Kremer, Gabrielle : Das frühkaiserzeitliche Mausoleum von Bartringen (Luxemburg). Mit einem Beitrag von Jean Krier (Dossiers d’Archéologie du Musée national d’histoire et d’art 12), 239 Seiten, 5 Tafeln, 1 Planbeilage, ISBN 978-2-87985-053-5, 30 euros
(Publications du Musée national d’histoire et d’art, Luxembourg 2009)
 
Compte rendu par Jean-Noël Castorio, Université Nancy 2
(jean-noel.castorio@orange.fr)

 
Nombre de mots : 1955 mots
Publié en ligne le 2010-01-31
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=841
 
 

          C’est en mars 1998, lors d’un colloque organisé à Besançon par Hélène Walter, que Jean Krier présenta pour la première fois à la communauté des spécialistes de l’art provincial romain les vestiges d’un imposant tombeau mis au jour à Bertrange, en périphérie de la ville de Luxembourg (J. Krier, « Un mausolée de l’époque tibérienne à Bertrange [Grand-Duché de Luxembourg] » dans H. Walter [éd.], La sculpture d’époque romaine dans le Nord, dans l’Est des Gaules et dans les régions avoisinantes : acquis et problématiques actuelles, Paris, 2000, p. 49-58). Comme la poursuite de la fouille allait le démontrer, le site était alors encore bien loin d’avoir livré tous ses trésors : trois ans plus tard, le conservateur du Musée national d’histoire et d’art de Luxembourg pouvait ainsi fièrement dévoiler au même public, réuni cette fois à Cologne, un remarquable bloc sculpté figurant un Gaulois terrassé au combat (J. Krier, « Ein neuer Reliefblock aus Bartringen und die Grabmonumente mit Reiterkampfdarstellung an Mosel und Rhein » dans P. Noelke [éd.], Romanisation und Resistenz in Plastik, Architektur und Inschriften der Provinzen des Imperium Romanum. Neue Funde und Forschungen, Akten des VII. Internationalen Colloquiums über Probleme des Provinzialrömischen Kunstschaffens, Köln 2. bis 6 Mai 2001, Mayence, 2003, p. 255-263). Très rapidement, le mausolée de Bertrange devint une référence incontournable dans la bibliographie consacrée, non seulement à l’architecture funéraire gallo-romaine, mais également à la « romanisation » des provinces gauloises : tout comme le sépulcre de Poblicius de Cologne (G. Precht, Das Grabmal des L. Poblicius. Rekonstruktion und Aufbau, Cologne, 1975), il appartient en effet aux premières générations de grands tombeaux qui dérivent de prototypes gréco-romains érigés dans le nord-est de la Gaule ; il constitue donc un précieux jalon pour comprendre comment les modèles importés se sont diffusés dans cette région et de quelle manière ils ont été adoptés par les élites locales. Pourtant, plus d’une décennie après le colloque bisontin, bien des incertitudes demeuraient à propos de cet édifice, et cela malgré les publications régulières de J. Krier. Devait-on retenir la datation tibérienne proposée dès 1998 par cet auteur ? En effet, si cette proposition paraissait acceptable, elle n’en demeurait pas moins relativement peu étayée. Le cas du mausolée de Faverolles invitait d’ailleurs à la prudence : alors qu’il était daté il y a peu encore de la seconde moitié du Ier siècle av. J.-C., de récentes recherches ont démontré qu’il n’était sans doute pas antérieur au milieu du Ier siècle (voir Y. Maligorne, « Décor architectonique et datation de la tombe monumentale de Faverolles [Haute-Marne] », Bulletin de la société archéologique champenoise, 99, 2006, p. 60-73). S’agissait-il d’un édifice à deux ou à trois étages ? L’archéologue luxembourgeois avait d’abord penché pour la première hypothèse avant de se raviser et d’émettre la supposition qu’un quadrifrons venait s’intercaler entre le podium et l’édicule (J. Krier, « Le mausolée de Bertrange et les monuments funéraires du Ier siècle ap. J.-C. en région mosellane » dans J.-C. Moretti, D. Tardy [dir.], L’architecture funéraire monumentale : la Gaule dans l’Empire romain, Actes du colloque organisé par l’IRAA du CNRS et le musée archéologique Henri-Prades, Lattes, 11-13 octobre 2001, Paris, 2006, p. 435-444). La publication définitive du tombeau, à même de lever ces incertitudes, était donc fort attendue ; confiée à Gabrielle Kremer, spécialiste de l’architecture funéraire romaine, elle est à la hauteur de ces attentes.

