AA.VV.: (Barreto, Joana - Cerman, Jérémie - Soubigou, Gilles - Toutain-Quittelier, Valentine), Visible et lisible - Confrontations et articulations du texte et de l’image, collection CIES-Sorbonne, 354 pages, 14x23 cm, ISBN : 978-2-84736-272-5, 49 euros
(Nouveau Monde Editions, Paris 2007)
 
Compte rendu par Arnaud Bertinet, Université Paris I - Panthéon-Sorbonne
(arnaudbertinet@club-internet.fr)

 
Nombre de mots : 1803 mots
Publié en ligne le 2009-08-21
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=854
 
 

            Visible et lisible, Confrontations et articulations du texte et de l’image inaugure aux éditions Nouveau Monde une collection qui souhaite donner la parole aux jeunes chercheurs. La collection CIES-Sorbonne est effectivement destinée à publier les résultats de recherches menées par des doctorants de toutes les disciplines, afin de montrer la vitalité, la qualité scientifique et l’implication des chercheurs de demain. Paraissent ainsi les actes, remaniés, du colloque interdisciplinaire qui s’est tenu les 29 et 30 juin 2006 à l’Institut National d’Histoire de l’Art.

Ce premier volume, sous la direction de Joana Barreto, Jérémie Cerman, Gilles Soubigou et Valentine Toutain-Quitelier, doctorants à Paris I et Paris IV, a pour ambition de renouveler l’approche de la question complexe et récurrente en histoire de l’art des rapports du texte et de l’image.

 

Quatre grands axes composent ces actes, ceci afin d’explorer les différents aspects du rapport du texte à l’image et de l’image au texte (I- L’artiste et le texte, II- Le texte comme image, III- Lire l’image, IV- Comment parler de l’image) en y apportant de nouveaux éclairages et en approfondissant certaines réflexions antérieures. Comme le souligne Eric Darragon en introduction : « aucune analyse ne peut prétendre se saisir du visible pour l’énoncer de manière complète. S’il en était ainsi, la connaissance deviendrait une forme supérieure de l’ennui. […] La finalité de l’étude historique des œuvres d’art ne devrait pas être d’accéder à une vérité scolaire confondue avec un consensus d’opinion appuyés par des faits [mais bien] de permettre une dynamique en engageant la pensée dans une expérience » (p. 15-16).

L’exercice est ardu et certaines directions ont été privilégiées afin de montrer que « la littérature et la peinture ont en commun un destin fort curieux » (p. 17), suivant le chemin esquissé par Anne-Marie Christin en préface. Ainsi, les périodes médiévale et moderne, par l’espace qu’elles accordent à la vue dans leurs créations, constituent l’essentiel de cette « expérience », ce qui explique leur nombre et leur place dans cette publication, au détriment d’études plus contemporaines. On ne peut également que regretter la faiblesse du corpus iconographique de l’ouvrage et surtout l’absence de toute reproduction en couleurs.

 

En traitant des rapports des artistes aux textes, la première partie s’interroge sur le truchement à l’Ut pictura poesis qui depuis l’Antiquité fait du poète un peintre et du peintre un poète. L’affirmation du peintre comme auteur se développe et se prolonge jusqu’à nos jours, confirmant cette double figure de l’artiste. Dans cette optique, Valentine Toutain-Quittelier analyse la réception du journal de Rosalba Carriera, qui devint l’outil majeur de la gloire posthume de la portraitiste vénitienne, une fois publié en 1793 son « iconisation engendrant l’iconisation de ses œuvres décrites dans son Diario » (p. 49). Elle démontre à quel point le rôle de l’éditeur doit être pris en considération, l’écrit tenant ici une part prépondérante dans la construction du mythe de l’artiste.

Face à cette pratique de l’écriture, Gilles Soubigou, prenant l’école française de la première moitié du XIXe siècle à témoin, démontre l’intérêt patent qu’il y a à réfléchir au phénomène complexe des lectures, tout comme à celui des non-lectures, de ce groupe. Questionnant leurs influences et leur cheminement à travers l’écheveau des sources et leur multiplicité, il pénètre ainsi au cœur du « processus intellectuel complexe de l’alchimie de la création artistique » (p. 87).

