Bocquet, Denis - Fettah, Samuel (dir.): Réseaux techniques et conflits de pouvoir : les dynamiques historiques des villes contemporaines.
Collection de l’École française de Rome 374.
328 p. ISBN: 978-2-7283-0776-0. Prix: € 38,00
(École française de Rome, Rome 2007)
 
Compte rendu par Claire Joncheray, Université Paris 10
(claire.joncheray@free.fr)

 
Nombre de mots : 1878 mots
Publié en ligne le 2008-04-23
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=80
Lien pour commander ce livre
 
 

Ce recueil d’articles édité par D. Bocquet et S. Fettah est le fruit de deux tables rondes, qui font suite à l’internationalisation d’un programme collectif de recherche européenne en histoire urbaine.

Les villes étudiées sont majoritairement européennes (la France et les pays du Sud de l’Europe). Les villes hors de ce continent suivent le processus d’adaptation aux réseaux lancé par l’Europe : à Jérusalem au moment de l’irruption brutale des Occidentaux, à Mexico lors de la réforme de P. Diaz, à Manille encore sous domination espagnole et aux villes minières de l’outremer portugais.

Les contributions, en langues française, anglaise et italienne, sont regroupées en quatre grands thèmes équilibrés : le poids du politique, les enjeux de la modernisation, la question du pouvoir local (le rôle des municipalités), le poids des intérêts privés. L’ouvrage est suivi, comme pour toutes les publications de l’Ecole française de Rome, d’un résumé des communications et d’un index. L’enjeu fixé par ce recueil est de « mieux comprendre la mise en place et l’évolution des réseaux techniques urbains dans le vaste processus de modernisation des infrastructures des villes entre le XIXe et le XXe siècle » (Introduction de D. Bocquet et S. Fettah).

Les réseaux techniques sont utilisés comme concept de définition de l’espace et de la ville au XIXe siècle et posent principalement le problème de l’approvisionnement en eau : « C’est Genieys, ingénieur en chef des Ponts et Chaussées attaché à la direction des travaux publics de Paris qui désigne le système par le terme “réseau” en 1829 et rédige un Recueil de tables pour faciliter et abréger les divers calculs relatifs aux conduites d’eau à partir des recherches de Mallet et Belanger » (A. Guillerme, « L’émergence du concept de réseau 1820-1830 », Cahiers du groupe réseau, 1986, 2, n°5, p. 30-47) ; voir dans l’ouvrage les contributions de V. Lemire (Jérusalem), K. Chazis (Athènes), S. Adorno (Syracuse), A. Ingold (Milan), X. Huez de Lemps (Manille), A. de Silva (Lisbonne) et C. Damasceno Fonseca (villes de l’outremer portugais). En médecine et en science militaire naît d’abord la notion de réseau. Puis la comparaison entre le réseau sanguin et le réseau hydraulique prend son sens.

D’autres réseaux sont analysés dans cet ouvrage : la voirie à Madrid et au Brésil ; l’électricité à Syracuse ; le tout–à-l’égout à Milan, à Gênes et à Paris ; le gaz au Pirée. Le réseau du tramway est évoqué (Madrid, Jérusalem).

Les différents réseaux sont vus dans leur interaction : le lien entre l’adduction d’eau et le tout-à-l’égout (Paris), le lien entre le gaz et l’électricité (Grèce). La contribution de A. Fernandez met en rapport l’eau, le gaz et l’électricité dans les villes espagnoles : elle montre que les réseaux se constituent tous au même moment, mais, parfois, de manière conflictuelle. Cependant commencent à apparaître, à la fin du XIXe siècle, les réseaux des ondes, des services de transports de bus, du chemin de fer dont il n’est pas fait mention dans cet ouvrage. Le changement du paysage urbain qu’entraîne la mise en service des réseaux techniques n’est pas traité (travaux, nuisances auditives et olfactives). De même, les héritages urbains et la notion de patrimoine ne sont pas des thèmes abordés dans l’ouvrage.

La période choisie, de la fin du XVIIIe siècle jusqu’à 1930, correspond au moment où se constitue la notion de réseaux. Le choix d’étudier la morphogenèse des réseaux (voir « Emergence, formation et dynamique des réseaux. Modèles de la morphogenèse », P. Cohendet, A. Kirman et J.-B. Zimmermann, Revue d’économie industrielle, 2003, 103, n°1, p. 15-42) s’explique par l’explosion urbaine et la croissance de la population citadine à cette période, provoquant un besoin sans précédent.