 

          La première partie de l’ouvrage (p. 13-30) a été rédigée par J. Krier : il s’agit d’une synthèse du résultat des fouilles menées à Bertrange de 1997 à 2003 sous sa direction. Durant l’Antiquité, le site se trouvait dans la partie centrale de la cité des Trévires, un secteur caractérisé par une densité tout à fait remarquable de luxueuses uillae de type palatial. Celle de Bertrange, lieu-dit « Burmicht », était installée à moins d’un kilomètre de la voie de Durocortorum (Reims) à Augusta Treuerorum (Trèves), le long d’un diverticule menant au uicus de Ricciacum (Dalheim). La fouille a permis de retracer assez précisément la chronologie du site. Quelques années après la soumission de la Gaule, celui-ci accueille un premier établissement, bâti sur poteaux de bois, qui présente des signes de « romanisation » dès l’époque médio-augustéenne. La construction de la uilla palatiale remonte au deuxième tiers du Ier siècle. Si la pars urbana, dont la superficie était de près de deux hectares et demi, n’est connue que grâce à la photographie aérienne et à des prospections géomagnétiques, la pars rustica a quant à elle été intégralement explorée : elle comprenait une dizaine de dépendances construites autour d’une vaste cour de quatre-vingt-huit mètres par deux cent quarante-cinq, installée dans l’axe de l’édifice résidentiel. Dès le milieu du IIIe siècle, la uilla connaît d’importants réaménagements : un grenier à blé est ainsi bâti qui, à la fin des années 260, est transformé en burgus. Ce sont ces fortifications tardives qui ont livré l’essentiel des blocs du mausolée. Ses fondations n’ont pas été retrouvées : on ne sait donc précisément où il s’élevait. Le site est abandonné à la charnière du IVe et du Ve siècle ; durant la seconde moitié du VIe siècle, il accueille une nécropole aristocratique mérovingienne.

 

          La deuxième partie de l’ouvrage (p. 31-129) constitue l’étude du mausolée ; elle a été intégralement rédigée par G. Kremer. L’auteur expose tout d’abord brièvement la méthodologie qu’il a employée pour tenter de restituer l’édifice (p. 31-33). Sur les deux cents blocs et les centaines de fragments retrouvés lors de la fouille, quatre-vingt-cinq seulement ont pu être utilisés dans cette optique : ils ne représentent guère plus de cinq pour cent du tombeau, ce qui laisse aisément deviner la difficulté de l’exercice. Ensuite, après avoir soigneusement étudié les faces d’attente (p. 35-41), G. Kremer propose sa restitution [1], en procédant étage par étage (p. 42-77). Le socle quadrangulaire, de plan rectangulaire, était décoré sur sa face principale d’une scène de combat entre cavaliers romains et gaulois, sculptée entre deux pilastres à chapiteaux corinthiens ; ces derniers soutenaient l’entablement, décoré d’une frise de rinceaux organisée suivant une stricte symétrie axiale. Le socle était surmonté d’un édicule prostyle tétrastyle qui accueillait une niche cintrée dont l’intrados était orné de caissons. L’entablement de cet étage recevait l’épitaphe – réduite à deux fort modestes fragments qui n’autorisent aucune lecture –, ainsi qu’une frise à décor végétal et animal, avec notamment deux griffons affrontés de part et d’autre d’une urne. Le troisième étage était constitué d’un pseudo-monoptère à six colonnes engagées, couronné d’une toiture conique à écailles surmontée d’une pomme de pin. Le passage du deuxième au troisième étage, c’est-à-dire d’un niveau de plan rectangulaire à un niveau de plan circulaire, laissait de l’espace aux quatre angles : ces derniers recevaient de grands acrotères aujourd’hui perdus. Le tombeau avait une hauteur totale d’au moins seize mètres trente-cinq, soit cinquante-cinq pieds romains ; ses dimensions sont donc proches de celles du mausolée des Iulii de Glanum, qui s’élève à un peu plus de dix-sept mètres.

 

          Si l’organisation de base de l’architecture du tombeau ne pose guère de problèmes, des incertitudes demeurent toutefois dans le détail : c’est la raison pour laquelle G. Kremer propose un certain nombre de variantes. Les principales concernent la largeur de l’entrecolonnement de l’étage intermédiaire et la position du pseudo-monoptère, qui était peut-être excentré par rapport à l’axe de l’édifice. Une autre incertitude subsiste quant à la position qu’occupaient les statues en ronde bosse des défunts, dont on ne possède que quelques fragments, le plus notable ayant appartenu à un personnage en toge, capite uelato, peut-être accompagné d’un enfant. Pour des raisons esthétiques et par comparaison avec d’autres édifices funéraires, G. Kremer suppose qu’elles prenaient place à l’étage intermédiaire plutôt que dans le pseudo-monoptère.

