Toussaint, Evelyne (dir.): La fonction critique de l’art. Dynamiques et ambiguïtés, 336 pages, 15 x 21 cm, ISBN 978-2-87317-341-8, 28 euros
(La Lettre volée, Bruxelles 2009)
 
Compte rendu par Virginie Wintzinger-Gerard
(wintzinger.gerard@gmail.com)

 
Nombre de mots : 1544 mots
Publié en ligne le 2013-12-20
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=851
 
 

 

          Intimement lié aux turbulences des grandes idéologies et utopies politiques du XXe siècle, l´engagement de l´art semblait avoir déserté les débats esthétiques. Depuis les années 1990 cependant, l´art engagé jouit d’un nouveau souffle, sous l´impulsion notamment des approches dites micropolitiques, relationnelles et du renouveau des pratiques du détournement et du documentaire. Explorer le potentiel critique des œuvres d´art, dans une perspective historique et sur l´exemple de tendances de l´art actuel, voilà le thème de cette publication, qui rassemble en 28 essais les actes du colloque qui s’est tenu en novembre 2007 à l´Université de Pau, sous l´égide d´Évelyne Toussaint, professeure d´histoire de l´art contemporain. Réunissant des contributions de différents champs des sciences humaines (histoire de l´art, littérature, journalisme, philosophie, sociologie, anthropologie et psychanalyse), l´ouvrage évolue en trois temps.

 

          La première partie, intitulée "Modalités et dynamiques de dissidences et de résistances", montre comment le langage artistique peut formuler une certaine distance avec la réalité. Leszek Brogowski replace Kant et sa théorie du jugement réfléchissant dans le contexte de la naissance des révoltes individuelles. Sous la Révolution française, la critique sociale s´exprimera aussi grâce à de nouvelles formes d´expressions artistiques tels les cabarets littéraires, les caricatures, les affiches, les pamphlets, etc., puis au XIXe siècle, par de nouvelles manières de peindre le réel.

 

          Le thème de la satire est développé par Romain Duval, qui dans une analyse très fine de la lithographie "À ta santé Noske! Le prolétariat est désarmé!" (1919), montre la résistance graphique de Georg Grosz. Volontairement en-deçà de toute recherche de vérité, la caricature et la rumeur populaire peuvent se définir comme dévoilement et retournement à la fois de l´information. Et toutes deux, comme l´illustre Abel Kouvouama à travers l´histoire de la presse libre au Congo, témoignent de la vitalité intellectuelle et culturelle d´une société démocratique. En France, les dessins d´actualités de Willem, dans Libération et Charlie Hebdo, cultivent un humour corrosif et l´art du mauvais goût à outrance. Jacques Norigeon présente ses Aventures de l´art (2004), qui en 50 planches de bandes dessinées, proposent une histoire de l´art moderne et contemporain, où se côtoient des figures classiques mais également un Hitler fictif - sous les traits de Jackson Pollock -, des artistes s´étant distingués par des démarches érotomanes ou d´une extrême violence et enfin des personnalités ayant marqué l´histoire culturelle, tels le designer Raymond Loewy ou le batteur Keith Moon, etc. Une histoire de l´art warholienne, mais désenchantée, démythifiée.

 

          Autres combats clairement identifiés : la société de consommation, le maccarthysme, la guerre froide et la discrimination raciale aux Etats-Unis, dans les années 50, par les assemblagistes de la beat generation, en Californie (texte très bien documenté de Sophie Dannenmüller) ; la guerre d´Algérie et le colonialisme par le prêtre-écrivain Robert Davezies, qui publiera aux Éditions de Minuit, fondées en 1942 par œuvre de résistance et qui, dans les années 50-60, soutiendra le "nouveau roman" et l´engagement politique (Sylvaine Guinle-Lorinet) ; le post-colonialisme dans un texte très court de Jean-François Boclé.

