Danguy, Laurence: L’Ange de la jeunesse. La revue Jugend et le Jugendstil à Munich, 310 pages, 14x21 cm, ISBN : 978-2-7351-1211-1, 25 euros
(Éditions de la Maison des sciences de l’homme, Paris 2009)
 
Compte rendu par Jennifer Beauloye, Université libre de Bruxelles - FNRS
(jennifer.beauloye@hotmail.com)

 
Nombre de mots : 1182 mots
Publié en ligne le 2010-01-31
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=852
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          La revue illustrée hebdomadaire Jugend (« jeunesse ») naît à l’aube de l’année 1896, à Munich. Par son titre, comme le souligne l’auteur, elle s’associe inéluctablement au mouvement Jugendstil, dont la revue se fait le support mais dont elle dénonce aussi les dérives et les surenchères excessives.

          Symptomatique de cet esprit « Fin de Siècle » où règne la conception d’un art total entre obscurantisme et foi inconditionnelle dans le progrès, la revue tend à aborder, dans un large spectre, tous les aspects de l’art et de la vie, et cela avec une nette « volonté de rupture et l’ambition d’une contre-proposition » [p. 43], multipliant les genres, les styles et les techniques, tant littéraires que graphiques, mais sans pour autant, toutefois, parvenir à se détacher d’une certaine hiérarchisation (avec, notamment, une primauté accordée au Jugendstil).

          Représentative de la prospère presse wilhelmienne, elle offre un concept éditorial nouveau qui touche un large lectorat fidélisé dans la durée. Dans un esprit de renouvellement permanent ou de jeunesse perpétuelle, elle traite des nouveautés tout en préservant néanmoins certaines formes plus conventionnelles. La revue est agrémentée de nombreuses illustrations et caricatures et se sert de l’humour et de l’ironie mordante pour prendre position dans les débats.

          Elle s’inscrit dans la lignée des grandes revues européennes de l’époque, telles que La Revue Blanche, La Plume et The Studio. Sa longévité (quarante-cinq années) est un fait remarquable parmi toutes ces revues internationales et dépasse de loin la durée d’existence des autres revues germaniques (Pan, Die Insel, etc.). Enfin, par ses innovations techniques et graphiques, elle servira de modèle pour de nombreuses revues postérieures (Dekorative Kunst, par exemple).

          C’est cette revue munichoise qui, pour les années 1896 à 1920, constitue l’objet de la thèse de Laurence Danguy, menée sous la direction de Philippe Boutry et de Félix Thürlemann et publiée avec le concours du Centre de recherches historiques (CNRS-EHESS) et de la fondation « Wissenschaft und Gesellschaft » de l’Université de Constance.

 

          La présentation de ces recherches s’effectue en deux parties, correspondant à deux aspects de la revue, deux approches que l’auteur confronte. La première est une approche de type histoire de l’art et histoire culturelle et la seconde est une étude herméneutique de l’image liée à l’anthropologie religieuse, puisque l’auteur s’attache à l’iconographie angélique que relaye la revue illustrée. Cette double approche veut permettre un dépassement du cadre d’étude premier pour mieux cerner la société wilhelmienne dans son ensemble et le mouvement Jugendstil.

          La première partie propose donc une analyse critique de la revue (de sa naissance jusqu’à la République de Weimar) sous l’angle de trois champs problématiques distincts afin d’observer l’ensemble des caractéristiques de la revue, leur caractère polymorphe et souvent paradoxal. La seconde partie s’attache plus spécifiquement à l’iconographie de la revue, articulée autour des figures de l’ange et de Psyché, selon une lecture interprétative de l’auteur.

 

          Partant du constat de l’étroite relation texte/image – où la seconde n’est en rien subordonnée au premier, dans un premier temps du moins -, l’auteur aborde la revue à travers cette figure angélique en interrogeant sa présence - à l’occurrence irrégulière - pour le moins étonnante dans cette revue anticléricale et elle révèle les ambitions du projet en tant que culte de l’art et de la jeunesse.

