Valentin, Boris: Jalons pour une paléohistoire des derniers chasseurs (XIV-VIème millénaire avant J.-C.), 20 cm x 27 cm, 255 pages, ISBN : 2859445978, 35 euros
(Publications de la Sorbonne, Paris 2008)
 
Compte rendu par Ludovic Lefebvre
(ludovic.lefebvre@orange.fr)

 
Nombre de mots : 1749 mots
Publié en ligne le 2012-04-23
Citation: Histara les comptes rendus (ISSN 2100-0700).
Lien: http://histara.sorbonne.fr/cr.php?cr=866
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          Comme le note l’auteur dans son avant-propos, Jalons pour une paléohistoire des derniers chasseurs est un essai d’épistémologie ancré dans des études de cas détaillées et, tout de suite, il indique que le « livre a pour suprême ambition d’intéresser au-delà du cercle étroit des spécialistes de ce domaine », en ajoutant qu’il ne faut pas s’attendre à lire beaucoup de témoignages artistiques de la période étudiée. Cela résume très bien le propos de l’ouvrage qui mêle effectivement œuvre didactique (de nombreux schémas, dessins, graphiques appuient la démonstration) pour le quasi-profane ainsi qu’études pointues et enjeux de cette science. Dans l’introduction, l’auteur précise les limites chronologiques, du début du XIVe à la fin du VIe millénaire soit une phase de transition (encore faut-il utiliser cette notion avec précaution notamment en raison des incertitudes de 2 à 5 siècles concernant les datations) dans l’histoire de l’humanité et plus précisément celle des « Derniers chasseurs » (en référence à l’ouvrage de J.-G. Rozoy paru en 1978). Pour étudier cette période de 90 siècles, B. Valentin emploie donc le terme de paléohistoire et l’endroit privilégié est le Bassin parisien qu’il connaît bien et qui est particulièrement riche pour l’étude des 45 siècles que l’on nomme tardiglaciaire weichsélien, époque mouvementée qui connut de nombreuses mutations techniques. Les 45 siècles suivants ne sont pas oubliés (faisant l’objet du chapitre 6) et l’auteur finit cette étude par un chapitre sur des fouilles effectuées en Israël et l’analyse de fragments d’armes.

 

           La 1ère partie intitulée Faire de l’histoire avant l’histoire (p. 15-84) fait le point sur cette discipline qui a somme toute certaines difficultés à trouver ses repères - ou pour être moins subjectif, les liens de réciprocité - avec ses consœurs des sciences humaines à commencer par l’Histoire. Le grand anthropologue C. Lévi-Strauss est d’ailleurs mentionné pour sa répartition entre les sociétés « chaudes » et les sociétés « froides » (p. 19) peu appréciée par l’auteur qui adhère davantage à une autre bipartition du savant adaptée à son propos entre les histoires « stationnaires » et « cumulatives ».

 

          B. Valentin regrette le peu d’intérêt qu’attira la science préhistorique en France de la part des élites plus tentées par la culture gréco-latine, ainsi que l’enjeu actuel que la préhistoire constitue quand il s’agit de prouver l’ancienneté d’un peuplement à des fins intéressées. Il regrette les décalages institutionnels, scolaires et socioculturels qui sous-estiment l’importance de sa discipline mais en relevant l’évolution de la perception de l’Âge de fer chez nos contemporains, il ne désespère pas d’une prise de conscience identique pour sa discipline. L’interdisciplinarité est bien entendu encouragée  et parallèlement, il constate que les chercheurs français font figure d’hyper-spécialistes par rapport à leurs confrères des autres pays. La paléohistoire en elle-même est une « notion plutôt fraîche » (p. 27) et B. Valentin veut éviter toute ambiguïté en soulignant que celle-ci n’est pas une nouvelle division historique mais exprime plutôt un besoin de « mise en ordre chronologique » avec une quantité de problèmes à soulever, la palethnologie étant d’ailleurs une science fort complémentaire.

