberwinterthur), à un camp militaire (Oberaden) ou sont publiques (Orange et Olbia). À Orange, Lyon et Narbonne, elles sont aménagées sur un égout, ce qui suppose l’existence d’un réseau urbain. Dans la première moitié du Ier siècle ap. J.-C., les latrines se multiplient, même si les lieux d’aisance publics sont encore rares. Des particularités régionales se marquent : les latrines sur égout sont plus fréquentes en Gaule Narbonnaise, tandis que les fosses sont répandues partout ailleurs. Dans la seconde moitié du siècle, les latrines publiques se font de plus en plus fréquentes, ainsi que les latrines domestiques, même dans les demeures modestes. Le IIe siècle voit l’apogée de ces structures : elles équipent de nombreuses demeures et les latrines les plus anciennes sont agrandies et réaménagées, parfois avec une tendance à la monumentalité. Ce n’est qu’au IIIe siècle qu’on constate un ralentissement : avec la détérioration de l’organisation centralisée des villes, les latrines gérées publiquement disparaissent au profit d’épandages dans des quartiers à l’abandon (situation observée à Lyon et à Aix-en-Provence, par exemple). Au IVe siècle, on n’observe plus de latrines que dans les villas. Les derniers témoignages remontent au Ve siècle, puis on perd la trace des latrines jusqu’au début du Moyen Âge – ce qui ne veut pas dire qu’elles n’existaient plus.

 

Complétée par les textes (qu’il faut toutefois tempérer, puisqu’il s’agit souvent de satires), l’archéologie permet de donner une image assez précise de la fréquentation et des usages en vigueur dans les latrines. La notion d’intimité ne concerne que les usagers vis-à-vis de l’extérieur, tandis qu’à l’intérieur règne la promiscuité. On ne sait si un filtrage était opéré à l’entrée, bien qu’on suppose que les latrines des thermes étaient réservées à leurs usagers. Dans les camps, les officiers et les soldats semblent avoir bénéficié de lieux séparés. Dans les villas, l’implantation et la décoration des latrines permet parfois de distinguer celles des maîtres de celles de la domesticité.

Les fosses, qui servent également de dépotoirs (on y retrouve des déchets culinaires, de la céramique, des cadavres d’animaux voire de nouveau-nés) peuvent être curées plus ou moins régulièrement, à moins que leur contenu ne s’infiltre progressivement dans le sol. Dans le cas des latrines sur égout, les déjections rejoignaient le réseau public, qui se déversait dans le cours d’eau le plus proche. La contamination bactériologique devait donc être fréquente, et les études parasitologiques qui se développent de plus en plus ont mis en évidence un spectre de maladies assez proche de celui des pays en voie de développement actuels (ascaris, amibiase, trichocéphalose). Le souci de propreté et de rationalisation de la gestion des déjections doit donc être distingué de la notion d’hygiène, conception qui n’apparaît pas avant le XIXe siècle.

 

Le catalogue occupe la seconde moitié de l’ouvrage. Il regroupe 246 sites (196 assurés, 28 hypothétiques et 22 éliminés comme latrines après réexamen), mais ne reprend pas les données non publiées. Très rigoureux, il présente pour chaque entrée une brève description du site, un plan général et un plan des latrines, la description précise des latrines (avec un accent particulier sur les dimensions), la datation et la bibliographie de base. Les plans sont très clairs et uniformes, permettant des comparaisons aisées. Il est également très facile de s’y référer à partir de la synthèse.

 

Cette monographie, la première du genre pour ces structures souvent oubliées et qui n’avaient pas encore fait l’objet d’une publication de synthèse, impressionne par son exhaustivité et sa rigueur. Non seulement l’auteur se base sur un corpus quasiment exhaustif, mais il a également recours à de nombreuses comparaisons hors de la sphère géographique envisagée, et dans la littérature. Grâce à cet ouvrage, il est désormais possible de réinterpréter et de faire la lumière sur certaines structures ou formes céramiques.

Comme nous l’avons évoqué en introduction, la somme d’Alain Bouet vient en complément de l’étude de Richard Neudecker, en ce sens qu’il prend en considération les vestiges les plus modestes, là où le premier ne tenait compte que des bâtiments prestigieux, moins nombreux et, dans une certaine mesure, moins représentatifs du phénomène. En outre, là où R. Neudecker a tendance à généraliser certaines considérations (types de plans, dimensions,…), A. Bouet est plus souple et ne cherche pas à faire rentrer les exceptions dans des schémas normatifs. Enfin, A. Bouet ne s’arrête pas à une étude architecturale et urbanistique, mais envisage également les aspects sociologique et écologique des latrines. Toutes ces différences – ainsi que l’aire d’étude envisagée – font que le présent ouvrage est à prendre en complément de l’étude parue en 1994. On pourrait toutefois regretter l’absence d’un chapitre consacré au remplissage des fosses, aux études parasitologiques (très brièvement abordées en conclusion), et aux indices qui permettent d’identifier une fosse comme une latrine ou de distinguer une latrine cuvelée d’un puits