 

          Plus subtiles ou métaphoriques, certaines œuvres manifestent une critique politique ou sociale plus ou moins transparente : la force poétique, autour des thèmes de la mémoire et de la reconstruction, des énigmatiques vidéos de l´Afghane Lida Abdul s´élève bien contre les systèmes autoritaires (Evelyne Toussaint) ; les expériences extrêmes qu´inflige l´artiste guatémaltèque Regina José Galindo à son propre corps se font les échos des violences portées aux individus par le collectif (Lucie Pélegrin). De même, de nombreuses œuvres minimalistes - parfois estampillées du sceau de l´esthétique relationnelle, de cet anti-esthétisme des années 90 et 2000 ayant prôné la dissolution de l´objet, de l´œuvre même -, incarnent des préoccupations politiques (Jean-Philippe Uzel). Ainsi de la série des candy pieces de l´artiste cubain Felix Gonzalez-Torres ou des objets et installations minimalistes du canadien Brian Jungen.

 

          Mais l´écueil de toute subversion artistique, comme le développe la deuxième partie "Arts et pouvoirs : engagements, instrumentalisations et ambiguïtés", est sans doute lié au lieu de sa monstration. Quel public pour assister au théâtre de l´argentin Rodrigo Garcia, refus radical et brutal de nos "tristes vies vides" (Olivier Neveux)? Dans les arts visuels, l´esthétique relationnelle ne s´est-elle pas fourvoyée à vouloir transposer à l´espace de l´art des contextes de vie ordinaire et désigner par "utopies de proximité" de simples et inoffensifs simulacres d´espace public critique (Sarah Gilsoul)? Dans le même ordre idée, la vénération/dénonciation de la toute-puissance matérialiste portée par les sculptures de Jeff Koons n´est-elle pas qu´une nouvelle cosmétique capitaliste (Fabien Danesi) ? L´institutionnalisation d´une proposition subversive ne revient-elle pas, de toute façon, à la désamorcer  ("Le théâtre de rue", par Martine Maleval) ? Surtout quand le public n´est a priori jamais consulté ? ("L´art contemporain dans l´espace public", par Éric Van Essche)

 

          Le cynisme des démocraties libérales n´aurait donc d´égal que l´ambiguïté de l´art totalitaire ("Les dispositifs critiques de Gianni Motti", par Sandra Métaux; "le kitsch critique de Claude Lévêque", par Miguel Egaña) et nous montre ses failles dans la pornographisation de certaines couvertures médiatiques (Neli Dobreva). Si certains artistes dénoncent et détournent la main-mise de la surcommunication sur le temps politique (Fred Forest par Isabelle Lassignardie), d´autres s´aventurent dans des expositions aux enjeux géopolitiques sensibles (Androula Michaël). L´action artistique peut-elle conduire, pour le moins, à l´utopie politique ? (Jean-Marc Lachaud)

 

          La troisième partie, consacrée à l´autonomie de l´art, suggère que l´œuvre possède par essence ce potentiel critique. Dans la polysémie de ses formes ("Le nu féminin à la Renaissance", par Delphine Trébosc) ; parce qu´elle éveille naturellement une sorte de désir subversif ("Le donjuanisme de l´art", par Bernard Lafargue) ; quand elle opère un acte de rupture avec un héritage de normes imposées (essais illustratifs de Marie-Noëlle Moyal sur Stockhausen et de Michel Métayer sur Jan Svoboda) ; lorsqu´elle parvient, malgré la surenchère quantitative et informationnelle de nos quotidiens saturés d´images, à déstabiliser nos habitudes perceptives et compréhensives, à nous permettre une prise de distance avec le réel (Marie-Noëlle Ryan), une plongée dans le labyrinthe des images sémantiques (Yves Depelsenaire). Pourvu que ces mises à distance du réel ne soient pas morales ("Jacques Villéglé, Jean-Pierre Raynaud", par Dominique Dussol).