 

         Si l’auteur pose de réelles questions et perspectives (des jalons…) sur sa discipline, il n’hésite pas à se montrer également critique à l’égard de certaines tendances actuelles qui pèchent par simplification ou réduction hâtive (pour des manuels par exemple), ce que l’auteur appelle les paradigmes, notamment historico-culturels (p. 40-41) tels que les modèles migrationnistes. Il insiste par ailleurs sur la dimension culturelle de sa discipline qui s’appuie sur des évolutions techniques (« le style », p. 61) qui touchèrent des sociétés mêlant indifféremment pour la majeure partie du temps hommes et femmes, même si pour les industries lithiques, la représentation masculine devait être majoritaire. Il  faut d’ailleurs garder à l’esprit que le découpage de ces sociétés en cultures (« aziliennes », « magdaléniennes ») est bien arbitraire et que certaines cultures pouvaient recouper plusieurs traditions techniques.

 

          La deuxième partie du livre intitulée « Jalons pour une paléohistoire du Bassin parisien du XIVe au Xe millénaire av. J.-C. » (p. 85-223) est donc consacrée au résultat des fouilles opérées dans une aire de prédilection de l’auteur (Étiolles, le site de Pincevent) qui se réfère également à ses devanciers et mentors (dont P. Bodu). Plus qu’un résultat, c’est un point d’étape sur l’état de nos connaissances des sociétés qui peuplèrent cette région tardiglaciaire en commençant par le passage du Magdalénien à l’Azilien ancien qui se singularise par des pointes à dos courbe, des grattoirs courts et des lames à retouche rasante. Notons également l’importance de la chasse au cheval et l’absence du renne (aurochs et cerfs sont au contraire présents) qui marque l’azilianisation de régions aussi éloignées l’une de l’autre que le Bassin parisien et la Suisse (rennes et cerfs sont utilisés comme des indicateurs - avec précaution - climatiques). Mais c’est dans ce Bassin parisien, site riche de promesses quant aux analyses actuelles et aux découvertes futures en peu d’années, justement, que l’on note vers 12000 deux évolutions techniques considérées comme des prémices importantes de l’azilianisation : l’équipement de projectiles en pointes lithiques axiales (souvent un modèle bipointe) et l’usage général du percuteur de pierre tendre (p. 128 : un tableau synthétise les principaux changements lithiques entre le Magdalénien et l’Azilien récent). L’auteur a recours évidemment à des données comparatives avec les découvertes d’autres sites français (Hangest-sur-Somme) ou européens (Angleterre, Scandinavie…) pour constater la démagdalénisation (disparition de pratiques laminaires et expérimentation d’autres formes de débitage afin de tester notamment la technicité des armes). Ainsi sur l’armement, B. Valentin se pose la question de l’utilisation réelle de l’arc à l’époque azilienne (les autres modes de lancer ne sont pas ignorés et constituent une marque de cette période notamment par l’usage des silex au détriment des matières osseuses, voir l’apport du Bois-Ragot p. 144 sq.). Il souligne par ailleurs la grande monotonie marquante des pointes de l’Azilien récent sur une aire très étendue, due à une globalisation des techniques qui se démarque nettement de l’Azilien ancien (ce dernier étant plus proche du magdalénien) par un débitage moins prédéterminé. Un des grands débats entre spécialistes des deux grandes époques considérées est de savoir si l’utilisation des pointes osseuses magdaléniennes (particulièrement délicates à la confection) fut plus efficace que les pointes lithiques aziliennes, dont l’avantage réside dans un remplacement plus aisé ; le mode de chasse et la mobilité qui en découlent ne furent probablement pas étrangers à cette dichotomie. Après 9500 (Dryas récent, basculement Tardiglaciaire-Postglaciaire), on note un goût de plus en plus affirmé chez les contemporains pour des lames plutôt longues et dont les tranchants sont réguliers (goût que l’on retrouve chez les Magdaléniens mais pas chez les Aziliens récents). Ce débitage « belloisien » allie l’ « usage de la pierre tendre et leurs exigences de longueur, de normalisation et de productivité » (p. 177), et démontre une méthode rigoureuse de la part des auteurs de ce travail. Durant cette époque, un site intéressant est à relever : celui de Calleville en Normandie qui serait à la fois un lieu de production de lames et un lieu d’habitat, l’un des thèmes majeurs de la recherche en ce domaine étant lié à la fonctionnalité des sites. Ce cas de mixité est précieux car il rejette une dichotomie trop simple entre habitats et ateliers, nos ancêtres ayant forcément fabriqué leurs outils sur des sites de production éloignés de leurs occupations quotidiennes. Ce problème de la fonctionnalité s’applique à d’autres régions européennes telles que le nord de l’Allemagne - le Schleswig - où une parenté technique est flagrante entre celle-ci (modèle ahrensbourgien) et le « Belloisien »  mais aussi avec les traditions Hensback et Fosna (côtes occidentales de la Norvège et de la Suède) ou encore le Swiderien de Pologne, ce qui atteste la diffusion des techniques et plus globalement la diffusion des idées. Des comparaisons remarquées avec le Laborien qui concerne la France méridionale avec une avancée jusqu’au Portugal conduisent B. Valentin à souhaiter une rencontre internationale des spécialistes de cette période afin de discuter des contours et enjeux du « Belloisien » et des traditions qui lui sont proches.  

