Schmid, Stephan G.: Boire pour Apollon. Céramique hellénistique et banquets dans le Sanctuaire d'Apollon Daphnéphoros. 1 vol. (166 p.): ill.; 30 cm
Collection(s): (Eretria, ISSN 0425-1768 ; 16)
ISBN : 2-88474-405-3 (br.).
Annexes : Bibliogr. p. 185. Notes bibliogr. Index.
(Infolio : École suisse d'archéologie en Grèce 2006)
 
Compte rendu par Compte rendu par Ludovic Lefebvre, Université de Rouen
(ludovic.lefebvre@orange.fr)

 
Nombre de mots : 1708 mots
Publié en ligne le 2007-10-01
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=84
Lien pour commander ce livre
 
 

Cette étude fait suite à la découverte dans un puits en 2000 d’un lot de récipients céramiques (vingt-neuf) datant de l’époque hellénistique dans le sanctuaire du temple d’Apollon Daphnéphoros à Érétrie. Ce site est bien connu des archéologues puisque depuis une quarantaine d’années, les archéologues suisses ont fouillé systématiquement le sanctuaire en question qui a livré un important matériel daté de l’époque géométrique. L’auteur entend décrire les conditions de l’enfouissement de cette céramique typique et par là même comparer les pièces avec d’autres découvertes. La fin du volume reproduit donc des plans et photographies du sanctuaire (figures 1-5), les pièces découvertes dans le puits (figures 6-57) et les éléments de comparaison (figures 58-134), quatre diagrammes concernant les bols à reliefs de Délos, Ephèse, Histria et Érétrie closent ces planches.

La vaisselle découverte constitue un ensemble homogène et elle était accompagnée en outre de restes d’animaux ce qui laisse à penser que le tout fut jeté à la suite d’un banquet. Les pièces sont pour certaines presque complètes et pour d’autres très fragmentaires.

Les récipients se répartissent comme suit :

  • un cratérisque
  • treize bols à reliefs
  • six coupes/assiettes/bols
  • un plat à poisson
  • un dinos
  • une amphore
  • une cruche
  • deux unguentaria

Ce premier sous-ensemble constitue la céramique fine mais il est accompagné d’un second sous-ensemble que l’on peut qualifier de céramique plus commune (une marmite, une cruche et une jatte).

Stephan G. Schmid, après avoir dans un premier temps décrit chaque pièce (inventaire du puits p. 19-23) et établi son matériel de comparaison (p. 25-31), explique sa méthode à partir d’exemples choisis (p. 33-39) afin de démontrer qu’une datation à partir des seuls éléments internes est presque impossible à réaliser, notamment en ce qui concerne les bols à reliefs.

L’auteur recourt ensuite effectivement à la méthode comparative à partir de pièces connues. Ainsi, pour les assiettes et bols à bord simple évasé, de même que pour les coupes et bols à lèvre rentrante, il établit un rapprochement avec le matériel trouvé dans une citerne du Pirée trouvée en 1965 daté de la première moitié du IIe siècle. Concernant les unguentaria, il propose un parallèle avec du mobilier funéraire trouvé à Véroia ainsi qu’avec des tombes de Pella (coupes et bols à lèvre rentrante, unguentaria…) et d’autres sites de Macédoine. Cette méthode est étendue à d’autres régions de Grèce (Thessalie, Grèce du Nord, Eubée) mais aussi aux fondations du Grand Autel de Pergame, ce qui lui permet de fixer le comblement du puits d’Érétrie à partir de l’analyse de cette céramique non décorée, entre le deuxième et le troisième quart du IIe siècle. Les conclusions de Stephan G. Schmid touchent aussi à des fragments de bols trouvés dans le puits qui rappellent l’atelier du Monogramme. Rappelons avec l’auteur que cet atelier « …dont on doit la découverte à A. Laumonnier, tire son nom de quelques poinçons conservés où figure le monogramme PAR ou PRA ». L’essentiel du matériel fut découvert à Délos et le chercheur français pensait que l’atelier de fabrication devait se situer en Ionie. M. Schmid profite de son étude pour réexaminer la datation des bols à décor végétal produit dans cet atelier qu’il fixe aux alentours (pour leur apogée) du deuxième et du troisième quart du IIe siècle (cette datation est donc antérieure à la celle de Laumonnier qui optait pour la fin du IIe siècle).

