Dorion-Peyronnet, Caroline (dir.): Les Gaulois face à Rome. La Normandie entre deux mondes. Catalogue d’exposition au musée départemental des Antiquités de Seine Maritime, Rouen, du 19 mai au 21 septembre 210 pages, 24 x 28 cm, isbn : 978-2-915548-34-1, 29 euros
(Coédition Musée Départemental des Antiquités, Rouen / Editions Point de vues, Bonsecours 2009)
 
Compte rendu par Patrice Faure, Université du Havre
(patricefaure@hotmail.com)

 
Nombre de mots : 1827 mots
Publié en ligne le 2009-10-26
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=773
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En partenariat avec la DRAC, le SRA, l’INRAP et de nombreux autres services archéologiques régionaux, départementaux et municipaux, le Musée départemental des Antiquités de Rouen a présenté, durant l’été 2009, une exposition consacrée aux sociétés et aux paysages nés de la rencontre des peuples celtiques et du conquérant romain sur le territoire de la future « Normandie », entre le IIe s. av. et le IIe s. ap. J.-C. Cet événement a pris place dans un contexte plus large d’échanges scientifiques (colloque de l’AFEAF - Association française pour l’étude de l’âge du Fer – à Caen en mai 2009) et de diffusion des résultats de la recherche à destination d’un large public, assurée par l’organisation de deux autres expositions en Basse-Normandie (Les Gaulois et la mort en Normandie – Les pratiques funéraires de l’âge du Fer, VIIe-Ier s. av. J.-C., au Musée de Normandie à Caen ; Gaulois sous les pommiers. Découvertes de l’âge du Fer en Basse-Normandie, au Musée de Vieux-la-Romaine). Cet effort commun mérite d’être souligné, car il existe une réelle complémentarité entre les thématiques et les approches adoptées dans les trois expositions.

 

       À Rouen, l’objectif de l’exposition et du catalogue était de produire une synthèse sur la fin de l’âge du Fer et le début de la période romaine, en intégrant l’apport des recherches – archéologiques tout particulièrement – effectuées dans la région depuis une vingtaine d’années. Il s’agit d’une initiative d’autant plus bienvenue que l’approche générale et la connaissance de ces périodes ont été profondément modifiées durant le même laps de temps. Il était donc nécessaire de procéder à un état des lieux archéologique et historique pour la Haute-Normandie. En effet, le titre de l’ouvrage ne doit pas tromper : son contenu porte exclusivement sur les départements de la Seine-Maritime et de l’Eure, et ne traite pas de la Basse-Normandie. Il convient aussi de préciser que la formule « Les Gaulois face à Rome » ne signifie nullement que l’ouvrage se concentre sur l’épisode historique au demeurant fort bref de la conquête romaine, ou qu’il se limite à une problématique de confrontation permanente et durable entre les mondes celtique et romain. Il cherche davantage à rendre compte de leurs interactions sur le long terme (avant la conquête notamment) et des mutations d’une région exposée à la domination et aux influences romaines.

 

       Le plan de l’ouvrage rend bien compte de ces choix. Après une introduction signée par M. Reddé et une brève partie consacrée à la période antérieure à la conquête, l’accent est mis sur trois sujets d’étude privilégiés, qui concordent avec l’orientation archéologique de l’ouvrage et qui sont susceptibles de livrer des clés de compréhension des mutations intervenues durant la période : l’habitat, les sanctuaires et les pratiques funéraires. Le propos s’appuie systématiquement sur des études de cas, rédigées par des spécialistes de la région, qui présentent les progrès accomplis dans la connaissance de nombreux sites. Une dernière et courte partie conclut l’ouvrage en insistant sur un concept fondamental qui traverse tout le livre : celui de « romanisation ». Si cette dernière est évoquée dès l’introduction, on regrettera toutefois que le corps du livre n’accorde qu’une très petite place, si ce n’est aucune, à la réflexion que les historiens ont mené depuis une dizaine d’années sur les apports, les limites et la validité de ce concept, parfois employé à tort et à travers (sur ces réflexions récentes, voir par ex. G. Woolf, Becoming Roman : the origins of Provincial Civilization in Gaul, Cambridge, 1998 ; P. Le Roux, « La romanisation en question », dans Annales HSS, 59, 2, mars-avril 2004, p. 287-311 ; S. Janniard et G. Traiana dir., « Sur le concept de romanisation. Paradigmes historiographiques et perspectives de recherche », dans Mélanges de l’École Française de Rome - Antiquité, 118, 2006, p. 71-166). Il est vrai qu’il n’était pas toujours aisé d’en rendre compte dans les courtes notices relatives aux divers sites régionaux. C’est peut-être dans les synthèses qui ouvrent ou jalonnent chacune des grandes parties évoquées ci-dessus, qu’on aurait pu en trouver des échos, mais aussi dans la courte bibliographie placée en fin d’ouvrage (p. 206-207), dont les titres sont très ancrés dans le contexte local et où ne figure aucune réflexion générale sur le concept de « romanisation ». À l’avenir, il sera pourtant nécessaire de tenir compte de ces questionnements pour espérer rendre compte au mieux des évolutions qui caractérisent des sites précis ou des régions entières.