          En effet, ces singulières figures, qui rappellent effectivement les représentations d’anges, s’écartent parfois considérablement des usages iconographiques traditionnels. À partir de ce constat, Laurence Danguy tente une analyse de ces figures comme une série de citations ou références iconographiques, religieuses et littéraires – comme, par exemple, avec la Divine Comédie de Dante, qualifiée de nectar de la culture humaniste par l’auteur [p. 183], ou encore la Psyché au papillon d’Antonio Canova. Au fil de celles-ci, elle élabore une autre vision de la revue et de son fondateur, vers un reflet de la complexe société munichoise du moment.

 

          Cet ouvrage, dans la production scientifique, vient se placer au croisement de deux courants dans la bibliographie : le premier est consacré aux écrits traitant de la revue Jugend elle-même et de certains points plus particuliers, ainsi que son rôle dans l’évolution de la vie artistique allemande d’alors, tandis que le second s’attache plus spécifiquement à la figure angélique.

          Pour la première catégorie, depuis la publication en 1966 des fac-similés de la revue par Eva Zahn, les ouvrages consacrés à son étude se multiplient, développant les différents aspects essentiels, d’un point de vue régional et national d’abord, international ensuite. Ces recherches soulignent principalement la relation avec le Jugendstil ou, plus largement, avec le mouvement sécessionniste de la fin du XIXe siècle. Sont à citer également les ouvrages monographiques sur les différents artistes faisant partie du groupe Die Scholle qui entouraient et participaient activement à la revue Jugend.

          En ce qui concerne la seconde catégorie d’entrées, celle qui porte sur les anges, depuis le Parler angélique de Michel de Certeau une lignée de recherches qualifiées d’« angélisantes » s’est progressivement constituée, principalement appliquée aux modes d’expression que sont la littérature et la poésie, avant d’aborder des champs plus larges et de les croiser, comme c’est le cas ici avec les arts dans le contexte d’une revue illustrée.

          Les recherches de Laurence Danguy, qui opèrent une analyse croisée de ces deux approches, de ces deux traditions de recherches, n’ont pas d’antécédent historiographique et constituent l’apport original de son ouvrage. On appréciera aussi les riches illustrations, support essentiel à son propos, réparties généreusement dans l’ouvrage, avec, en outre, de nombreuses planches couleur hors texte.

          L’auteur pose clairement et objectivement l’argument et le contre-argument qui permettent de cerner au mieux la revue dans toute sa complexité. Elle balaye un large éventail d’aspects de la revue dans un souci d’exhaustivité mais qui nous laisse parfois le regret de ne pas approfondir l’un ou l’autre point (relation entre les différents collaborateurs, positions politiques, analyse du contenu et du propos plus substantielle, mécanismes marketing, etc.). Par ailleurs, pour le lecteur non averti, le fait de présenter chaque caractéristique de la revue séparément et non chronologiquement, peut gêner une compréhension de l’évolution globale de la revue.

          On regrettera également le manque d’archives de la revue ou des archives personnelles des différents acteurs qui auront œuvré autour d’elle car cela rend encore plus complexe et délicate toute tentative d’interprétation, notamment, comme c’est le cas ici, à travers la figure angélique. Enfin, si l’appareil critique est indéniablement bien fourni, il peut donner, toutefois, le sentiment de passer à côté des informations directement en relation avec le texte et auxquelles nous nous attendons, même de manière succincte ; il renvoie plutôt à de nombreuses et laconiques références bibliographiques.

 

          En somme, la tentative audacieuse de l’auteur d’étudier cette revue à travers l’analyse des anges dont elle est parsemée renseigne et ouvre de nouvelles pistes intéressantes à explorer ; elle est indéniablement innovante au regard de l’historiographie de l’objet étudié mais souffre néanmoins, selon moi, du manque d’archives ou correspondances entre les différents acteurs de Jugend pour étoffer son propos et venir le soutenir.