Stephan G. Schmid s’intéresse ensuite à la céramique à reliefs et élargit sa problématique en établissant des rapports entre ce type de céramique et la statuaire monumentale. Le bol A3 qui représente une gigantomachie constitue sa réflexion de départ pour établir un parallèle avec le Grand Autel de Pergame. L’auteur revient par ailleurs sur les nouvelles hypothèses de datation et de représentation émises par K. Junker (le Grand Autel serait une allégorie de la suprématie navale pergaménienne datée à partir de 188 avant J.-C.) mais contredites par F. Queyrel (qui penche pour une œuvre consacrée à Eumène II sous Attale II et un début de construction à partir du début des années 150). Stephan G. Schmid tend à suivre l’avis de ce dernier (p. 54) et il pense également que l’exemplaire en question serait de provenance pergaménienne. Ce constat permet à l’auteur de revenir sur la conception communément admise qui veut que la céramique à reliefs hellénistique soit localisée dans des centres de production précis, sans toujours tenir compte des surmoulages. Autre motif d’interrogation : sur la représentation du groupe d’Achille et Penthésilée (bol B7) et son modèle originel, il souligne l’importance du recours aux cahiers de modèles et les variantes qui pouvaient en résulter dans la reproduction depuis la phase initiale (ici le IVe siècle).

On le voit, l’auteur, au-delà de l’étude du matériel trouvé dans le puits d’Érétrie, aborde certaines grandes problématiques de la reproduction iconographique en introduisant le concept de « généalogie » des motifs (peut-on, par comparaison entre les exemplaires d’une même scène, savoir de quand date la forme première ?) ou bien encore, les rapports que pouvait entretenir la céramique avec les autres arts graphiques. Ainsi, à partir d’exemples connus dans l’Antiquité tels que la coupe de Scylla (groupe de Sperlonga, figures 108-110 et 113), des scènes figurant Héraclès (bol B8) ou de Persomachie et Amazanomachie (cratérisque B1 rapproché de l’exemplaire A1 érétrien), il revient sur le problème de l’influence réciproque entre arts majeurs et arts mineurs. L’auteur opte résolument pour l’idée selon laquelle ces derniers étaient les précurseurs dans les innovations iconographiques, en raison notamment de la plus grande facilité qu’offre la forme en deux dimensions pour l’expérimentation. Pour la création des bols à reliefs, l’auteur estime que cette dernière puisait dans le « riche répertoire de motifs iconographiques et de formes issus des arts mineurs classiques et hellénistiques » (les scènes d’Amazonomachie de B1 seraient directement à rechercher dans les modèles du IVe siècle) et il s’interroge (à partir de notre connaissance d’ateliers dans les Balkans) sur l’importance de la Macédoine comme centre de diffusion des thèmes iconographiques pour la céramique à reliefs, justement lors de son expansion à l’époque de Philippe II et d’Alexandre III. Cette thématique iconographique se serait prolongée jusqu’au IIe siècle.