 

       Sur un plan général, l’un des grands mérites de l’ouvrage est de montrer avec clarté, et grâce à des nombreux exemples matériels, que les transformations qui ont affecté la région ont été importantes mais progressives : sans attendre la conquête romaine proprement dite pour se faire sentir, elles se sont aussi prolongées bien au-delà, selon des modalités et des rythmes divers. Ce constat n’est pas propre à la Normandie, mais cette dernière en fournit une bonne illustration et l’on peut espérer qu’il contribuera à remiser au placard quelques images d’Épinal encore largement répandues. Sur un plan plus précis, chaque partie peut être l’objet de brefs commentaires. La première, consacrée à la période antérieure à la conquête (« Avant la conquête : des peuples multiples », p. 14-37), se révèle relativement courte et générale. Après une présentation de la géographie des peuples gaulois de la basse-vallée de la Seine (p. 16-17) et de leur voisinage (p. 18-19), l’essentiel est dévolu aux monnaies gauloises, qui rendent bien compte des influences méditerranéennes précocement actives dans la région. Le propos est servi par la grande qualité des photographies, qui prennent toutefois plus de place que les textes.

 

       La deuxième partie (« Vivre : évolution et permanence de l’habitat », p. 38-103), relative à l’habitat urbain et rural, est plus fournie et contient des informations nouvelles, qui permettent de formuler des hypothèses intéressantes. Dans un texte introductif (p. 40-41), T. Dechezleprêtre pose la question, classique mais importante, du passage des oppida celtiques aux chefs-lieux de cités gallo-romaines. Il est aujourd’hui difficile de conclure à une continuité, notamment sur la rive droite de la Seine, qui semble davantage marquée par un schéma d’occupation multipolaire à l’époque de l’indépendance gauloise. Les mises au point proposées dans les pages suivantes (notamment p. 50-63, au sujet de l’origine des villes romaines de la région) offrent des exemples précis, dont la connaissance a parfois été largement renouvelée par les recherches récentes. On relèvera notamment l’importance des réflexions (p. 46 et 92) concernant le rôle de l’établissement gaulois de Pîtres (Eure) et la possible transition, pour le territoire des Véliocasses, d’un binôme Pîtres-Orival au temps de l’indépendance, à un chef-lieu de cité gallo-romaine établi à Rouen (pour lequel on ne dispose pas à ce jour de traces d’occupation protohistorique : voir p. 56). Le monde rural et agricole n’est pas négligé : le site de Guichainville-Le Long-Buisson (p. 76-77), dans l’Eure, témoigne par exemple de transformations sans hiatus d’occupation ni crise entre la période gauloise et la période romaine. Autre site d’intérêt (p. 100-101) : celui de « La Mare des Mares » à Saint-Ygor-d’Ymonville (Seine-Maritime), où une zone de nécropoles voisine avec une exploitation agricole. Au fil des pages se manifeste enfin l’intérêt de disciplines telles que la palynologie et la carpologie (p. 56 et 67), dont le grand public n’est pas toujours très familier.