 

          Dans le chapitre suivant (p. 79-99), l’auteur s’intéresse au décor sculpté. Là encore, quelques doutes demeurent. La pelte reconnaissable sur un bloc de l’une des faces latérales du socle constitue-elle le modeste vestige d’une amazonomachie ou d’une représentation de trophée, ainsi que l’avance fort prudemment G. Kremer ? C’est difficile à dire ; tout comme il est difficile d’identifier en toute certitude le personnage sculpté de profil dans l’un des entrecolonnements du pseudo-monoptère, même si l’on peut raisonnablement envisager qu’il s’agisse d’une ménade ou d’une amazone. Il n’y a aucun doute, en revanche, quant à la nature de la scène qui ornait la face principale du socle : la zone rhénano-mosellane a en effet livré plusieurs blocs qui s’intégraient à des représentations monumentales de combats de cavaliers gaulois et romains (voir J. Krier, F. Reinert, Das Reitergrab von Hellingen. Die Treverer und das römische Militär in der frühen Kaiserzeit, Luxembourg, 1993, p. 71-81).

 

          L’avant-dernier chapitre traite de la délicate question de la datation (p. 100-112). G. Kremer confirme que le tombeau a vraisemblablement été érigé entre les années 20 et 40 de notre ère. Cette conclusion, fondée sur une étude scrupuleuse du décor du mausolée et établie au moyen d’un faisceau de parallèles avec des édifices bien datés, n’est guère discutable. C’est l’examen des frises qui apporte les éléments chronologiques décisifs ; l’étude de la sculpture figurée, si elle ne permet pas de datation fine, plaide toutefois également pour une construction à haute époque.

 

          Le dernier chapitre de cette partie (p. 113-129) fait office de longue conclusion. L’auteur s’intéresse d’abord au type auquel appartient le tombeau de Bertrange – à savoir le « mausolée », le « mausolée-tour » ou encore le « tombeau à édicule sur podium » suivant la terminologie que l’on emploie –, avant de s’interroger sur la place qu’occupe l’exemplaire luxembourgeois dans la série gallo-romaine d’édifices de cette sorte. En l’état actuel de la documentation, c’est clairement vers la Prouincia qu’il convient de se tourner afin de trouver les plus proches parallèles (Glanum, Orange). L’auteur s’interroge ensuite sur ce que le sépulcre nous révèle de son commanditaire. Alors que J. Krier reconnaissait en lui un aristocrate trévire qui ne se serait pas compromis lors des événements de 21, G. Kremer choisit avec raison une position plus prudente : le mausolée ne nous dit rien de l’origine ethnique et sociale du défunt ; seule la poursuite des recherches sur les premières phases d’occupation du site pourra peut-être nous en apprendre davantage à ce propos. Si l’on peut s’accorder sur le fait que le décor du mausolée semble indiquer que le personnage a fait une carrière militaire dans les rangs de l’armée conquérante, l’auteur rappelle cependant qu’il serait imprudent de vouloir extraire de ce programme iconographique des informations biographiques détaillées ou des renseignements précis sur l’histoire locale, a fortiori si l’on considère que la thématique du combat entre Gaulois et Romains apparaît très précocement dans la littérature et l’art de Rome, dès le lendemain du sac de la ville par les Sénons au début du IVe siècle av. J.-C. Que le défunt ait été représenté en toge, la tête voilée, laisse en tout cas supposer qu’il occupait des fonctions sacerdotales dans la cité.

 

          L’ouvrage se clôt par le catalogue (p. 131-230) des cent neuf blocs et fragments qui appartenaient en toute certitude au mausolée. Chacune des notices est illustrée d’un ou de plusieurs clichés, ainsi que de dessins lorsque cela est nécessaire.

 

          Au terme de ce compte rendu, il convient de souligner le caractère tout à fait exemplaire de cette publication. G. Kremer a mené l’étude de ce mausolée avec la plus grande des rigueurs ; elle a constamment été guidée, dans l’interprétation, par une prudence des plus heureuses. Il faut également saluer le remarquable travail éditorial réalisé par le Musée national d’histoire et d’art de Luxembourg : la qualité de l’iconographie, tout comme celle de la mise en page, concourent à rendre la lecture fort agréable. En conclusion, cet ouvrage sera vraisemblablement appelé à constituer un modèle pour les études du même genre à paraître.

 

[1] La restitution graphique est visible à l’adresse suivante : http://homepage.univie.ac.at/~trinkle5/forum/forum0909/52kremer.htm (G. Kremer, Das Mausoleum von Bartringen (Luxemburg). Zur Rekonstruktion eines frühkaiserzeitlichen Grabbaues der Gallia Belgica, Forum Archaeologiae 52/IX/2009 [http://farch.net]).