Enfin, Sandra Delacourt, en étudiant les bibliothèques de Barnett Newman, Jackson Pollock et Donald Judd, établit comment le rapport entre la production d’œuvres d’art et celle de textes a été profondément transformé par la modernité artistique. Celle-ci affronte la réévaluation du concept d’universalité de l’art face à une culture artistique qui doit désormais « faire preuve de pertinence à une échelle historique, commerciale et politique, mondialisée » (p. 118).

 

Le deuxième axe de réflexion s’intéresse à l’échange entre visible et lisible lorsque les zones de tension entre les deux sphères apparaissent, lorsque l’écriture, née de l’image, s’en libère tout en conservant un aspect visuel fondamental. Anne Réach-Ngô insiste sur l’importance de la présentation physique d’un texte et de ses illustrations dans l’espace du livre en illustrant son propos par le travail du libraire-éditeur Denis Janot entre 1529 et 1545. Le texte, par sa présentation et sa présence physique, devient image et peut, en parallèle, encore créer des images poétiques qui enrichissent et perturbent la lecture initiale tant « le renouvellement de la mise en page contribue alors à la réécriture narrative de l’œuvre » (p. 136).

Gaëlle Théval propose, en s’inspirant des travaux du groupe µ, de dégager les différents éléments de l’image qui peuvent perturber l’appréhension du texte dans l’art du collage au début du XXe siècle. Elle montre que la lecture de l’image semble se baser plus sur l’élaboration d’une approche complexe de l’image en tant que réalité différente et autonome du texte où « les lecteurs font les poèmes » (p.161).

Le texte, créateur d’images, perturbe donc la lecture par la dimension visionnaire que l’artiste peut ajouter à son œuvre. Mélanie White présente ainsi des extraits de textes de poètes contemporains d’Irlande du Sud, où leur poésie transmet une vision mentale et « participe de la construction d’un espace à la jonction entre le visible et l’invisible » (p. 180).

 

La lecture de l’image, où le parallèle entre l’appréhension d’un texte et celle d’une image est étudié, occupe la troisième partie. L’assujettissement de l’image est alors au cœur de la réflexion, afin de dégager l’existence d’éventuelles libertés de sens dans la construction plastique d’une image. En se basant sur une iconographie soigneusement sélectionnée, Chloé Maillet enquête sur l’évolution du thème de la Charité romaine dans sa version féminine et s’interroge sur les modalités du passage de la forme littéraire à la mise en image. Au-delà d’une approche classique, elle dégage les significations anthropologiques liées à un tel corpus d’images et nous permet « de voir combien textes et images se contaminent les uns les autres, et pas seulement en tant qu’illustration d’un texte » (p. 208).

Grâce au De Maiestate de Giuniano Maio, offert au roi de Naples Ferdinand Ier en 1492, Joana Barreto explique comment les enluminures d’un manuscrit contribuent à une certaine propagande politique, tout autant que le texte qu’elles sont censées illustrer. Elle insiste sur la signification et la mutation de l’exemplum pour un lecteur averti qui sait déceler les références politiques implicites « à la frontière entre histoire et rhétorique, vérité et panégyrique » (p. 237).

Dans le cadre de la peinture religieuse, Marianna Lora examine quant à elle l’iconographie de l’Immaculée Conception en Italie, de la fin du XVe siècle à la première moitié du XVIe. Elle éclaire l’indépendance des images face aux mots dont elles se défont progressivement dans « un processus de purification et de synthèse [où] les exigences de clarté et de légitimation ont désormais disparu, et avec elles, toutes les inscriptions » (p. 264-265).

Jérémie Koering, interrogeant Jacques Rancière[1], distingue l’échange entre la peinture et les mots peints. Son étude des fresques du XVIe siècle du Palais ducal de Mantoue, où « l’espace de la peinture est l’espace de l’histoire » (p. 288), confirme à quel point le contenu politique tend à produire une istoria qui devient alors le but commun de la peinture et de la poésie.