 

          Éponyme d’un texte-clé de Thierry de Duve de 1989, cette publication interroge de manière assez complète la fonction d´émancipation politique et sociale de l´art, à la lumière de l´idéologie consensuelle et du refus de toute conscience historique de nos démocraties post-modernes. Particulièrement riches, les notes sont très bien référencées (Jacques Rancière, Rainer Rochlitz, Dominique Baqué, etc.) et sont autant d´invitations à approfondir ce thème passionnant.

 

 

 

Sommaire

 

Évelyne Toussaint

Présentation p. 7

 

Première partie

La fonction critique de l’art:

Modalités et dynamiques de dissidences et de résistances. p. 15

 

Leszek Brogowski

La naissance de l’avant-garde de l’esprit révolutionnaire p. 17

Romain Duval

La fonction critique chez George Grosz

Regard sur les niveaux de résistance d’une oeuvre graphique p. 31

Sylvaine Guinle-Lorinet

La fonction critique d’un nouveau roman p. 47

Abel Kouvouama

La fonction critique d’un journal satirique à Brazzaville :

La rue meurt p. 57

Jacques Norigeon

Quand l’art mineur critique l’art majeur:

Les Aventures de l ’art de Willem p. 67

Sophie Dannenmüller

L’assemblage en Californie : une esthétique de subversion p. 75

Jean-Philippe Uzel

De l’usage politique de l’art minimal:

Felix Gonzalez-Torres et Brian Jungen p. 91

Évelyne Toussaint

Lida Abdu l, Afghane. Les forces de l’art p. 101

Lucie Pélegrin

Esthétique de l’intime et fonction critique dans

l’oeuvre de Regina José Galindo  p. 109

Jean-François Boclé

La France est une î le située quelque part en mer du Nord p. 115

 

Deuxième partie

Arts et pouvoirs :

Engagements, instrumentalisations et ambiguïtés p. 129

Olivier Neveux

«Et ça sert à quoi, en général, tout ça?»

Remarques sur le théâtre de Rodrigo Garcia p. 131

Sarah Gilsoul

L’art relationnel

ou le détournement de l’espace critique de l’art p. 141

Fabien Danesi

Postmodernité versus modernisme : le cas Jeff Koons p. 153

Isabelle Lassignardie

Fred Forest: agir dans l’immédiat et l’ordinaire,

les possibilités d’une critique distanciée? p. 161

Sandra Métaux

Les dispositifs critiques de Gianni Motti : autonomie de la

forme et mise en abyme des arts post-moderne et totalitaire p. 169

Éric Van Essche

L’art contemporain dans l’espace public:

de la tribune politico-économique au forum citoyen p. 179

Martine Maleval

Le théâtre de rue au risque de l’ institutionnalisation

et de l’ instrumentalisation p. 189

Neli Dobreva

Esthétisation du politique, oeuvre d’art

et expérience du sublime vs 9/ 11 p. 197

Androula Michaël

L’art dans le contexte d’une partition politique p. 209

Miguel Egaiia

Arbeit macht Frei

ou du «kitsch critique» p. 219

Jean-Marc Lachaud

De la fonction critique de l’art : une utopie concrète? p. 235

 

Troisième partie

L ’autonomie de l ’art, un outil de la fonction critique? p. 245

 

Delphine Trébosc

Nu féminin et critique politique dans la peinture profane

de la Renaissance française p. 247

Bernard Lafargue

Le donjuanisme de l’art : l’air gazé du champagne p. 255

Marie-Noëlle Moyal

Une démarche dérangeante au sein d’une avant-garde

musicale radicale : le cas Stockhausen p. 271

Michel Métayer

Jan Svoboda, critique hors critique p. 279

Marie-Noëlle Ryan

La portée critique de l’oeuvre d’art p. 293

Dominique Dussol

Jacques Villeglé, Jean-Pierre Raynaud :

la distance dans l’engagement face à l’histoire p. 301

Yves Depelsenaire

L’image dans le labyrinthe p. 315

Les auteurs p. 321