Darras, Bernard (dir.): Images et études culturelles, 16 cm x 24 cm, 128 pages, illustrations n&b, ISBN : 2859446095, 21 euros
(Publications de la Sorbonne, Paris 2008)
 
Compte rendu par Julie Verlaine, Université de Caen
(julieverlaine@yahoo.fr)

 
Nombre de mots : 1329 mots
Publié en ligne le 2010-06-14
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=862
Lien pour commander ce livre
 
 

 

Ce que les cultural studies font à l’analyse d’images

 

 

          Il y a encore beaucoup à faire pour que les Études culturelles, symétrique francophone des plus fameuses Cultural Studies, s’imposent dans le paysage scientifique hexagonal. L’ouvrage collectif Images et études culturelles dirigé par Bernard Darras, professeur à l’Université Paris I, entend contribuer à cette reconnaissance méritée : une filiation est d’ailleurs réclamée dès la préface avec l’esprit et l’approche culturalistes développés par le CCCS (Centre for Contemporary Cultural Studies), un laboratoire intellectuel pluridisciplinaire fondé à Birmingham au milieu des années soixante, et brillamment animé par Richard Hoggart, Edward P. Thompson, Raymond Williams, ou encore Stuart Hall.

 

 

          Suivant l’esprit de Birmingham, l’entreprise est collective et centrée sur des études pratiques ; suivant également l’esprit de notre temps, elle est bicéphale : le livre édité par les Publications de la Sorbonne s’accompagne d’un site internet évolutif (voir http://imagesanalyses.univ-paris1.fr), qui comprend des dispositifs hypermédias et qui présente, sous une forme non linéaire mais arborescente, les différentes analyses publiées, enrichies de plusieurs autres. Une telle initiative, trop rare, est à saluer : elle offre la possibilité de deux initiations distinctes à des lectures critiques d’images. Les expériences de leur découverte, loin d’être redondantes, sont complémentaires. 

 

 

          « Explorer les préjugés interprétatifs » (p. 6), telle est bien l’ambition principale de ces différentes études qui ont en commun de procéder à un déconstructivisme réflexif. Les auteurs, universitaires et chercheurs, y décortiquent leurs propres croyances et préjugés, et mettent en lumière des systèmes de représentations propres à nos sociétés contemporaines. Est prouvée ainsi la grande liberté offerte par la démarche culturaliste, qui puise dans les Postcolonial Studies, les Gender Studies, des outils d’analyse et des questionnements qu’elle applique à des images dont la plupart ont un statut ambivalent, entre l’art et le non-art, entre l’unique et le multiple. Ayant choisi la démonstration par l’exemple, l’ensemble plaide efficacement pour l’intégration de ces méthodes d’analyse de la culture visuelle à la boîte à outils de tous les chercheurs en sciences humaines et sociales.

 

 

 

Huit études, pour huit (séries d’) images

 

 

          Bernard Darras, directeur de l’ouvrage, ouvre le chemin avec « Identité, authenticité et altérité ». A partir d’une carte postale de Jane Sheperd, il restitue de manière séquencée et critique les impressions que cette image à la fois simple et complexe a suscitées en lui, depuis les premiers préjugés, qui lui ont fait faire fausse route, jusqu’à l’enquête approfondie sur les représentations délibérément convoquées par la carte postale, objet sémiophore (K. Pomian).

 

 

          Dépasser l’effet de la première vue, multiplier les niveaux de lecture, telles sont aussi les maximes que Luke Gartland applique dans « L’orientalisme et l’empire français : le cas de l’Exécution sans jugement sous les rois maures d’Henri Regnault ». Conjuguant des questionnements inspirés du postcolonialisme et des études de genre, l’article évoque l’homosexualité de Regnault et invite, par une analyse visuelle du tableau, à dépasser les grands schèmes analytiques, notamment celui opposant trop mécaniquement un Orient colonisé à un Occident colonisateur.

 

 

          Jean-Pierre Esquenazi réfléchit quant à lui aux implications de « L’interprétation sociologique de l’image », à partir de photographies de femmes algériennes prises par Marc Garanger en 1960, dans le contexte de la Guerre d’Algérie. Il plaide pour que « jouer le jeu » soit un principe de la démarche scientifique et un postulat de lecture. Comprendre le sens d’une image, qui est à la fois un objet (produit d’une activité sociale spécifique dans un contexte socio-historique déterminé) et un signe (qui s’inscrit donc dans un ensemble de règles et a des propriétés discursives et symboliques), c’est « analyser ce processus temporel et spatial d’interactions » entre image-objet et image-signe (p. 41). Dès lors, l’interprétation de l’image est présentée comme un acte individuel, même si elle dépend étroitement des « lieux » sociaux dans lesquels elle se déroule.   