À Jérusalem, entre 1850 et 1910, l’augmentation des besoins journaliers en eau passe de 300 à 2000 m3, à cause de l’arrivée massive d’immigrés. Celle des Grecs d’Ionie et la croissance des classes ouvrières changent aussi la physionomie d’Athènes. Lisbonne est une des plus grandes capitales d’Europe avec 200 000 habitants : sa population double lors de la Première Guerre Mondiale. Les périphéries et les gros bourgs ruraux entrent dans les compétences des villes comme à Madrid et à Gênes. À Madrid se développe la ségrégation des quartiers ouvriers, enjeux des élections municipales.

La mise en place des réseaux techniques s’explique également dans le cadre général du XIXe siècle : une prise de conscience des problèmes d’hygiène, de l’insalubrité et de la nécessité d’éradiquer le choléra, la diphtérie et les autres maladies récurrentes de la vie citadine.

Une nouvelle vision de la ville et de sa gestion, associée à l’idée d’une solidarité urbaine, transforme les relations sociales entre les citadins : « Le réseau technique urbain (est) un équipement de mise en relation physique et de mise en rapport social d’éléments localisés du système urbain, comme un équipement de solidarité urbaine » (G. Dupuy, « Villes, systèmes et réseaux : le rôle historique des techniques urbaines », Réseaux, 1984, 2, n°4, p. 3-23). C’est pourquoi la naissance et la formation des différents réseaux qui structurent la ville sont étudiées sous l’angle des conflits à des échelles variables.

Par exemple, les propriétaires contre les conseillers municipaux (quartier de l’Extraradio à Madrid, en raison de la distribution hasardeuse des lots et de la propriété des habitants sur la voirie ; à Paris où les décisions municipales se heurtent à la méfiance des propriétaires)  ; les usagers contre les municipalités qui n’hésitent pas à procéder à des expropriations à Milan, à Gênes, à Lisbonne, mais aussi au Brésil où les activités des chercheurs d’or qui détruisent la voirie pour trouver de nouveaux filons vont à l’encontre de l’intérêt public. Enfin, on compte les conflits entre les municipalités et l’État : à Mexico, à Manille et à Athènes.

On peut constater le décalage entre la prise de conscience collective de l’utilité des réseaux et leur lente mise en service par les pouvoirs publics. Il est à remarquer également une progressive passation du pouvoir entre un réseau géré par des entreprises privées et une prise en charge publique : « Un réseau est une entreprise industrielle et commerciale chargée d’un service public », selon la définition que donne R. Dautry en 1934 pour le chemin de fer, dans un discours repris par Flux, V, 1, p. 76-77.

Toutefois, ces conflits rarement brutaux permettent de clarifier le rôle des différents acteurs de la politique urbaine et d’instaurer un nouvel équilibre entre les citadins, les municipalités et l’État. Le rôle des conflits est vu de manière bénéfique et constructive.

L’exemple de Manille est révélateur : les conflits y engendrent un débat sur la vitalité des municipalités et leur rôle dans la pyramide des pouvoirs. À Mexico, définir l’organisation publique devient nécessaire lorsque la ville obtient le statut de capitale et que la municipalité est fractionnée en vingt-et-un conseils. Le changement de mentalité des administrateurs est également visible en Italie : la nouvelle génération engage un nouveau mode de gestion de la ville (Gênes, Milan, où le conseil municipal décide de la dissolution de la congrégation qui gérait les canaux, et les exemples donnés dans l’introduction de l’ouvrage). La concurrence entre les capitales européennes s’avère en outre positive et engage les pays dans une modernisation rapide (en Grèce par exemple).

Une des principales problématiques abordées par cette recherche est la définition des acteurs qui prennent en charge l’intérêt public à la fin du XIXe siècle.