 

          Ce goût des belles lames aux alentours de 9500 pousse en outre l’auteur à se demander si celui-ci ne proviendrait pas d’un individualisme affirmé, à l’inverse de l’ère magdalénienne où le même goût était davantage communautaire et lié à des sites de production. Ce moment préhistorique fascinant d’un point de vue sociologique est étudié aussi à l’aune des sépultures (p. 220) où l’apparition d’une élite sociale parmi les chasseurs-cueilleurs est peut-être décelable.

 

          La troisième et dernière partie de l’ouvrage (p. 225-287) s’intéresse aux perspectives de cette discipline (intitulée « Jalons pour la suite ») et s’arrête dans un premier temps au Mésolithique (Préboréal et Boréal soit du Xe au VIIe millénaire) et à certaines idées reçues qui lui restent attachées en partant de caricatures (croquis) élaborées par S. K. Kozlowski (« adaptation à la forêt, chasse individuelle à l’arc, microlithisation et géométrisation des armatures »…) visant à standardiser cette période. Ceci donne à l’auteur l’occasion de faire le point sur les recherches actuelles notamment du point de vue français en particulier sur la microlithisation qui marque cette période.

 

          B. Valentin part ensuite d’une expérience individuelle bien loin du Bassin parisien : ses recherches effectuées en Israël sur une période dite « Natoufien » (Préboréal et Boréal soit du XIIIe au Xe millénaire) connue par un degré important de sédentarisation (en Carmel et Galilée principalement) et par des pratiques innovantes qui expliquent un certain dynamisme de cette période (dans des domaines aussi divers que les usages funéraires ou les techniques de broyage). Mais ce qui frappe le spécialiste, c’est la densité des sources mises à sa disposition en commençant par les constructions en dur ; B. Valentin fit par ailleurs la démonstration de sa maîtrise de l’étude des microlithes dans cette région (on parle même d’hypermicrolithisation dans ce cas).

 

          À la lecture de ces quelques lignes, on comprend que l’ouvrage est dense et qu’il s’attache non seulement à la description et à l’analyse d’une période considérée mais aussi aux enjeux et moyens de repenser la discipline concernée. B. Valentin revient notamment en  conclusion sur les tentatives de typologie opérées par les spécialistes qu’il faut repenser à son sens et mettre en rapport avec les « questions centrales de la fabrication et du fonctionnement ». Il n’oublie pas enfin l’importance de l’illustration (et son ouvrage à cet égard fournit un bon exemple) qu’il appelle le « savoir-illustrer », inséparable du « savoir-décrire », tous deux indispensables pour expliquer et comprendre cette période de l’humanité.