 

Enfin, la dernière partie questionne la possibilité ou l’impossibilité de dialoguer autour des images. Il ne peut être nié que le discours ajoute forcément un quelque chose à l’image, au risque d’en modifier la compréhension ou de l’éloigner d’une certaine neutralité.

Jérémie Cerman décompose avec acuité les théories et critiques développées autour de l’esthétique du papier peint dans les années 1900. Il démontre pleinement comment les œuvres font naître des discours, lesquels influent à leur tour sur les œuvres afin de « légitimer la place du domaine dans le champ des idées relatives à la production artistique » (p. 312).

Ceci nous amène à nous interroger sur notre légitimité même à parler d’une image face au pouvoir du discours. S’inspirant des travaux de Georges Didi-Huberman  [2], Itay Sapir analyse le fond noir de La Cène à Emmaüs dite Les Pèlerins d’Emmaüs du Caravage – peint en 1606, l’œuvre est conservée à la Pinacoteca di Brera à Milan – et pose la question primordiale de la compatibilité ou de l’incompatibilité des images avec les mots.

 

Cet essai conclut alors magistralement cet ouvrage de très bonne tenue en nous faisant réfléchir sur la propension de l’historien d’art à discourir, propension qui se heurte à cette spécificité de certaines œuvres à garder « toujours en elle un peu de mystère » (p. 324), répondant ainsi aux propos liminaires d’Éric Darragon affirmant que « voir n’est pas un art mais peut-être que voir l’art s’en approche » (p. 16).


Sommaire :

   

Remerciements, p. 7

 

Préfaces

Jacques-Olivier Boudon, p. 9

Éric Darragon : Voir l’art, p. 13

Anne-Marie hristin : De l’idéogramme à l’alphabet, p. 17

 

Présentation, Gilles Soubigou et Joana Barreto, p. 19

 

I- L’artiste et le texte, p. 29

Valentine Toutain-Quittelier, Le diario de Rosalba Carriera : le mythe de l’artiste, entre création et promotion, p. 31

Gilles Soubigou, Les pratiques de lecture dans les milieux artistiques en France au début du XIXe siècle, p. 61

Sandra Delacourt, La bibliothèque d’artiste aux États-Unis dans les années 1950 et 1960 : une nouvelle forme d’atelier ?, p. 93

 

II- Le texte comme image, p. 119

Anne Réach-Ngô, L’écriture typographique à la Renaissance, p. 121

Gaëlle Théval, « De la poésie faite avec des moyens plastiques », p. 143

Mélanie White, Le visible et l’invisible : trois poètes contemporains d’Irlande du Nord et l’écriture de l’image (Seamus Heaney, Tom Paulin et Derek Mahon), p. 163

 

III- Lire l’image, p. 181

Chloé Maillet, La maternité renversée : la Charitéromaine au masculin et au féminin à la fin du Moyen Âge, p. 183

Joana Barreto, Le roi comme exemplum : le De Maiestate de Giuniano Maio entre histoire et rhétorique, p. 213

Marianna Lora, Quand l’image ne suffit pas. Les inscriptions dans les figurations peintes de l’Immaculée Conception en Italie (fin du XVe – première moitié du XVIe siècle), p. 239

Jérémie Koering, Les mots peints : le lisible face au visible dans les décors du palais ducal de Mantoue au XVIe siècle, p. 271

 

IV- Comment parler de l’image ?, p. 291

Jérémie Cerman, Art nouveau et papier peint : du discours critique et théorique à l’application industrielle, p. 293

Itay Sapir, Images d’après textes, textes sur images : histoires de Caravage, p. 315

 

Bibliographie indicative, p. 327

Index, p. 341

Liste des auteurs, p. 351



[1] Jacques Rancière, Le destin des images, Paris, La Fabrique, 2003.


[2] Georges Didi-Huberman, Devant l’image. Question posée aux fins d’une histoire de l’art, Paris, Les éditions de minuit, 1990.