 

           Dans « Diaspora et interactivité dans l’œuvre de Keith Piper », Ginette Verstraete analyse la manière dont l’artiste multimédia anglo-jamaïcain, lors d’une exposition en ligne de 1997 intitulée Relocating the Remains – Three expeditions, s’est approprié le concept de « diaspora » et a donné un sens contemporain à l’éparpillement que celui-ci suggère. Les collages que Piper réalise à partir de « restes » collectés dans les iconographies européenne, africaine et américaine, sont « diasporiques et interactifs » (p. 60). C’est en effet l’internaute qui fait le lien entre ces collages, qui dévoile des éléments cachés, dans une expérience jouant des sentiments d’altérité et de proximité, analysés par l’auteur.  

 

 

          Ce même jeu sur l’altérité est présent dans les réflexions qu’inspirent à Christophe Genin les pratiques de bombage (défini comme tout motif tracé sur un support mural). Son texte, intitulé « Tag et graff » démontre la nécessité de dépasser les approches esthétique et sociologique pour considérer les pratiques graffitistes comme un phénomène global ayant une histoire, une économie et une idéologie dont il s’emploie à montrer les contradictions. Le tag dans l’espace public occasionne un « communautarisme d’égoïsmes » et porte une culture de la déculturation. D’une certaine manière, il se conforme à l’anticonformisme. L’importance reconnue à la signature comme marque lui donne un caractère commercial à l’opposé du discours des tagueurs. 

 

         

 

          Jan Baetens est soucieux lui aussi de réfléchir sur les hiérarchies culturelles et idéologiques contemporaines et de remettre en question des dichotomies bien établies. Dans « Une ‘autre’ histoire. Les leçons de la forme dans la bande dessinée historique espagnole » (sur Lope de Aguirre, par E. Breccia et F. H. Cava, 1989), ce sont les oppositions entre texte et image, d’une part, et entre bonnes et mauvaises images, d’autre part, qui l’intéressent. Il prend l’exemple d’une bande dessinée espagnole contemporaine consacrée à Lope de Aguirre pour montrer combien le passé colonial est transformé à la lumière d’un présent postcolonial.

 

 

          Même ambition, transposée aux questions de genre, pour Marie-Hélène Bourcier qui définit la critique féministe culturaliste par la prise en considération des contextes et des ancrages culturels des images, par l’élaboration de grilles de lecture théoriques et politiques et par la mise à l’épreuve de concepts tels que le « regard masculin » (ou male gaze) et le fétichisme. « La féministe et la pin-up. Notes pour une analyse culturelle féministe et féministe pro-sexe de Anatomy of a Pin-Up Photo d’Annie Sprinkle (1984) » démontre la pertinence d’une analyse non académique (qui ferait primer la « femme-objet »), non essentialisante (qui nierait les différences entre femmes), de l’œuvre d’une performeuse, ex-star du porno, activiste et travailleuse du sexe.

 

 

          Ce souci de rendre compte des constructions sociales qui affectent les images est partagé par Pascal Le Brun-Cordier dont le titre est une variation ironique sur le motto de Simone de Beauvoir : « On ne naît pas Joconde, on le devient, ou ‘Joconde jusqu’à cent’ (au moins) » revient sur l’œuvre de Marcel Duchamp L.H.O.O.Q. (1919) et sur la frontière, « inframince » (p. 110), entre féminin et masculin. L’auteur plaide pour une lecture queer des images : une lecture transversale, a-normale, soupçonneuse et perverse, à même de démontrer l’infinie diversité des représentations genrées.

 

 

 

Des promesses, essentiellement

 

 

          Le parti-pris commun aux auteurs de cet ouvrage est revendiqué et justifié d’emblée par le directeur de l’ouvrage : l’empirisme est au cœur de la réflexion, de la restitution des résultats et de l’écriture. Il en résulte des propos inégalement assis sur des bases théoriques solides : l’ensemble est avant tout une juxtaposition d’approches et de styles éminemment subjectifs, donc disparates, livrant de multiples pistes théoriques et méthodologiques. On regrette d’autant plus l’absence d’une substantielle présentation synthétique des enjeux théoriques de cette rencontre entre analyse d’images et Etudes culturelles. Le florilège que constituent ces études de cas est prometteur : il laisse deviner les riches potentialités d’une application de ces cadres d’analyses à de plus vastes sujets, de l’histoire culturelle à l’étude littéraire des procédés discursifs. Aux chercheurs des différentes disciplines, qui seraient alléchés par de telles promesses, de tenter par eux-mêmes l’expérience de cette appropriation.