 

       La troisième partie de l’ouvrage (« Croire : des lieux de culte gaulois aux sanctuaires gallo-romains », p. 104-147), dévolue aux pratiques religieuses et aux sanctuaires, débute par deux synthèses. La première rappelle l’importance, pour la connaissance de la religion gauloise, des découvertes faites par J.-L. Brunaux à Gournay-sur-Aronde et Ribemont-sur-Ancre (p. 106-109), en Picardie. La seconde (p. 110-111) pose de nouveau le problème de la transition entre les périodes gauloise et romaine, en prenant cette fois-ci en compte le cas des sanctuaires et en soulignant les progrès accomplis depuis peu dans la localisation et la connaissance des fana de la région. Cette partie offre l’occasion de traiter de trois sites particulièrement importants, situés en différents endroits de la région : Eu-Bois-l’Abbé (au nord de la Seine-Maritime) et, dans l’Eure, Gisacum (à proximité d’Évreux) et Berthouville (fameux pour son trésor d’argenterie fortuitement découvert en 1830, associé à un sanctuaire de Mercure Canetonensis). Le premier mérite une mention particulière, car les fouilles récemment conduites démontrent qu’il ne s’agit pas seulement d’un sanctuaire rural, mais bien d’une véritable petite ville. Des découvertes spectaculaires y ont été faites ces dernières années, comme celles d’une statuette de Mercure en argent (p. 129) et d’une inscription mentionnant un pagus et une basilica, qu’il a dès lors été possible d’identifier (p. 126, où une photographie aurait pu accompagner le dessin). Il faut espérer que les fouilles pourront se poursuivre dans de bonnes conditions, sur ce site d’une cinquantaine d’hectares qui n’a pas été touché par l’urbanisation.

 

       Le monde des morts, dont la connaissance est aujourd’hui largement renouvelée par l’apport de l’archéologie funéraire, est l’objet d’une quatrième partie (« Mourir », p. 148-193). Elle s’articule principalement autour de deux courtes synthèses (sur les tombes privilégiées de la basse vallée de la Seine de la fin du IIe s. av. J.-C. à la période augustéenne, p. 150-151, et sur les nécropoles de fondation gallo-romaine, p. 184-185), agrémentées d’études de cas permettant de présenter un mobilier funéraire assez abondant. On notera, au passage, le caractère original de la découverte faite à Val-de-Reuil, où un casque a été utilisé comme urne cinéraire (p. 172-173). La quatrième et dernière partie (« Une romanisation à géométrie variable », p. 194-205), est des plus brèves et s’attache plus particulièrement à rendre compte de l’apport de la céramique à la connaissance des échanges et de la pénétration des usages romains dans la région. Elle fait une place un peu plus importante à la Seine, finalement assez peu présente dans l’ensemble de l’ouvrage, mais dont le rôle est tout de même signalé dans une courte conclusion (p. 204-205).

 

       Quelques ultimes remarques peuvent être faites. Ainsi, il est permis de s’interroger sur l’opportunité de dénommer « Madone de Lillebonne » (p. 54-55) une statuette de femme découverte en 2007. On s’étonnera aussi de trouver une allusion (p. 198) à de la vaisselle « datée dans les décennies autour de l’an 0 » (sic !). Normandie, année zéro… ? En revanche, on ne peut que saluer la grande qualité matérielle de l’ouvrage produit par les éditions Point de vues. L’ensemble, agréable à consulter, offre au lecteur des photographies, des cartes et des plans nets, clairs et lisibles. À tel point qu’il peut arriver d’éprouver, dans certains cas, l’impression que l’illustration prime sur des textes que l’on aimerait parfois plus denses et plus détaillés, notamment en ce qui concerne les contributions synthétiques. De même, l’ensemble n’échappe pas toujours à une certaine fragmentation du propos, accentuée par la succession d’études de cas et la brièveté des synthèses. Bien entendu, certaines de ces faiblesses peuvent s’expliquer en partie par la nature même de l’exercice, qui vise à articuler mises au point générales et études précises, comme à satisfaire un public de spécialistes et de non initiés. Elles ne doivent donc pas occulter l’intérêt de l’ouvrage, qui forme un ensemble utile et offre une synthèse riche d’apports nouveaux comme d’hypothèses et de perspectives de recherches.