Revenant au cas érétrien, la proximité du temple d’Apollon (le puits se trouve à l’intérieur même du téménos), permet de conclure que la vaisselle fut jetée suite à un banquet consacré à Apollon. L’étude des ossements d’animaux fait état de sacrifices traditionnellement dédiés à cette divinité : bélier, chèvre et porc. L’analyse archéozoologique jointe à la quantité de matériel donne à penser que treize à vingt-six convives étaient présents (la prudence sur des conclusions trop hâtives est de mise car, selon le spécialiste, des pièces font défaut dans le puits en question, tels que les récipients de conservation du vin…). Stephan G. Schmid rappelle à cet effet les usages du banquet dès l’époque mycénienne, retrace son évolution et met à la disposition du lecteur la bibliographie récente sur ce thème. Il note que le symposion à l’époque hellénistique se définit par un individualisme plus marqué. Les convives sont moins nombreux, chacun mélange à sa guise son vin et son eau, ce qui entraîne un abandon progressif du cratère au profit du cratérisque et l’utilisation plus fréquente de bols hémisphériques au détriment des coupes à anses, moins faciles à manipuler. Ces bols hémisphériques (à reliefs) seraient d’ailleurs les héritiers des bols achéménides. Le centre de production de ces bols serait Athènes (alors sous occupation macédonienne, donc avant 229, date de la libération du Pirée) et la Grèce du Nord. Il semble en tout cas que, comme pour les thèmes iconographiques, la Macédoine (et ses dépendances en Thrace et en Hellade septentrionale) ait été particulièrement réceptive aux usages de la cour perse.

Il n’était pas rare que les banquets se tinssent à l’époque hellénistique dans des installations temporaires (tentes et huttes), mais M. Schmid revient sur les constructions du sanctuaire d’Apollon à Érétrie et les met en parallèle avec d’autres connues du monde hellénique (sanctuaires d’Apollon au Cap Zoster, de Zeus à Labraunda, d’Asclépios à Corinthe, Acropole d’Athènes…) afin de déterminer où se trouvaient les salles de banquet dans les ensembles urbains. La découverte d’un bâtiment récent dans le sanctuaire d’Apollon Daphnéphoros d’époque géométrique (portant à quatre le nombre de constructions connues autour du temple d’Apollon) amène à se demander si celui-ci était une simple habitation ou servait justement à la réception de banquets (p. 90).

Stephan G. Schmid s’intéresse également dans cette étude aux circuits économiques de la céramique eubéenne. Ainsi, plusieurs pièces ont été trouvées dans des sites phéniciens et puniques et il semble que la cité d’Érétrie ait été un centre de fabrication de vaisselle de banquet à l’époque géométrique (on a retrouvé notamment des indices d’activités métallurgiques non loin du sanctuaire). Or, Homère décrit précisément l’usage du symposion chez les Grecs au VIIIe siècle, ce qui laisse supposer une pratique précoce du banquet à Érétrie. Les bâtiments auraient servi dans ce contexte à ce type de réunions (de nombreux tessons ont ainsi été retrouvés dans ce secteur).

Mais qu’en est-il de la vaisselle trouvée dans le puits ? Est-elle locale ou d’importation ? M. Schmid conclut que pour les formes simples et communes, la céramique est peut-être d’origine locale, mais sans certitude. Pour le reste, deux exemplaires seulement peuvent provenir de l’Attique, mais l’essentiel serait issu d’Asie Mineure (notamment les bols produits par l’atelier du Monogramme ou le cratérisque) et de Grèce du Nord (bols à bords légèrement évasés). Comme le souligne l’auteur (p. 96) : « En résumé donc, sur 28 récipients provenant du remplissage du puits, seuls 6 pourraient avoir été produits localement, alors que l’essentiel doit avoir été importé ». Cette importation du nord de la Grèce n’est pas surprenante car celle-ci, tout comme Érétrie, entretenait des liens très étroits avec la Macédoine antigonide. Quant à la céramique ionienne, elle est conforme à ce que l’on sait d’autres lieux de fouilles méditerranéens : l’importation en hausse de vaisselle d’Asie Mineure à la fin du IIe siècle.

En conclusion, ce n’est pas seulement la reconstitution d’un événement - un banquet qui se déroula vers le milieu du IIe siècle dans le sanctuaire d’Apollon Daphnéphoros – qui est décrit, mais également les circuits économiques, que l’auteur essaie de cerner ainsi que les influences stylistiques. Les grands débats des spécialistes concernant les interactions entre les arts et les conditions de l’introduction du banquet dans la vie grecque sont revus à la lumière des recherches récentes.