Transformer les budgets afin de répondre aux besoins des réseaux techniques change le rôle de la municipalité ; son statut évolue vers une autonomie et un monopole, au détriment des associations et autres regroupements de citadins. Le recul des notables est sensible : il s’opère principalement en faveur des ingénieurs. Il n’est pas question ni des coteries, ni de la puissance des grandes familles citadines. Les difficultés financières sont, en effet, la principale limite à la modernisation et à la réflexion sur l’aspect durable de la prise en charge des réseaux. Par rapport aux populations, les municipalités peuvent racheter des terrains (Madrid) et l’indemnisation des propriétaires des canaux (Milan), ou au contraire engager de nouveaux impôts (dans l’outremer portugais, avec une série de taxes exceptionnelles [fintas] afin de réparer les voiries ; ou le paiement d’un abonnement à l’eau et au tout-à-l’égout à Paris). Les municipalités s’endettent pour obtenir la gestion des eaux (Athènes) et la précarité des finances est parfois récurrente (Syracuse). Ainsi, à une autre échelle, les financements de l’équipement des réseaux créent des conflits avec l’État : qui doit les prendre en charge ? L’État colonial oblige la municipalité de Manille à publier les bilans financiers ; à Gênes, le problème de l’insalubrité et de la croissance économique du port pose la question de la concurrence entre l’État et la ville. À Athènes, la ville ne gère pas assez bien le financement des réseaux et n’obtient donc pas la confiance de l’État. Des lois fixent alors les compétences des communes comme en Espagne.

Les thématiques abordées par Réseaux techniques et conflits de pouvoir - les dynamiques historiques des villes contemporaines, sont variées : elles prouvent l’hétérogénéité des réponses urbaines dans une même période historique face à l’adaptation des réseaux. Au croisement de l’histoire et la géographie, cette étude mêle urbanisme et histoire urbaine.

La place faite à la géographie et à la spatialisation, malgré la suggestion en introduction d’un axe sur le « rôle des réseaux dans l’organisation des espaces », mériterait un plus ample développement. Dans certaines contributions, une carte faciliterait la compréhension des décisions municipales, dont le choix est parfois déterminé par des dynamiques spatiales.

Les sources historiques utilisées sont des documents officiels et principalement publics. Il s’agit d’actes municipaux (Madrid), de plaintes, pétitions et procès (Milan), d’écrits de journalistes (Gênes) ou d’ingénieurs. Chaque contribution est bien documentée. L’ouvrage répond à l’enjeu « donner du sens à l’histoire des villes » par un vaste panel de sources historiques.

Ce travail d’une équipe composée majoritairement de jeunes chercheurs apporte une bonne documentation et présente des réponses urbaines originales face aux développements des réseaux.

Sommaire :

Introduction, D. Bocquet et S. Fettah

I- Le poids du politique

C. Vorms, Madrid sous la seconde république : la mairie réformatrice et l’aménagement de la périphérie urbaine (1931-1933), p. 17-30

V. Lemire, Les territoires de l’eau dans la municipalité ottomane de Jérusalem, enjeux de souveraineté, conflits de pouvoir, réseaux de mémoires, p. 31-56

S. M. Pacheco, Centralization, revolution and urban order in Mexico’s federal district (1903-1917), p. 57-67

II- Les enjeux de la modernisation

K. Chatzis, Le maire, le premier ministre et l’ingénieur, la difficile mise en place du réseau d’adduction d’eau à Athènes, p. 71-102.

S. Adorno, Luce e acqua : conflitti e risorse nella modernizzazione di una periferia meridionale, il caso di Siracusa, p. 103-136.

A. Ingold, Municipalisation et modernisation d’un réseau traditionnel, résistances des propriétaires et des usagers (Milan 1865-1885), p. 137-168.

III- La question du pouvoir local : le rôle des municipalités

E. Tonizzi, « La suburra dell’igiene » : la rete fognaria di genova nella seconda metà dell’Ottocento, M. p. 169-185.

X. Huetz de Lemps, Une “urgence” de cent cinquante années : la constitution de l’amenée d’eau de Manille (1733-1882), p.  187-202.

A. De Silva, The peculiar customer : conflicts of power and the modern water supply system in Lisbon (1850-1930), p. 203-224.

IV- Le poids des intérêts privés

C. Damasceno Fonseca, Bien commun et intérêts privés : la gestion municipale de l’eau et de la voirie dans quelques villes minières de l’outremer portugais (Minas Gerais, Brésil, XVIIIe – début du XIXe siècle), p. 227-243

S. Barles, Gestion privée, gestion publique : des vidanges à l’égout, Paris, XIXe siècle, p. 245-264.

L. Sapounaki Drakaki et E. Stamatiou-Lacroix, The history of gaz supply in Piraeus City, p. 265-290.

A. Fernandez, Compagnies privées et municipalités: enjeux de pouvoir autour de l’installation des réseaux techniques dans les villes espagnoles, p. 291-309.